‹ Journal d’un vicaire de campagneChapitre 6 sur 11 · 20 mars 19..

20 mars 19..

Nous sommes en plein carême. Je suis édifié par la manière dont on l’observe dans ce pays. L’assistance aux messes est très nombreuse. Tout le monde jeûne rigoureusement. N’allez pas leur dire qu’ils sont dispensés en raison de leur santé ou de leurs travaux, vous les scandaliserez. J’ai été fortement tancé par une vieille personne à laquelle j’ai dit qu’elle pouvait ne pas jeûner.

— Vous !… un prêtre me conseiller de ne pas jeûner ?

Pendant que le curé s’est absenté hier, on m’a appelé pour faire un baptême. Le père de l’enfant voulait qu’on l’appelât Nabuchodonosor.

— Écoutez, lui dis-je, je n’ai pas d’objections à baptiser votre enfant, mais ne commettons pas l’injustice de l’affubler d’un nom qu’il traînera toute sa vie comme un stigmate ou une infamie.

— C’est un nom qui est dans la Bible, me dit le bonhomme.

— Sans doute. Mais dans la Bible il y a aussi des mécréants qui y sont pour faire ressortir la vertu des justes. Savez-vous que ledit Nabuchodonosor a été condamné par Dieu à brouter l’herbe des champs à la façon des animaux ?

Le vieux demeura bouche bée.

— Comment voulez-vous l’appeler ? me dit-il enfin.

— Noua sommes en mars, mois consacré à saint Joseph. Appelons-le Joseph.

C’est la deuxième fois que semblable aventure m’arrive.

La première fois, on voulait appeler l’enfant « Symphonie ».

— Symphronie, vous voulez dire.

— Non, non. Symphonie.

— Une symphonie est une composition musicale jouée par un orchestre.

— C’est ça, dit le père. Ma femme est allée aux États où elle a entendu la Symphonie de Boston. Elle veut l’appeler comme ça.

— Ajoutez, au moins, un autre nom. Tenez, appelons-le Blanche Symphonie ou Claire Symphonie.

Je regardai l’enfant de plus près. C’était une petite brune dont les cheveux d’un noir brillant lui descendaient sur les yeux. Non, pas Blanche ! cela serait trop ironique. Alors, nous allons l’appeler Claire Symphonie.

Pendant le baptême la petite malheureuse s’égosilla à faire trembler les vitres de la sacristie. Voilà un nom bien porté. Pour être une petite symphonie, tu en es une.

— Bonjour ! me dit le vieux en partant.

— Bonjour monsieur. Je vous souhaite beaucoup d’agrément avec votre petite symphonie.

Dimanche dernier, j’ai dû aller remplacer un curé voisin qui s’était absenté. Tard dans l’après-midi du dimanche, on m’a téléphoné si je voulais bien aller voir deux malades dans une autre paroisse à l’intérieur des terres dont le curé aussi était absent. Après la récitation du rosaire et du Salut du Saint-Sacrement à sept heures du soir, je mis deux hosties consacrées dans la custode craignant que ces malades fussent en danger, car on ne m’aurait pas fait faire vingt milles à une heure si avancée. Je partis. Les chemins étaient impraticables. J’arrivai chez la première malade à onze heures. Elle était mourante. Je la confessai, communiai, administrai et j’allai voir l’autre. C’était un jeune homme atteint de tuberculose. Il n’était pas en danger immédiat.

— Je communierai demain matin, me dit-il.

Je n’insistai pas.

— C’est bien, lui dis-je. Il faut que j’aille prendre le train de grand matin à Cloverfield. Puisque vous êtes sur mon chemin, j’arrêterai vous faire communier.

Je me fis mener à l’église de Goodhope. C’est le nom de cette paroisse. Je réveillai la ménagère du presbytère et je lui demandai :

— L’église est-elle ouverte ?

— Non, me dit-elle.

— Où sont les clefs ?

— C’est le bedeau qui les a.

— Où reste-t-il ce bedeau ?

— Il reste ici pendant la journée, mais il va coucher chez lui, à cinq milles.

J’étais dans un embarras extrême. J’avais le Saint-Sacrement sur moi. Il était minuit, l’église était fermée à clef… le bedeau était à cinq milles. Et l’homme qui m’avait amené était parti pendant que j’étais en pourparlers avec la ménagère… Que faire ?

Je me fis indiquer ma chambre. Je déposai le Saint-Sacrement sur la table de nuit et j’allumai une bougie devant. Je me couchai un peu mal à l’aise de l’anomalie de ma situation.

Le lendemain, je communiai mon jeune malade et je rentrai à Forest Hill. Je racontai mon aventure au curé.

