Chapitre 7 LES JOURS DE SEQUESTRATION
Le troisième jour de ma claustration dans la salle circulaire s’achève.
Je sais maintenant pourquoi mon réduit est aussi bizarrement machiné. La maison, occupée par le consulat fut construite par Yecoub, chef de la police du khédive Mehemet.
Un chef de la police a besoin de surprendre maint secret, surtout en Orient. Les judas, la salle secrète s’expliquent d’eux-mêmes.
Je sais également comment on entre dans ma retraite.
Une portion de la bibliothèque tourne sur elle-même et communique avec le cabinet de débarras, où j’ai constaté la présence des bagages de miss Aldine.
C’est la dactylographe qui m’a appris tout cela. Elle m’apporte mes repas, cause avec moi, se montre attentive et bienveillante.
Seulement j’ai acquis la certitude qu’elle ignore l’existence des judas, s’ouvrant sur le cabinet de travail du consul et sur les autres pièces. Je ne les lui ai pas révélés.
Je ne devrais pas avoir de défiance à son égard. La recommandation de Tanagra est expresse. Sans doute ; mais je me rappelle l’attitude de la jeune fille en face du brassard aux opales et je me tais. De plus, elle est étrange. Au milieu d’une conversation indifférente, elle tressaille, promène autour d’elle des regards troubles ; ses yeux bleus s’emplissent d’épouvante.
Puis elle s’apaise brusquement.
De quoi a-t-elle peur ?
Quelles pensées la font pleurer quand elle se croit seule, à l’abri de toute surveillance ?
Car elle pleure alors. A deux reprises, je l’ai vue, par le seul judas que j’utilise, celui qui regarde dans le cabinet du consul.
Et la seconde fois, sous l’empire de l’émotion, elle a prononcé à haute voix des paroles qui m’ont paru tragiques, encore que leur sens m’échappât. Elle a dit :
– Espérer serait folie ! L’impasse n’a pas d’issue… Oh ! le rêve sans lendemain ! la fleur bleue au bord du gouffre ! La seule espérance est la brièveté du martyre !… Démontrer que je hais le crime et puis… disparaître.
J’avoue que je fus très ému. A travers les mots sans signification précise, j’entrevoyais un abîme de désespérance.
A la suite de cela, je me suis pris à la considérer avec attention.
Une pensée intérieure la dévore. Je lis cela sur son visage, que creuse une indicible angoisse, dans ses yeux qui s’égarent de plus en plus.
Hier soir elle est arrivée, chargée de mon repas. Et tandis que je me mets à table, sans grand appétit (j’ai beau me livrer aux douceurs de la gymnastique suédoise, l’exercice dans un espace fermé ne développe pas l’appétit comme le plein air), miss Aldine parle.
– Je sais que vous aimez beaucoup X. 323, prononce-t-elle doucement, avec un frissonnement de la voix qui ne me semble pas motivé par la phrase.
– Beaucoup est encore trop peu dire, soyez-en certaine.
– Je suis sûre. Aussi pensai-je vous faire plaisir en vous apprenant qu’il a réussi à provoquer l’arrestation de deux des hommes de la bande des Yeux d’Or vert.
Je tressaille comme bien vous le pensez. Les Yeux d’Or vert. Cette dactylographe mystérieuse est donc au courant ? Sans en avoir conscience je l’interroge :
– Vous connaissez les Yeux d’Or, les dix Yeux d’or vert ?
Elle frissonne toute et soupire cette réplique déconcertante :
– Hélas !… Et je pleure sur Mrs. Ellen Trelam.
Puis ses mains se joignent en un geste suppliant :
– Ne demandez pas ce qui ne doit pas être dit. Ecoutez seulement ce que l’on m’a ordonné de vous apprendre. Deux affiliés aux Yeux d’Or vert ce soir, cinq hier matin et sept dans la journée précédente… cela fait quatorze… Il en reste dix autour du chef…
Sur ces dernières paroles, la respiration parut lui manquer, son tremblement s’accentua. Mais elle domina ce trouble si mystérieux pour moi et acheva :
– Quatre ou cinq tomberont dans la nuit. Les autres seront hors d’état de nuire demain.
Et comme je me frottais les mains, véritablement enchanté de constater que X. 323 vengeait terriblement ma chère morte, miss Aldine eut un geste terrifié.
– Ne vous réjouissez pas.
