10 février 19..
La veille de la fête de saint Blaise le curé me dit :
— Demain vous ferez la bénédiction des gorges.
— Qu’est-ce que cela ?
— Vous ne savez pas ce que c’est que la bénédiction des gorges ?
— Ma foi, non.
— Vous n’avez pas cette cérémonie dans votre pays ?
— Pas que je sache.
Il me regarda avec pitié.
— Saint Blaise, continua-t-il, est le patron qu’on prie quand on a des infections de la gorge. Le jour de sa fête les fidèles se font bénir pour se préserver de toutes ces maladies pendant l’année.
En effet, j’ai trouvé dans le Rituel une formule spéciale.
Le lendemain matin, aux deux messes, il y avait foule comme au jour du dimanche, et tous se présentèrent pour se faire bénir. Et pendant toute la journée ce fut une procession au presbytère pour implorer cette bénédiction. Pieuse coutume, mais qui donne beaucoup de mal aux prêtres.
Dans la paroisse il n’y avait pas d’heures assignés pour la confession. Le curé les entendait à toute heure du jour. Il se tenait sans cesse à sa fenêtre et quand il voyait un fidèle se rendre à l’église, il le suivait, l’entendait et revenait, faisant ainsi un nombre infini de voyages. Un brave villageois venait-il au marché qu’il en profitait pour se confesser.
— Je suis ici pour cela, me dit le curé, un jour que je faisais une observation sur les inconvénients de cette coutume.
Ce qui me confond et m’atterre, ce sont les distances. On ne peut jamais aller à un malade sans avoir à faire cinq, dix, vingt milles et même davantage. Les gens trouvent les distances toutes naturelles. Moi, elles me terrifient, habitué que je suis à nos paroisses de la province de Québec, plus intenses, dont la population est groupée autour de l’église, où le cultivateur le plus éloigné arrive en moins d’une heure.
J’ai eu une singulière aventure hier. Le téléphone m’appelait de bonne heure dans l’après-midi pour aller voir une personne dangereusement malade. C’était à douze milles. Je prie une voiture et partis avec le jeune homme qui conduisait. Je croyais qu’il connaissait bien le chemin, et lui croyait que je le connaissais. Mais nous nous sommes vite aperçus que nous ne le connaissions ni l’un ni l’autre. Heureusement nous rencontrâmes quelques rares personnes qui nous donnèrent des indications assez précises pour nous permettre d’arriver sans encombre. La neige s’était mise à tomber mollement, abondamment, à gros flocons qui semblait ne pas vouloir cesser. Il était déjà tard quand nous noua sommes mis en route pour revenir. Plus de traces du chemin, que la neige recouvrait. Bientôt nous sommes en face de plusieurs routes qui s’entrecroisent, routes de raccourci, routes de forêt, par lesquelles les bûcherons transportent leur bois, routes que nous ne reconnaissions pas. Le jeune cocher commence à s’affoler.
— Nous sommes perdus, dit-il.
En effet, il me semblait que nous tournions toujours dans le même cercle revenant sans cesse sur nos pas. Tout était blanc, éperdument blanc, on eût dit une muraille flottante devant les yeux. Le jeune homme se lamentait.
— Nous allons coucher dehors.
— Allons, courage mon ami. Il neige mais l’air est doux. S’il faut coucher dehors, nous allons dormir comme des bienheureux.
Et je me mis à réfléchir que j’avais lu autrefois dans un récit que les chevaux laissés à eux-mêmes retrouvent d’instinct leur route. Je dis au garçon qui tremblait de tous ses membres :
— Laissez aller votre cheval. Il se retrouvera peut-être. Il a aussi hâte que nous de rentrer.
Après plus d’une heure de marche nous aperçûmes de petites lumières vacillantes dans le brouillard moins dense.
— C’est Forest Hill, dit le jeune homme avec joie, je le reconnais bien.
Il était neuf heures du soir. Je dis au cocher en descendant :
— Donnez une double portion d’avoine à votre cheval, c’est une noble bête.
Le curé commençait à être inquiet.
— Qu’avez-vous fait ? me dit-il en ouvrant.
— Nous nous sommes perdus.
— Perdus, c’est inconcevable.
C’était inconcevable pour lui qui connaissait tous ces lieux depuis quarante ans.
— Venez vous chauffer, et il m’entraîna à la cuisine.
— Ma sœur, vous allez préparer une tasse de gruel pour le Père. Il était perdu, nous l’avons trouvé.
Le gruel est une boisson écossaise, une sorte de panacée universelle qui guérit de tous maux. Il se compose d’une bouillie d’avoine à laquelle on incorpore du beurre, du vin, de la cannelle, de la muscade.
Pendant que je mangeais, je demandai au curé :
— Quelle distance y a-t-il d’un bout à l’autre de la paroisse ?
— Il y a quarante milles, dit-il. C’est peu, autrefois j’avais à desservir un territoire de deux cents milles, c’est-à-dire toute cette partie de la péninsule. Voulez-vous que je vous conte une histoire de distance ?
