20 mai 19..
Dans notre ermitage, le moindre événement prend des proportions gigantesques. Depuis quelque temps, le curé voulait acheter une vache. Un matin il me donna de l’argent pour aller en faire l’acquisition d’une à une ferme qu’il me désigna. Je fis l’air entendu et je me préparai. La ménagère paraissait soucieuse. Une pensée, une seule la préoccupait. J’étais déjà à la porte qu’elle me demanda :
— Père Tréville, de quelle couleur allez-vous l’acheter ?
— Ça dépend. Si vous voulez du lait je l’achèterai blanche, si c’est du café je l’achèterai noire, car les vaches blanches donnent le lait et les vaches noires le café.
— Vous riez toujours de moi.
Je partis avec un paroissien.
Après quelques heures nous retournâmes, une vache suivait attachée derrière notre voiture.
La sœur du curé nous vit arriver. Elle se précipita dehors.
— Oh ! la belle vache !… Mon frère, venez voir la vache que le Père Tréville a acheté.
Le curé sortit. Nous étions tous autour de la bête.
— Elle a un beau pelage, dit la ménagère.
— Oui, j’ai lu dans un journal d’agriculture que les vaches zébrés sont de bonnes laitières.
— Elle n’est pas très jeune et elle est maigre, dit le curé.
— Sans doute elle a passé la première et même la deuxième jeunesse, mais elle peut vivre encore longtemps. Si elle est maigre c’est que le troupeau était nombreux, maintenant qu’elle est seule nous allons pouvoir la gâter.
— Mon frère, dit tout à coup la sœur du curé, qu’allons-nous en faire quand viendra l’hiver ?
— Nous la mangerons, répondit-il stoïquement.
Et j’entrevis pour l’hiver suivant des luttes formidables, couteaux et fourchettes en mains.
Mais la pauvre bête, s’ennuyant de ses compagnes, s’était mise à beugler.
— Elle va s’ennuyer chez nous cette vache, dit la ménagère.
— Je connais un remède souverain contre l’ennui. Faites-lui une bonne pâtée.
La ménagère courait déjà à la cuisine. Il fut convenu qu’une voisine viendrait la traire, tandis que son petit garçon la mènerait au pâturage soir et matin.
Notre ménagère est une singulière personne. Elle travaille sans relâche. De deux manières de faire la besogne, elle choisit toujours la plus longue, la plus ardue, celle qui exige le plus d’efforts. En passant par la cuisine, je l’avais vue qui battait des œufs avec une fourchette. La pauvre vieille n’en pouvait plus. J’allai ouvrir la bouche pour lui dire : « Mais servez-vous donc d’un petit appareil pour cela. Vous aurez fini dans un clin d’œil. » Ensuite je pensai que cela ne me regardais pas, que ce n’était pas dans mes attributions de m’occuper des affaires de la cuisine.
Je ne suis ici que depuis quelques mois et je suis déjà en contact avec beaucoup de souffrances. Je viens de voir une personne qui a la danse de Saint-Guy. Je n’oublierai jamais cette figure contractée, ces yeux hagards hors des orbites, cette langue sortie, ces pauvres bras tordus. C’est au chevet des malades que je ressens toute mon impuissance pour leur soulagement. C’est là que je voudrais avoir le don des miracles. On dit qu’il y a des prêtres qui ont ce don. Ils le méritent par une vie de sainteté. J’ai bien peu d’espoir. Je n’ai fait qu’un miracle et voici dans quelles circonstances.
Un jour que je récitais mon Office dans l’allée du jardin, une personne qui était aveugle d’un œil est venue me supplier de la bénir et de la guérir. Elle s’était mise à genoux devant moi. Comme je la bénissais, le vent souleva un tourbillon de poussière, de sorte que quand elle se releva elle était aveugle des deux yeux…
Je rencontre des paroissiens qui sont si avancés dans la vie de perfection que je rougis de mon indignité.
L’autre jour, le curé m’appela pour me dire de bien vouloir mettre sur ma liste de malades le petit Henri qu’il avait visité assez régulièrement mais avait négligé depuis quelque temps.
J’y allai. La mère me dit en entrant :
— L’enfant est plus souffrant, mais toujours souriant et résigné.
C’était un petit garçon d’une douzaine d’années, cloué sur son lit depuis quatre ans, ses petits membres disloqués maintenus ensemble par une chemise de plâtre et d’acier.
