‹ Jules CésarChapitre 9 sur 22 · Scène II

Scène II

Rome. — Le Forum.

Entrent BRUTUS et CASSIUS, avec une foule de citoyens.

Les citoyens. — Nous voulons qu’on nous donne des explications ! Nous voulons qu’on nous donne des explications !

Brutus. — En ce cas, suivez-moi, et accordez-moi audience, amis. — Cassius, allez dans l’autre rue, et partageons la foule. — Que ceux qui veulent m’écouter restent ici ; que ceux qui veulent suivre Cassius, aillent avec lui, et les raisons de la mort de César vous seront publiquement expliquées.

Premier citoyen. — Je veux entendre parler Brutus.

Second citoyen. — Moi je vais entendre Cassius ; et comparons leurs raisons, lorsque nous les aurons entendus l’un et l’autre. (Sort Cassius avec un certain nombre de citoyens. Brutus monte aux rostres.)

Troisième citoyen. — Le noble Brutus est monté : silence !

Brutus. — Soyez patients jusqu’à la fin. Romains, compatriotes, et amis ! écoutez-moi pour ma cause, et soyez silencieux, afin que vous puissiez m’écouter : croyez-moi pour mon honneur, et ayez respect pour mon honneur, afin que vous puissiez me croire ; censurez-moi dans votre sagesse, et réveillez vos facultés afin que vous puissiez mieux me juger. S’il est dans cette foule quelque cher ami de César, je dis à celui-là que l’amour de Brutus pour César n’était pas moins grand que le sien. Si donc, cet ami demande pourquoi Brutus s’est élevé contre César, voici ma réponse : ce n’est pas que j’aimais moins César, mais j’aimais Rome davantage. Qu’auriez-vous préféré ? César vivant, et vous mourant tous esclaves, ou César mourant, et vous vivant tous hommes libres ? Comme César m’aimait, je le pleure ; comme il fut heureux, j’ai applaudi à sa fortune ; comme il était vaillant, je l’honore : mais comme il était ambitieux, je l’ai tué. Voilà des larmes pour son amour, des applaudissements pour sa fortune, de l’honneur pour sa valeur, et la mort pour son ambition. Qui dans cette foule est assez bas pour vouloir être esclave ? s’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Qui est assez barbare ici pour ne pas vouloir être un Romain ? s’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Qui est assez vil ici pour ne pas aimer son pays ? s’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Je m’arrête pour attendre une réponse.

Les citoyens. — Aucun, Brutus, aucun.

Brutus. — Alors je n’ai offensé personne. Je n’ai pas plus fait envers César que vous ne feriez envers Brutus. La raison de sa mort est inscrite au Capitole ; sa gloire n’a pas été atténuée dans toutes les choses qui lui méritaient la louange, pas plus que n’ont été exagérées les offenses qui lui ont valu la mort. Voici venir son corps pleuré par Marc Antoine, qui, bien qu’il n’ait eu aucune part à sa mort, en bénéficiera cependant, car il aura une place dans la république ; — et lequel de vous ne bénéficiera pas aussi de cette mort ? Je pars avec ces dernières paroles ; ainsi que j’ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome, j’ai le même poignard pour moi-même, lorsqu’il plaira à mon pays de réclamer ma mort.

Entrent ANTOINE et autres avec le corps de César.

Les citoyens. — Vive Brutus ! vive, vive Brutus !

Premier citoyen. — Portons-le en triomphe à sa maison !

Second citoyen. — Donnons-lui une statue avec ses ancêtres !

Troisième citoyen. — Qu’il soit César !

Quatrième citoyen. — Les meilleures qualités de César vont être couronnées en Brutus.

Premier citoyen. — Nous allons le porter à sa maison avec des applaudissements et des hourras !

Brutus. — Mes compatriotes…

Second citoyen. — Paix ! Silence ! Brutus parle.

Premier citoyen. — Paix, holà !

Brutus. — Mes bons compatriotes, laissez-moi partir seul, et par considération pour moi, restez ici avec Antoine : faites bon accueil au corps de César, et bon accueil aussi au discours d’Antoine, qui a pour but de célébrer la gloire de César, discours que Marc Antoine a reçu de nous permission de prononcer. Je vous en conjure, que personne ne parte, moi seul excepté, avant qu’Antoine ait parlé. (Il sort.)

Premier citoyen. — Holà, arrêtez ! et écoutons Marc Antoine.

