‹ Journal d’un vicaire de campagneChapitre 9 sur 11 · 15 juillet 19..

15 juillet 19..

Nous nous préparons à la visite de l’évêque. J’ai deux cents enfants à catéchiser, confesser, dresser. Ce n’est pas tâche facile de fixer l’attention de toutes ces petites têtes d’oiseau qui oscillent de droite à gauche. On dirait une ruche qui fourmille. Je leur dis un conte, les têtes s’immobilisent. J’ai à peine fini qu’elles reprennent leur mouvement de rotation. C’est un crime que de retenir longtemps ces petits êtres de mouvement et de vie. Je les relâche. L’église est comme une cage d’où s’échappent les oiseaux dont le gazouillis est accompagné du chant de leurs gros souliers sur les cailloux de l’allée. Le curé fait le catéchisme aux enfants qui ne parlent que le celtique. Il y en a peu, toute la jeune génération parle anglais.

Rendu au presbytère, la ménagère me harcèle de questions sur ce qu’elle doit faire pour recevoir Monseigneur.

— Qu’allons-nous lui donner à manger.

— Ce que vous aurez.

— C’est que nous n’avons rien.

— Rien !… Tous les jours, je vois les pêcheurs monter de la grève de magnifiques saumons, des paniers de homards. Vous appelez cela « rien », mais c’est digne de la table d’un roi !

— C’est bien commun et bien ordinaire.

Parce qu’elle en voit tous les jours elle pense que c’est bien trop ordinaire pour l’évêque.

— Où Monseigneur va-t-il s’asseoir à la table ?

— Au centre, je pense.

— Vous me direz comment mettre la table.

— Soyez sans crainte, tout ira bien. Monseigneur est un homme de beaucoup de tact, d’une grande charité et très facile à plaire.

La voilà rassurée, mais bientôt elle revient.

— Faudra-t-il que je mette des fleurs sur la table ?

— Oui, beaucoup.

— Et la soupe, la servirai-je dans les assiettes ou dans la soupière ?

Je commençai à être impatienté. Je lançai à tout hasard : Dans les assiettes.

Je suis littéralement affolé par ces questions. De leur côté, les gens de la paroisse viennent me demander toutes sortes de conseils sur les décorations à faire et la parade à organiser. Ils veulent aller au-devant de Monseigneur avec des cornemuses et le ramener au son de la musique.

Voilà encore la ménagère.

— Monseigneur est-il écossais ?

— Oui.

— Alors il doit aimer les « scotch cakes ». Je vais en faire.

— Tout le monde aime vos « scotch cakes », ils sont délicieux.

La visite de l’évêque a eu lieu, Tout s’est bien passé. J’étais content que Monseigneur, avant de partir, ait la pensée d’aller remercier la ménagère. Ce fut une des grandes joies de sa vie. Comme il faut peu de choses pour faire du bonheur aux âmes simples !

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