Chapitre 14 UNE SOIREE TERRIFIANTE
Oh ! cette soirée ! L’ai-je vécue ? Je ne puis me la rappeler sans m’adresser cette question, tant elle m’a laissé une impression de cauchemar ; tant le bouleversement de mon esprit renaît à l’évocation du passé.
Nous avons dîné avec les Neronef. Oh ! ce fut la part agréable de l’aventure. Je ne voyais à ce moment que le plaisir de leur jouer une réjouissante plaisanterie.
Je me souviens que je déployai une verve endiablée. Je provoquais à tout instant l’hilarité de cette canaille de Stephy, je décochais des madrigaux à la sinistre Catherine.
Je crois que cette misérable, – on a beau être meurtrière, on reste femme, – je crois, dis-je, que la dangereuse créature se figura je ne sais quelle attraction invraisemblable de ses charmes, car ses yeux noirs, énormes dans sa face maigre, se prirent tout à coup à m’inonder des regards les plus doux.
Je parvins à répondre au langage de ses yeux. Oui, moi, Max Trelam, qui ai horreur du flirt, que je considère comme une ridicule parodie de l’affection, je flirtai… optiquement, avec cette personne qui rêvait de m’assassiner.
La cafetière mauresque fit son apparition sur la table.
Je causais toujours, entraîné par une surexcitation dont je n’étais pas le maître. Le liquide parfumé emplit les tasses de la faïencerie d’Eb-Neheh, les enveloppes isolantes de morceaux de sucre circulèrent.
Comment s’y prit miss Aldine ? Je n’en sais rien. Mais il est certain que le sucre somnifère fondit dans les tasses des Neronef, car vingt minutes après les avoir vidées, Stephy et Catherine dormaient à poings fermés.
Je les considérais, contorsionné par le fou rire. Pour moi tout était terminé. Hélas ! le drame débutait à peine. La voix de miss Aldine figea soudainement ma gaieté.
– Il faut les transporter dans vos chambres respectives et les mettre au lit.
– Au lit, pourquoi ? Ils sont bien là !
Elle ne répondit pas. On eût cru qu’elle n’avait même pas entendu. Elle se tourna vers Tanagra et reprit humblement :
– Si vous le vouliez, nous pourrions nous charger de la femme ; tandis que sir Max Trelam s’occuperait de l’homme.
Tanagra approuva de la tête.
– Oui, ce sera bien ainsi. Max Trelam, tirez le sieur Stephy dans votre chambre. Déshabillez-le et bordez-le soigneusement dans votre lit. Ne craignez pas de le secouer. Rien ne serait actuellement capable de le réveiller.
Tout en parlant elle soulevait, aidée par miss Aldine, la chaise sur laquelle Catherine reposait, inerte, ses yeux inquiétants masqués par ses paupières abaissées. Toutes deux, rythmant leurs pas, se dirigèrent ainsi vers l’antichambre.
– On ne nous dérangera pas, prononça encore la fausse dactylographe d’une voix qui me parut profondément altérée ; j’ai poussé le verrou de la porte accédant à l’escalier.
Je ne pus demander le pourquoi de cette précaution inhabituelle. Elles étaient sorties déjà. J’entendais tourner dans la serrure la clef de la chambre de miss Tanagra.
Allons ! Il fallait m’occuper de mon baby. Le mot burlesque m’échappa.
Il était lourd, le coquin ! Je ne fus pas fâché d’atteindre ma propre chambre et de déposer mon fardeau sur mon lit.
Et pressé d’en finir, je me mis à le dévêtir rapidement. Durant cette opération un objet, sans doute enfermé dans l’une de ses poches, tomba sur te plancher avec un bruit sourd.
Je le ramassai et, je l’avoue sans fausse honte, je sentis un malaise tout à fait désobligeant.
Je tenais entre mes doigts un stylet à la lame triangulaire, dont la poignée portait les dix yeux d’or vert. C’était cette arme qui, dans la pensée de Strezzi et de ses complices, devait m’ouvrir les grilles d’un monde meilleur.
Mais mon danger personnel ne fut pour rien dans mon angoisse. Ce qui durant quelques minutes m’immobilisa, ce fut la pensée extraordinairement douloureuse, qu’une arme semblable avait brutalement tranché les liens qui m’unissaient à la douce et triste Ellen.