Troisième citoyen. — Qu’il monte à la tribune publique ; nous l’écouterons. — Noble Antoine, montez.

Antoine. — Je vous suis reconnaissant de vouloir bien m’écouter en considération de Brutus. (Il monte à la tribune.)

Quatrième citoyen. — Que dit-il de Brutus ?

Troisième citoyen. — Il dit qu’il nous est très-reconnaissant de l’écouter en considération de Brutus.

Quatrième citoyen. — Il fera bien de ne pas dire de mal de Brutus ici.

Premier citoyen. — Ce César était un tyran.

Troisième citoyen. — Oui, cela est certain : nous sommes bienheureux que Rome soit débarrassée de lui.

Deuxième citoyen. — Paix ! écoutons ce qu’Antoine peut dire.

Antoine. — Nobles Romains…

Les citoyens. — Silence, holà ! écoutons-le.

Antoine. — Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi vos oreilles ; je viens pour ensevelir César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien qu’ils font est souvent enterré avec leurs os ; qu’il en soit ainsi pour César. Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux ; s’il en était ainsi, c’était un grand défaut, et César l’a grandement payé. Ici, avec la permission de Brutus et des autres, — car Brutus est un homme honorable, et ainsi sont-ils tous, tous hommes honorables, — je viens parler pour les funérailles de César. Il était mon ami, il fut envers moi fidèle et juste ; mais Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. Il a conduit ici, dans Rome, bien des captifs, dont les rançons ont rempli les coffres publics ; est-ce en cela que paraissait l’ambition de César ? Lorsque les pauvres ont crié, César a pleuré : l’ambition, me semble-t-il, devrait être faite d’une plus rude étoffe : cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. Vous avez tous vu qu’aux Lupercales, je lui ai présenté trois fois une couronne royale, et que trois fois il l’a refusée : était-ce là de l’ambition ? cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et à coup sûr Brutus est un homme honorable. Je ne parle point pour désapprouver ce qu’a dit Brutus, mais je viens parler ici de ce que je sais. Vous l’aimiez tous autrefois, et non sans cause ; quelle cause auriez-vous donc maintenant de lui refuser vos larmes ? Ô jugement tu t’es réfugié chez les bêtes brutes, et les hommes ont perdu leur raison ! Veuillez me supporter avec patience ; mon cœur est ici dans ce cercueil avec César, et il faut que je m’arrête jusqu’à ce qu’il me revienne.

Premier citoyen. — Il me semble qu’il y a beaucoup de raison dans ce qu’il dit.

Second citoyen. — Si tu considères droitement l’affaire, tu conviendras que César a subi une grave injustice.

Troisième citoyen. — Est-ce votre avis, Messieurs ? Je crains qu’il n’en vienne un pire à sa place.

Quatrième citoyen. — Avez-vous bien remarqué ses paroles ? Il n’a pas voulu prendre la couronne ; il est donc certain qu’il n’était pas ambitieux.

Premier citoyen. — Si cela est prouvé, il en est quelques-uns qui le payeront cher.

Second citoyen. — Pauvre âme ! ses yeux sont rouges comme le feu à force de pleurer.

Troisième citoyen. — Il n’y a pas dans Rome un homme plus noble qu’Antoine.

Quatrième citoyen. — Faites attention maintenant, il recommence à parler.

Antoine. — Hier encore la parole de César aurait pu tenir le monde en échec : maintenant le voici gisant, et il n’est pas un homme, si pauvre qu’il soit, qui lui paye son tribut de respect. Ô mes maîtres ! si j’étais disposé à exciter vos cœurs et vos âmes à la rébellion et à la rage, je ferais tort à Brutus, et tort à Cassius, qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables. Je ne veux pas leur faire tort, j’aime mieux faire tort au mort, faire tort à moi-même et à vous, que de faire tort à des hommes si honorables. Mais voici un parchemin avec le sceau de César, je l’ai trouvé dans son cabinet, — c’est son testament : si les plébéiens entendaient ce testament, que je n’ai pas l’intention de lire, pardonnez-moi, — ils accourraient tous en foule et baiseraient les blessures de César mort, et tremperaient leurs mouchoirs dans son sang sacré ; oui, ils mendieraient un de ses cheveux pour le garder en souvenir, et en mourant mentionneraient ce cheveu dans leurs testaments et le légueraient à leur postérité comme un riche héritage.