– Pourquoi donc ? N’est-il pas naturel…
Elle coupa la phrase pour lancer d’une voix nerveuse et voilée :
– Rien n’est naturel, rien. A peine arrêtés, tous les yeux d’Or vert sont morts entre les bras des policiers. Ils avaient été empoisonnés avant de se rendre là où ils devaient tomber au pouvoir de la police.
– Empoisonnés, répétai-je avec stupeur ! Qui avait pu ?…
Elle s’exclama avec épouvante :
– Qui ?… Leur chef donc, les mettant ainsi dans l’impossibilité de le trahir.
– Il savait qu’ils seraient capturés par les braves agents égyptiens ?
– Il devait le savoir, gémit mon interlocutrice.
Et je me pris à frissonner comme elle-même. Toutefois, ma satanée curiosité, toujours supérieure à mes émotions, m’incita à poser une question qui eut un résultat inattendu.
– Mais ce chef, le connaissez-vous ?
J’avais été sur le point de prononcer le nom de Strezzi et vraiment, à cette heure encore, je ne sais pas pourquoi mes lèvres avaient prudemment modifié ma pensée.
Comme je m’applaudis de ma réserve en voyant les traits de la dactylographe se couvrir d’une rougeur ardente, se convulser en un rire de folie !
– Il me demande si je le connais !… A moi, à moi ? Le chef ! Le chef !… Oh ! qu’il soit vainqueur ou vaincu, les Yeux d’Or vert sont gravés sur mon front, sur mon cœur, sur mon esprit.
Brusquement, elle se tut, se précipita vers la bibliothèque et, actionnant le ressort qui déterminait l’ouverture de l’issue secrète, elle disparut, me laissant totalement démoralisé par ce que je venais d’entendre.
Pourquoi cette exclamation : Les Yeux d’Or sont gravés sur mon front !
Qu’a-t-elle donc de commun avec Strezzi ? Comment obéit-elle à X. 323 ?
Et puis une foule de détails, épars jusque-là dans ma cervelle, se groupent, m’apportent un malaise indicible.
Miss Aldine n’est pas ce qu’elle s’efforce de paraître. Il y a dans ses gestes, dans le choix de ses expressions, une distinction qui trahit l’habitude d’un monde supérieur, un esprit étonnamment cultivé.
Je constate qu’elle est l’égale intellectuelle de Tanagra.
Elle conserve, dans le désarroi indéniable de sa pensée, un tact, une mesure que donne seule une éducation élevée.
Je suis curieux, on le sait ; je lui ai tendu les pièges auxquels succombent presque toujours les interviewés ; elle les a éludés sans paraître les remarquer, et je dois ainsi arriver à cette constatation désagréable pour le correspondant émérite du Times, que je ne suis pas plus avancé que le premier jour dans la connaissance de l’être intérieur de la charmante dactylographe.
Une heure s’écoule dans ces réflexions. Miss Aldine reparaît. En termes choisis elle s’excuse de sa brusque sortie ; elle dit enfermer en elle un secret douloureux, m’arrête quand je veux témoigner mes regrets d’une phrase inconsidérée et conclut :
– Je vous en prie, qu’il ne soit plus question de cet incident.
Après quoi, du ton le plus naturel :
– Ceux que X. 323 a signalés à la police sont bien près d’être arrêtés. J’attends avec impatience de savoir s’ils trépasseront comme leurs devanciers.
– Vous serez donc avisée ?
– Oui, dans la soirée. Désirez-vous que je vous renseigne aussitôt ?
– Vous n’en doutez pas, j’imagine.
Elle secoue mélancoliquement la tête. Elle reprend :
– Vous avez bien souffert aussi ! Eh bien, lisez ; car peut-être il sera tard quand je reviendrai.
– Je vais mettre à jour ma relation pour le Times, cette relation qui, je l’espère, sera publiée… après la victoire de mes amis.
Il me sembla qu’elle était agitée par un tremblement.
Mais cela fut si rapide que je n’osai m’assurer la certitude de mon impression. Elle reprit d’un ton indéfinissable :
– X. 323 avait disposé autrement de votre soirée.
– Lui ? m’écriai-je, surpris par l’affirmation inattendue.
– Oui.
– Et qu’avait-il décidé ?
Miss Aldine tira de sa poche un cahier de la dimension d’un carnet block-notes petit format.
– Il désire que vous lisiez ceci, et spécialement la partie comprise entre les croix au crayon rouge.