Je perçois dans la chambre voisine de légers bruits. Ils me rappellent que les jeunes filles se hâtant autour de Catherine. Je dois donc me hâter également.
Je jette le poignard sur la table de nuit et je reprends ma besogne.
J’ai glissé le lourd Stephy dans mes draps que je lui remonte jusqu’aux yeux ; je le borde comme l’a indiqué miss Tanagra, et puis, désireux de n’avoir plus en face de moi la silhouette du misérable, je passe dans le cabinet de travail.
Mes compagnes m’y rejoignent presque aussitôt.
Elles sont blêmes. Tout en elles trahit une agitation dont la cause m’échappe totalement.
– Onze heures, murmure Tanagra. On vous a annoncé la visite pour deux heures après minuit.
– Oui, pour deux heures.
L’accent de miss Aldine est pénible à entendre. Quels sanglots contenus faussent son organe !
– Nous avons le temps, reprend ma chère alliée. Par où viendra-t-il ?
La dactylographe désigne le côté où est sa chambre :
– Je pense par là. La fenêtre du cabinet de débarras donne sur le jardin. Les policiers de veille dans la rue ne la peuvent apercevoir.
Un geste approbateur et miss Tanagra prononce ces mots :
– Oh ! pauvre chère douloureuse, songeons aux opales.
Je me souviens. Aldine doit, suivant l’ordre de Franz Strezzi, être nantie du brassard lorsque le chef des Dix Yeux d’Or vert se montrera au consulat.
Mais que font donc les deux jeunes filles ?
La dactylographe a disparu une minute dans sa chambre. Elle revient, portant la cafetière qui a servi tout à l’heure à la préparation du moka parfumé.
Ah çà ! je ne comprends plus le sens des paroles prononcées. Il m’a semblé que l’on parlait d’opales et l’on se dispose à faire le café !
Car la lampe à alcool est allumée. Sa flamme lèche les parois du récipient, dans lequel l’eau bouillante chantonne bientôt.
Floc ! Floc ! Au son contre les flancs de métal de la bouilloire, je juge que Tanagra vient d’y laisser tomber de petits cailloux.
Le liquide bout fortement. Un bruissement de vapeur fusant par la soupape-sirène de l’appareil donne le signal de l’infusion à point.
Miss Aldine, alors, va vivement au classe-papiers arabe accroché au mur. Elle y plonge la main, provoque un froissement de feuillets, puis elle revient à la table où chante la bouilloire.
Elle tient le brassard révolutionnaire.
Je le distingue nettement, avec sa courroie de cuir sur laquelle s’alignent dix opales de la grosseur d’œufs de pigeon, ou plutôt de demi-œufs, car elles sont taillées en cabochons, leur partie convexe en dehors, leur section plane fixée sur le cuir, à l’aide de griffes métalliques.
Ah çà ! ces griffes sont des ressorts mobiles. La dactylographe les fait mouvoir, extrait de leur alvéole chacune des opales qu’elle remet en place après les avoir plongées un instant dans la cafetière, dont le couvercle levé laisse monter vers le plafond une colonne de vapeur.
Le brassard est reconstitué.
– Ici, je dois avoir recours à votre aide, fait doucement miss Aldine en regardant Tanagra, qui a assisté, immobile, à l’incompréhensible manipulation.
Ce disant, elle a relevé la manche gauche de son corsage de tulle, mettant à nu son bras grêle, mais d’un galbe très pur.
– Cela, je puis me le permettre, riposte l’interpellée ; car je ne vois rien là qui me puisse empêcher d’affirmer que la métamorphose n’est point mon fait, ni celui de mon frère.
Sur les faces tragiques des jeunes filles passe la clarté d’un sourire aussitôt effacé, et Tanagra fixe le brassard sur l’épiderme d’Aldine, un peu au-dessus du coude.
La manche retombe. Le bras et le joyau révolutionnaire disparaissent.
J’ouvre la bouche pour solliciter une explication.
Mais la phrase projetée s’étrangle dans ma gorge, figée par l’attitude stupéfiante des jeunes filles.
Elles se regardent, les traits contractés, une horreur faisant vaciller leurs regards.
Je devine qu’une minute épouvantable se dresse devant elles et, emporté par l’angoisse, je balbutie :
– Qu’avez-vous donc ?
On croirait que le son de ma voix déclanche chez elles la faculté de mouvement.
Toutes deux étendent les bras en un geste crucial. Mon anxiété s’en augmente ; j’insiste :
– Mais encore ?