— Qu’auriez-vous fait à ma place ?

— Je pense que j’aurais veillé et prié.

— Écoutez, j’étais très fatigué. J’avais dit deux messes, confessé, prêché deux fois, fait le catéchisme, des baptêmes, présidé des sociétés, donné le Salut du Saint-Sacrement et fait cette longue course dans la soirée. J’étais littéralement à bout. J’ai dit au bon Dieu : « Je vous offre mes fatigues et chaque battement de mon cœur ». C’était peu, mais c’était tout ce que j’avais.

Après un moment le curé me dit, sans doute pour ne pas troubler ma conscience :

— Je pense que, dans les circonstances, j’aurais agi comme vous.

Je me suis aperçu que le curé est un peu prévenu contre la philosophie française qu’il accuse d’être responsable de toutes les erreurs, surtout du modernisme.

— Descartes est le père du subjectivisme, me dit-il. Les vertus ne sont plus que des créations individuelles que votre Taine appelle des sécrétions. Qui pourrait dire tout le mal que ces théories ont fait à la saine théologie catholique ?

— Remarquez qu’à côté de ces quelques philosophes, nous avons une grande légion de penseurs qui ont mis leur génie au service de la vérité.

Et je lui nommai une vingtaine de noms.

Mais il n’est pas convaincu. Mon curé a quelquefois un petit air têtu qui m’irrite. Il continua :

— La littérature française est souvent néfaste.

— Je ne le nie pas. Mais quelle est la littérature qui n’a pas des auteurs dangereux ?… Si votre grand Shakespeare avait écrit quelques-unes de ses pièces en français, elles seraient à l’index. Songez qu’aucun pays n’a une littérature religieuse, aussi riche et aussi variée. Vous-même l’admettez ; vous avez dans votre bibliothèque nombre de livres des meilleurs et des mieux pensés qui sont traduits du français.

À ce moment la sœur du curé entra les deux bras au ciel :

— Savez-vous ce que Caprice a fait ?

— Non.

— Il s’est introduit dans l’armoire, a volé un morceau de viande, l’a mangé, et un vendredi encore !

Nous éclatons de dire. Cela avait été si spontané, cette brave personne était si habituée à penser en termes de vie catholique qu’elle ne s’apercevait pas de la chose drolatique qu’elle venait de dire.

Caprice, mis en train par son larcin, jouait avec les rideaux.

— Vous voyez, dis-je à la ménagère, pour l’excuser, il tâche de noyer ses remords dans le jeu.

— Vous pensez ?

— J’en suis certain. Il fait comme les coupables, il cherche à s’étourdir.

— Caprice, lui dis-je en français, en sortant, tes actions ont considérablement baissé aujourd’hui. Tâche de te réintégrer dans les bonnes grâces de la ménagère, sinon tu seras condamné à errer à la belle étoile.

Après les dîners, le curé tenait à ce que j’aille à son bureau causer quelques minutes. C’est un peu de vie sociable que nous nous donnions. Cela se faisait toujours en cérémonie. J’ouvrais les deux portes de la salle à manger et du bureau et je l’invitais à passer. Il saluait en soulevant sa barrette. Bref, c’était un gracieux semblant de vie mondaine.

Un jour, la conversation était tombée sur ce qu’il fallait entendre par le mot culture. Je lui dis :

— Qu’est-ce que c’est exactement que la culture ? Certes ce n’est pas synonyme d’érudition. On peut savoir beaucoup de choses et n’être guère cultivé, mais d’autre part on peut ne pas savoir lire et l’être.

— La culture, dit le curé, c’est le reflet de la bonté.

— Alors, vous n’admettez pas qu’un scélérat puisse être cultivé ?

— Difficilement.

— Ne vous semble-t-il pas que c’est l’art de vivre harmonieusement, de faire chaque chose dans l’ordre ou le temps, le lieu, la manière qui lui sont propres. C’est réagir à tout ce qui est beau, bon et bien.

— Je ne peux pas, répondit le curé, séparer la culture de la bonne conscience.

Je n’osai pas contredire davantage. Il a peut-être raison.

Je ne sais plus par quelle association d’idées nous arrivâmes à parler de la question de la grâce. Le curé, désireux sans doute de sonder mes connaissances théologiques, me demanda :

— Que pensez-vous de la théorie de Molina ?

— Je vous dirai franchement que je n’ai jamais goûté Molina. Depuis que j’ai l’âge de raison je suis demi-semi-Pelagien.

— Vous êtes incorrigible, répondit-il en riant. Il ne fut plus question de Molina.

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