‹ Journal d’un vicaire de campagneChapitre 7 sur 11 · 15 avril 19..

15 avril 19..

La semaine sainte est passée. Le curé a tenu que je fisse toutes les offices seul. J’ai dû improviser bien des cérémonies. Je lui ai dit :
— Je ne vous garantis pas la parfaite orthodoxie de tous mes mouvements.

— C’est très bien, m’assura-t-il. Vous y mettez un aplomb si merveilleux qu’on croirait que c’est à toutes lettres dans les rubriques.

Le printemps s’annonce avec splendeur. Mille petites plantes heureuses de vivre sortent du sol. Les oiseaux arrivent à la recherche d’un site où bâtir leurs nids. Le soleil aussi chante l’alléluia et nous baigne de sa chaleur bienfaisante. Je profite de ces beaux jours pour aller faire faire les Pâques aux vieilles gens de la paroisse.

Hier, je suis allé voir une bonne vieille que j’ai trouvée près du fourneau, fumant une grosse pipe.

— C’est pour vous, sans doute, que je viens.

— Oui, dit-elle, mais j’ai mangé un tout petit peu.

— Vous avez mangé un tout petit peu ?…. Et qu’avez-vous mangé ?….

— J’ai mangé un plat de porridge, deux œufs et du jambon et une assiettée de fèves au lard. Vous savez, je n’ai plus beaucoup d’appétit maintenant. Je suis vieille.

— Écoutez-moi, je reviendrai demain matin. Ne mangez pas.

Et je dis à sa bru :

— Il ne fallait pas la laisser manger.

— Elle se plaint toujours qu’elle est faible, me dit-elle.

J’ai eu la visite, ces derniers soirs, d’un vieux très amer contre la vie et contre tout le monde. Il est venu se plaindre que les jeunes gens lui font le charivari et l’empêchent de dormir, lui et sa femme.

— Si vous voulez, vous pouvez intervenir et empêcher ces gamins de me persécuter.

Je lui ai promis que ce soir même j’irai faire une promenade dans cette direction.

Vers les neuf heures, malgré ma répugnance à faire le gendarme, je partis. En effet, sur la route je vis un groupe de jeunes gens qui chantaient en dansant une ronde devant la porte du vieux. Je m’approche doucement pour ne pas les effrayer et je leur dis :

— Ce n’est pas très brave de troubler le repos de ces vieilles gens.

— C’est un sale type, répondirent-ils en chœur. Il nous insulte, nous appelle canailles, scélérats, suppôts de Satan, bois de potence.

— Vous n’êtes rien de tout cela, mais si vous continuez à le sérénader, les paroissiens finiront par croire que vous méritez toutes ces appellations. Allons à la salle paroissiale faire une partie de cartes.

Comme nous nous en allions le vieux ouvrit sa fenêtre et se mit à crier à tue-tête d’une voix éraillée :

— Canailles, chenapans.

— J’ai envie d’aller assommer le putois glapissant, dit un des plus jeunes gens.

— N’en faites rien. Il veut avoir le dernier mot. Laissez-le jouir de sa petite vengeance.

Le lendemain je vois arriver mon bonhomme qui venait me remercier.

— Écoutez, lui dis-je, vous êtes trop acerbe pour ces jeunes gens. Ils ressentent les insultes que vous leur dites.

— Ce sont des canailles, des fripons, des vauriens qui dépensent l’argent de leurs parents. Vous devriez les dénoncer en chaire.

— Soyez sans crainte, je ne le ferai pas. Ce sont des jeunes gens que vous ne comprenez pas.

— Vous les approuvez ? Je vais me plaindre au curé.

Et le vieux partit en grommelant.

Et je pensai qu’il y a des gens qui voient toujours le mauvais côté de la nature humaine et se créent des ennuis avec rien.

Je n’entendis plus parler de l’incident.

q

Page 1