Alors miss Tanagra me fait face. Son doux visage est convulsé par une indicible épouvante, ses regards troubles indiquent le bouleversement de son esprit.
– Franz Strezzi a ordonné de nous supprimer par le stylet aux dix yeux d’or.
– By Jove ! m’écriai-je, je le sais bien. A telle enseigne que j’ai fait tomber de la poche du sieur Stephy le couteau dont je devais être le fourreau.
Mes auditrices m’écoutent. Il y a une stupeur dans leurs yeux. Elles n’ont pas l’air de s’expliquer mon ton dégagé.
Et sévèrement, avec un durcissement subit de ses traits, Tanagra reprend :
– Franz Strezzi va venir. On peut l’empêcher de faire de la lumière. Cela serait susceptible d’attirer l’attention de gens dont il ne désire pas la présence.
– Sans doute.
– Mais il contrôlera l’exécution de ses ordres. Il faut qu’au toucher au moins, il reconnaisse les armes d’assassinat enfoncées dans des cadavres. Il faut que son odorat soit affecté par le relent du sang versé. Ceux qui dorment doivent donc mourir. Ils doivent… ! Le succès, la délivrance du monde civilisé menacé par un halluciné du crime, dépendent de leur mort. Qui les tuera ?
Brrrrr ! J’ai froid. Une chape de glace me paraît emprisonner tout mon corps. Je courbe la tête. Je ne réponds pas.
Tuer ces gens endormis… Oh !
Ce sont des misérables, des bandits, d’accord. Mais pour les frapper ainsi, traîtreusement, sans défense, il faut se faire une âme de misérable, de bandit, et cela me semble impossible.
Rien dans ma vie passée ne m’a préparé à semblable métamorphose.
Je tremble plus fort. Miss Aldine parle à son tour.
– Je le savais. Ni l’un ni l’autre ne pouvez devenir assassins.
Et avec une amertume atroce, plus poignante qu’aucun cri de désespoir :
– J’ai aidé à votre deuil ; il m’appartient d’assurer votre triomphe à n’importe quel prix. Aide de meurtrier, je serai meurtrière… Cela est normal ; je monte en grade…
– Aldine ! Aldine ! O héroïque dévouée !
Tanagra crie cela, éperdue, les bras tendus vers la dactylographe.
Des pensées confuses font irruption dans mon cerveau. Tanagra a qualifié l’acte d’héroïque, et je sens qu’elle a raison.
Les deux jeunes filles sont enlacées. Elles sanglotent. Je perçois des mots entrecoupés :
– Pauvre chère Aldine, pauvre fleur arrosée de sang !
– Tanagra… Tanagra… Merci de ne pas me repousser… Ne pleurez pas sur moi… Ma vie sera brève. Mais après, après, dites-lui, dites-vous que le destin m’a courbée, que l’affection m’a été refusée, la haine imposée… Soyez-moi miséricordieuse, comme le sera le Dieu qui a voulu que je rampe ma vie dans une flaque rouge.
Et puis, miss Aldine s’arrache des bras amis, qui cherchent vainement à la retenir. Elle bondit vers la porte.
Elle est sortie. Tanagra et moi nous nous regardons anéantis.
Il y a un pesant silence. J’ai le sentiment que mes nerfs se sont soudainement raidis, que mes articulations sont jugulées par l’ankylose. Je voudrais me mouvoir ; ma volonté ne se transmet pas à mes muscles. Je voudrais parler, et ma langue demeure inerte. Et cela dure, cela pèse, cela suffoque, cela écrase.
La porte accédant à l’antichambre tourne sur ses gonds avec un léger grincement.
Et miss Aldine apparaît sur le seuil.
Elle est effrayante ; sa figure semble s’être ratatinée, ses yeux sont devenus énormes par comparaison, le bleu en apparaît noir ; ils flambent d’une clarté de folie.
Et puis, et puis le crime de dévouement l’a marquée.
Un éclaboussement de sang a semé de pourpre son corsage blanc, et sur sa joue, au coin des lèvres, ainsi qu’une coquetterie macabre des divinités du meurtre, une gouttelette s’est posée ainsi qu’une mouche rouge.
Elle parle d’une voix lointaine, extra-humaine. Elle dit :
– Franz aura ses deux morts… Il les aura !… Il sera content !
Et elle s’abat sans connaissance sur le tapis.
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