Quatre ans sans bouger, dans la même position, les arêtes des os traversant la peau. Quel martyr !… Le petit sourit en me voyant. Sa figure était émaciée, son teint d’une pâleur d’orchidée, malade, mais toute la flamme de la vie semblait s’être réfugiée dans les yeux qui brillaient d’un éclat extraordinaire.
— Vous viendrez me voir souvent, me dit-il.
— Oui, sans doute.
— Et vous me conterez des contes.
— Vous aimez les contes ?
— Beaucoup.
— Je vous conterai de beaux contes. À ce moment, nous entendîmes le trépignement d’une automobile qui passait sur la route.
— Savez-vous que je n’ai jamais vu d’automobiles.
— Jamais ? Nous allons transporter votre petit lit à une fenêtre qui donne sur le chemin.
— Oh ? non, je veux faire ce sacrifice pour mes bons parents.
Cet enfant me donne une leçon de mortification.
— Henri, lui dis-je, votre intérieur ressemble à celui de Nazareth. J’entends votre père qui varlope et rabote ses planches dans l’atelier. Votre mère s’occupe du ménage et vous achevez par la souffrance la ressemblance de Jésus dans votre âme.
— Il est si beau, que je ne pourrai jamais lui ressembler.
En m’en allant, je me demandai : « Que pourrais-je bien dire à cet enfant pour l’intéresser ? J’aurais mauvaise grâce de conter les histoires de Cendrillon, de la Lampe merveilleuse, des Quarante Voleurs, de Barbe-Bleu, à un enfant rendu si précoce par la douleur. »
En arrivant au presbytère, je me mis à réciter mon Office. J’étais à la leçon du jour. Il s’agissait de saint Stanislas, évêque et martyr. Une idée me traversa l’esprit. Si je mettais la vie des saints sous forme de contes !… Je descendis dans la bibliothèque du curé un volume de la grande vie des saints à la date du mois. Et je commençai à lire des biographies des jours suivants que j’enjolivai pour plaire à l’imagination de l’enfant.
Chaque jour il attendait mon arrivée. J’observais l’émerveillement de ses yeux à mesure que je contais. Son attendrissement, ses paupières qui se voilaient de larmes.
Un jour que je parlais de saint Pancrace, il me dit :
— C’est bien beau d’être saint.
— Oui, mais c’est encore plus beau de l’être sans le savoir.
Il était trop modeste pour comprendre le sens de ma remarque.
Je pressentais que la fin était proche. Il était plus faible, plus affaissé. Un après-midi on m’appela. L’agonie commençait. Lentement cette belle âme brisait les entraves qui l’attachaient à son enveloppe mortelle. Prenant ma main, il me dit tout bas :
— Restez près de moi quand je mourrai.
— Je vous le promets, mon enfant.
La tête s’inclina, ses traits se détendirent et devinrent d’une angélique beauté. Je dis à ses parents qui pleuraient :
— Il y a, à ce moment, une grande joie au ciel. Une éternité de bonheur s’ouvre pour lui.
Je devais connaître tous les déboires à Forest Hill. Je ne sais pas pourquoi, dimanche dernier, j’ai prêché sur la calomnie et la médisance. Sans doute parce que l’Évangile s’y prêtait. En tout cas, je ne fus pas plutôt rentré au presbytère après la messe qu’une dame se fait introduire. Elle est dans un état d’effervescence extraordinaire. Elle m’accuse de l’avoir désignée, de l’avoir prônée, comme on dit. Elle a eu des démêlés avec sa voisine et prétend que mes remarques étaient si claires qu’elles la signalaient à toute la paroisse, J’ai beau lui dire que j’ignorais qu’elle eût maille à partir avec sa voisine, que mes remarques étaient générales, qu’elle n’était pas présente à mon esprit quand je les avais faites, elle ne veut rien entendre.
— Il faut que vous répariez cela au Salut, ce soir, en disant qu’il ne s’agit pas de moi.
— Madame, dédire ce que j’ai dit, c’est admettre que tout est fondé. C’est vous signaler si clairement que vous allez devenir le point de mire des racontars et des cancans.
— Je n’y avais pas songé. Que faire alors ?
— Rien du tout. Moins nous en parlerons, plus tôt l’incident sera oublié.
Et elle partit fort surexcitée.
Je l’ai échappé belle. Encore faut-il que le bonnet la coiffât à merveille pour qu’elle vînt ainsi s’accuser.
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