Quatrième citoyen. — Nous voulons entendre le testament ! lisez-le, Marc Antoine.

Les citoyens. — Le testament, le testament ! nous voulons entendre le testament de César !

Antoine. — Ayez de la patience, nobles amis, je ne dois pas le lire ; il n’est pas convenable que vous sachiez à quel point César vous aimait. Vous n’êtes pas de bois, vous n’êtes pas de pierre, vous êtes des hommes ; et étant des hommes, si vous entendez le testament de César, cela vous enflammera, cela vous rendra fous : il est bon que vous ne sachiez pas que vous êtes ses héritiers, car si vous le saviez, oh ! qu’est-ce qu’il en adviendrait !

Quatrième citoyen. — Lisez le testament ; nous voulons l’entendre, Antoine : vous allez nous lire le testament, le testament de César !

Antoine. — Voulez-vous être patients ? Voulez-vous attendre encore un peu ? Je suis allé trop loin en vous en parlant : j’ai fait tort, je le crains, aux hommes honorables dont les poignards ont assassiné César ; oui, je le crains.

Quatrième citoyen. — Des hommes honorables ! ce sont des traîtres.

Les citoyens. — Le testament ! les suprêmes volontés !

Second citoyen. — Ce sont des scélérats, des meurtriers ! le testament ! lisez le testament !

Antoine. — Vous voulez donc me pousser à lire le testament ? En ce cas, faites un cercle autour du cadavre de César, et laissez-moi vous montrer celui qui fit ce testament. Descendrai-je ? voulez-vous m’en accorder la permission ?

Les citoyens. — Sautez en bas.

Second citoyen. — Descendez.

Troisième citoyen. — Vous en avez la permission.

Quatrième citoyen. — Un cercle ; rangez-vous en rond.

Premier citoyen. — Reculez-vous du cercueil ! reculez-vous du corps !

Second citoyen. — Place pour Antoine, le très-noble Antoine !

Antoine. — Voyons, ne vous pressez pas ainsi contre moi, reculez-vous un peu.

Les citoyens. — Reculez-vous ! place ! poussez-vous en arrière !

Antoine. — Si vous avez des larmes, préparez-vous à les répandre maintenant. Vous connaissez tous ce manteau : je me rappelle le jour où César le mit pour la première fois ; c’était un soif d’été, dans sa tente, le jour où il défit les Nerviens : voyez, à cet endroit le poignard de Cassius a traversé ; voyez quelle déchirure a faite ici l’envieux Casca ; c’est à travers cet autre que le bien-aimé Brutus l’a assassiné, et lorsqu’il en a retiré son acier maudit, voyez avec quelle promptitude le sang de César l’a suivi, comme s’il se fût précipité hors des portes pour savoir si c’était ou non Brutus qui frappait avec une telle cruauté ; car Brutus, comme, vous le savez, était le génie familier de César. Ô vous Dieux, jugez avec quelle tendresse César l’aimait ! De tous les coups qui l’ont frappé, ce fut le plus douloureux, car lorsque le noble César le vit l’assassiner, cette ingratitude, plus puissante que les bras des traîtres, le vainquit complétement : alors son grand cœur se brisa, et enveloppant son visage dans son manteau, le grand César tomba à la base de la statue de Pompée toute ruisselante de sang. Oh ! quelle chute cela fut, mes compatriotes ! Moi, vous, nous tous, nous sommes tombés avec, lui, tandis que la trahison a chanté victoire sur nous. Oh ! vous pleurez maintenant ; vous ressentez, je m’en aperçois, la puissante influence de la compassion : ce sont de pieuses larmes. Bonnes âmes, quoi, vous pleurez rien qu’en contemplant la robe déchirée de notre César ? Regardez ici ! le voici lui-même, défiguré, comme vous le voyez, par les traîtres.

Premier citoyen. — Oh ! lamentable spectacle !

Deuxième citoyen. — Oh ! noble César !

Troisième citoyen. — Oh ! jour malheureux !

Quatrième citoyen. — Oh ! traîtres, scélérats !

Premier citoyen. — Oh ! très-sanglant spectacle !

Deuxième citoyen. — Nous serons vengés : vengeance ! en avant ! cherchez, brûlez, incendiez, tuez, massacrez ! Que pas un des traîtres ne vive !

Antoine. — Arrêtez, compatriotes.