Je tenais déjà le carnet. J’allais le feuilleter. Elle m’arrêta encore.
– Attendez. Vous devez être seul pour lire. Au revoir.
Et l’étrange jeune fille marcha vers la bibliothèque.
Le glissement léger de l’issue secrète pivotant sur elle-même m’avertit qu’elle avait quitté ma prison. Et envahi soudainement par un désir irrésistible de connaître la communication de X. 323, j’ouvris le cahier.
Je retins un cri.
Je reconnaissais cette écriture. Tanagra avait tracé les lignes qui dansaient devant mes yeux.
Sans que je pusse me dire pourquoi, mon cœur se prit à battre follement.
Au surplus, je ne m’inquiétai pas de ce phénomène cardiaque. Une idée m’absorbait.
Je voulais lire, lire, ainsi que l’ordonnait X. 323, ce que la sœur d’Ellen avait écrit.
C’est ainsi que parvinrent à ma connaissance les pages du « Journal » de Tanagra, que j’ai reproduites en tête de la seconde partie de mon récit.
Ainsi se produisit en moi l’évolution que X. 323, avec sa profonde connaissance du cœur humain, avait certainement escomptée.
Il était près de minuit lorsque ma résolution se précisa par cette formule :
– J’ai aimé Tanagra dans Ellen ; j’aimerai Ellen en Tanagra.
J’avais la tête un peu lourde, je le reconnais. On ne parvient pas à une telle solution sans un puissant effort intellectuel. Aussi demeurai-je étendu sur le fauteuil où avait siégé mon conseil avec moi-même.
Brusquement je sursautai, tiré de ma somnolence par ces mots :
– Les hommes arrêtés ce soir sont morts comme les autres.
Miss Aldine était debout devant moi. Je ne l’avais pas entendue entrer.
Ces hommes, les Yeux d’Or vert dont elle me parlait, m’étaient absolument indifférents à cette minute, où je venais de trancher le problème ardu de mon affection pour les deux sœurs de X. 323. Aussi, sans tenir compte de la nouvelle, je brandis le cahier de Tanagra devant les yeux de la dactylographe et, souriant, l’air heureux de qui en a terminé avec les tergiversations :
– J’ai lu ! lui dis-je.
Elle inclina la tête froidement :
– C’est ce que désirait X. 323.
– Savez-vous également quelles réflexions il souhaitait me suggérer ainsi ?
La question m’apparaissait très subtile. La réponse de mon interlocutrice dissipa cette pensée :
– Non, fit-elle, je vous ai rapporté tout ce qui m’a été confié ; je ne sais rien au delà.
Et comme je me taisais interloqué par cette réplique que j’aurais dû prévoir – pourquoi, en effet, X. 323, ce parfait gentleman, eût-il remis à la jeune étrangère le secret de l’âme de Tanagra ? – donc, comme je me taisais, une confusion pesant sur moi, miss Aldine reprit :
Je m’inclinai avec une nuance de cérémonie.
– Je suis à vos ordres.
– Non, non, murmura-t-elle en secouant la tête. Je suis seulement porte-paroles de vos amis. Ces paroles, les voici.
Elle leva la main, semblant me recommander l’attention :
– En entrant, je vous l’ai dit, six hommes des Yeux d’Or vert ont été pris par la police ce soir. Tous sont morts quelques minutes après, empoisonnés. Le nom du poison, la digitaline concentrée, trahit celui qui le leur a administré avant leur départ…
– Franz Strezzi ? jetai-je sans hésiter.
Elle fit oui, du geste.
– Mais alors, repris-je, il veut donc se débarrasser de ses complices ? Considère-t-il qu’il a achevé son œuvre infâme de haine ? Il considère qu’Ellen, que moi-même sommes morts, ce qui, hélas ! est vrai pour la pauvre enfant. Mais X. 323 ? Mais Tanagra ? Ils vivent, eux !
Je me tus brusquement.
Mon interlocutrice était devenue d’une pâleur inquiétante. Sa main droite me sembla se crisper sur le dossier d’une chaise. J’eus l’impression qu’elle était sur le point de fléchir sur ses genoux.
– Qu’avez-vous donc ?
Ma voix parut la galvaniser. Elle se redressa d’un effort, sec comme la détente d’un ressort, et d’un organe douloureux, elle répliqua :
– J’apporte les volontés de X. 323. Voici ce que je dois vous dire.
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