Voici : « Il y a quarante ans, j’avais mon pied-à-terre à Barrington, qui était une colonie de pêcheurs, éloignée d’une centaine de milles de Macadoo, qui était la ville la plus rapprochée. Or, au mois d’octobre les gens de Barrington s’aperçurent qu’ils n’avaient plus de rhum, pour la fête de Noël. Leur provision était épuisée. Ils décidèrent donc d’envoyer à pied le plus intrépide marcheur en chercher une cruche à Macadoo. C’était le seul moyen car il n’y avait pas de chemin de fer, pas de route l’hiver. Le délégué partit, cruche sur l’épaule. Il marcha d’un pas ferme et régulier, arriva, fit remplir sa cruche, se mit en route pour retourner. Plein d’espérance, il refit pas à pas, étape par étape, la distance qu’il avait parcourue quelques jours auparavant et l’avant-veille de Noël il était en vue de l’église de Barrington. Les pluies de l’automne avaient accru les eaux qui avaient balayé le pont. Les gens, pour traverser la rivière, avaient abattu quelques arbres de travers. Notre homme arrive, s’engage sur un de ces arbres couverts de verglas, mais bientôt il perd pied, glisse, la cruche tombe sur une pierre et se brise en mille morceaux. Imaginez la rage, l’humiliation de ce brave homme et le désappointement de ceux qui l’attendaient.
— Voilà un bien cruel dénouement, lui dis-je. De Maupassant n’a jamais écrit de conte plus pathétique.
Le lendemain, comme j’étais sorti pour faire une promenade, je vis à la porte d’une maison une vieille qui appelait un petit chat gris acier.
— C’est un beau chaton que vous avez là !
— Le voulez-vous ? me demanda-t-elle.
— Je le veux bien, mais je ne sais pas s’il sera acceptable au curé et à la ménagère. Je vais leur demander.
Pendant le dîner j’exposai requête. La ménagère leva les yeux au ciel.
— Je n’ai jamais gardé de chats. II n’y a que les païens qui gardent des animaux dans leurs maisons
— Soyons un peu païens, cela nous rajeunira et distraira.
— Je n’ai pas d’objections que vous ameniez ce jeune chat si vous croyez qu’il soit nécessaire à votre distraction, ajouta le curé avec une pointe de malice.
— Il animera votre Thébaïde, continuai-je sur le même ton.
— Votre jeunesse suffisait pour nous rajeunir, conclua la ménagère insidieusement.
— J’ai beaucoup vieilli depuis quelque temps, rétorquai-je un peu rudement.
— J’aurai donc soin de votre protégé, dit-elle avec résignation. Il ne faudra pas qu’il commette de méfaits. Je ne veux ni d’un voleur ni d’un méchant.
— On demande moins de qualité des hommes. C’est beaucoup exiger de la part d’un petit animal.
Quand le petit chat fut arrive, le curé daigna se lever pour venir le voir.
— Il est assez mignon, me dit-il.
— J’ai décidé de l’appeler Caprice.
— Caprice !… qu’est-ce que cela veut dire ? demanda la ménagère.
— Être capricieux c’est d’être « whimsical », c’est sauter de droite à gauche comme une chèvre en liberté.
— Maintenant Caprice, lui dis-je en français, car j’aurai quelqu’un à qui causer français à l’avenir, fais-toi bien voir de tes maîtres. Gagne leur sympathie.
Il ne tarda pas à devenir Persona grata au presbytère. La ménagère l’aime et lui adresse de longs discours en celtique qu’il comprend mieux que moi et le curé le flatte quand il le rencontre. Il vient souvent à ma chambre, monte sur ma table, dérange mes papiers, attrape ma plume quand j’écris.
— Sais-tu, lui dis-je l’autre jour, que Rostand a écrit des vers charmants sur ceux de ta race. Baudelaire vous a célébrés dans des vers qui vivront longtemps. Théophile Gautier vous aime beaucoup. Vous circulez souvent dans ses livres. Anatole France vous a chantés dans Le Crime de Sylvestre Bonnard. Finalement le grand Cardinal Richelieu aimait votre grâce ondoyante et souple.
Il était dit que je devais connaître toutes les épreuves à Forest Hill. En dînant, un jour, le curé m’annonça :
— Vous savez, ici, pendant l’hiver, nous avons tous les lundis une soirée de cartes dans la salle paroissiale pour réunir nos gens et les empêcher de chercher des distractions chez nos frères séparés. Le vicaire préside ces soirées.
— Je vous prie, je vous en supplie, dispensez-moi de ces corvées ! Je ne sais pas jouer aux cartes. Je ne le saurai jamais. Elles ne m’ont jamais intéressé. C’est un amusement pour les gens qui n’ont rien à dire. Savez-vous qu’elles ont été inventées pour le divertissement d’un roi qui était fou ?
— Allons, répondit le curé. Faites ce sacrifice. Les paroissiens trouveront étrange que vous n’assistiez pas à leurs parties. Vous avez su gagner leur sympathie, n’allez pas la perdre par un coup de tête.
Je me mis à l’œuvre. Le premier soir que je jouai, je le fis si mal que ma partenaire, à laquelle je gâtais une belle main, me dit :
— N’avez-vous donc jamais joué aux cartes ?
— Ma foi, non !
— C’est visible, ajouta-t-elle, de l’air d’une reine outragée.
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