Premier citoyen. — Paix, par ici ! écoutez le noble Antoine.

Second citoyen. — Nous l’écouterons, nous le suivrons, nous mourrons avec lui !

Antoine. — Mes bons amis, mes aimables amis, que je ne vous excite pas à un mouvement si soudain de révolte. Ceux qui ont accompli cet acte sont honorables ; — quels sont les griefs particuliers qui le leur ont fait commettre, je ne les connais pas, hélas ! ce sont des hommes sages et honorables, et ils vous donneront sans aucun doute de bonnes raisons. Je ne viens pas, mes amis, pour vous dérober vos cœurs : je ne suis pas un orateur comme Brutus ; mais, ainsi que vous le savez tous, un homme simple et sans esprit, qui me contente d’aimer mon ami, et ils le savent trop bien, ceux qui m’ont donné permission de parler de lui en public : car je n’ai ni esprit, ni paroles, ni noblesse, ni geste, ni expression, ni puissance oratoire pour stimuler le sang des hommes : je me contente de parler tout franchement ; je vous dis ce que vous savez vous-mêmes ; je vous montre les blessures du doux César, pauvres, pauvres bouches muettes, et je les invite à parler pour moi : mais si j’étais Brutus, et si Brutus était Antoine, il y aurait ici présent un Antoine qui déchaînerait vos courroux, et qui mettrait dans chaque blessure de César une langue capable de pousser les pierres mêmes de Rome au soulèvement et à la révolte.

Les citoyens. — Nous nous révolterons !

Premier citoyen. — Nous brûlerons la maison de Brutus !

Troisième citoyen. — Allons, en avant ! allons, cherchons les conspirateurs !

Antoine. — Écoutez-moi encore, mes compatriotes ; écoutez-moi encore parler.

Les citoyens. — Paix, holà ! écoutez Antoine, le très-noble Antoine.

Antoine. — Comment, amis, vous voilà prêts à faire vous ne savez quoi ! en quelle chose César a-t-il donc mérité votre amour ? Hélas ! vous ne savez pas, — il faut bien que je vous le dise en ce cas ; — vous avez oublié le testament dont je vous ai parlé.

Les citoyens. — C’est très-vrai ; — le testament : — arrêtons, et écoutons le testament.

Antoine. — Voici ce testament, et scellé de la main de César : à chaque citoyen romain, à chaque simple particulier, il donne soixante et quinze drachmes.

Second citoyen. — Ô très-noble César ! nous vengerons sa mort.

Troisième citoyen. — Ô royal César !

Antoine. — Écoutez-moi avec patience.

Les citoyens. — Paix, holà !

Antoine. — En outre, il vous a laissé tous ses lieux privés de promenade, ses vergers particuliers, ses jardins nouvellement plantés de ce côté du Tibre ; il vous les a laissés à perpétuité, à vous et à vos héritiers, comme lieux publics de plaisir pour vous y promener et vous y amuser. Ah, c’était là un César ! quand en viendra-t-il un pareil ?

Premier citoyen. — Jamais, jamais ! — Allons, en avant, en avant ! Nous allons brûler son corps sur le terrain consacré, et avec les tisons nous mettrons le feu aux maisons des traîtres. Enlevons le corps.

Second citoyen. — Allons chercher du feu.

Troisième citoyen. — Arrachons les bancs.

Quatrième citoyen. — Arrachons les sièges, les fenêtres, tout. (Sortent les citoyens avec le corps.)

Antoine. — Maintenant laissons marcher les choses ! Mal tu es sur pied, prends la direction que tu voudras !

Entre un serviteur.

Antoine. — Eh bien, qu’y a-t-il, l’ami ?

Le serviteur. — Seigneur, Octave est déjà arrivé à Rome.

Antoine. — Où est-il ?

Le serviteur. — Lui et Lépidus sont à la maison de César.

Antoine. — Et j’y vais aller de ce pas pour le voir : il vient fort à souhait. La Fortune est de bonne humeur, et dans les dispositions où elle se trouve, elle nous donnera tout ce que nous voudrons.

Le serviteur. — Je lui ai entendu dire que Brutus et Cassius se sont enfuis, poussant leurs chevaux comme des fous à travers les portes de Rome.

Antoine. — Sans doute ils ont eu vent de la manière dont j’ai soulevé le peuple. Conduis-moi auprès d’Octave. (Ils sortent.)

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