Chapitre 15 A TRAVERS LA MURAILLE
Deux heures moins un quart.
Tanagra et moi, par la porte secrète de la bibliothèque, nous sommes réfugiés dans la pièce circulaire où j’ai été prisonnier naguère.
A travers le judas pratiqué dans le mur, nous voyons Aldine, seule, dans le cabinet de travail du consul. Elle est assise devant le bureau du fonctionnaire, le visage enfoui dans ses mains. Elle est immobile. Elle attend Franz Strezzi qui doit pénétrer dans la résidence russe par la fenêtre de la salle de débarras. Cette fenêtre a été ouverte à son intention. Nous avons eu peine à rappeler la pauvre jeune fille au sentiment.
Nous y sommes parvenus cependant. Oui, oui, elle possède une âme d’héroïne. A peine revenue à la conscience, elle nous a pressés de disparaître.
Mais Tanagra ne consent pas à l’abandonner ainsi.
Elle entraîne la malheureuse dans sa chambre, et quand elle la ramène dans le bureau où je les attends, les traces du drame sanglant ont disparu. Un corsage immaculé a remplacé celui qui a vu le meurtre, et sur la joue d’Aldine je cherche vainement la mouche rouge.
Ma bien-aimée embrasse longuement sa compagne, avant de m’entraîner dans la cachette où Franz Strezzi ne nous soupçonnera pas. Elle murmure, me semble-t-il, le mot :
– Espérez.
Je n’oserais l’affirmer ; mon trouble est resté si grand que je me défie du témoignage de mes sens.
A présent nous regardons au judas.
Ma main a étreint celle de Tanagra et nous sommes restés ainsi, sans chercher à nous séparer.
Peut-être, emportés par le courant tragique de cette heure, éprouvons-nous le besoin de nous soutenir, de nous équilibrer l’un l’autre.
De fait, je ressens comme un réconfort.
– Plus malheureuse que nous, chuchote imperceptiblement ma chère aimée !
C’est la troisième fois que j’entends cette appréciation sortir de ses lèvres.
– Oui, réponds-je, elle doit bien souffrir ; car c’est une noble et loyale nature.
– Plus encore que vous ne supposez… Elle aime. La pauvre triste chose !
Les doigts de mon interlocutrice serrent plus étroitement les miens. Elle reprend :
– Vous pensez comme elle ; on ne saurait aimer la parente, la complice aveuglée de Strezzi.
Et comme je me tais, car c’est bien là, en effet, l’avis de ma raison :
– Eh bien, affirma Tanagra d’un ton volontaire, j’espère qu’elle sera aimée. Oui, je l’espère… Ce soir, elle a donné une preuve d’amour terrible, plus grande qu’aucune amante n’en donnera jamais : le meurtre de nos assassins ! Je sursautai.
– Cela, une preuve d’amour ?…
– Oui, car elle a sacrifié tout, ses rêves de jeune fille, son horrible répulsion de la violence, pour assurer le salut, la victoire, l’honneur reconquis, la liberté de celui qu’elle aime.
Je bredouillai, bouleversé par la lumière éclatante éblouissant soudain mon esprit :
– C’est X. 323 qu’elle aime ?
Ma douce compagne inclina la tête :
– Le frère d’Ellen dont elle distrayait l’attention, alors que son misérable cousin s’approchait de sa victime.
– X. 323 a frappé quelquefois au nom de la justice. Il devait pardonner à celle qui croyait participer à une œuvre de justice. Et puis encore, quand elle a su la vérité, son désespoir, le dévouement absolu dont elle a fait preuve…
Je fuis volontiers la discussion qui m’apparaît sans issue. Aussi m’empressai-je de saisir l’échappatoire d’une question.
– Comment a-t-elle appris la réalité des faits ?
– Un hasard providentiel. Mon frère lui a sauvé la vie sans la connaître.
– Lui ?
– Oui ; une nuit, il se rendait de Boulaq à Giseh dans une barque. Il avait choisi la voie du fleuve comme plus agréable et moins propice aux embûches. Aldine, elle, avait porté un ordre de son parent. Elle revenait seule de Giseh dans la maison de la ruelle des Possédés-Derviches où elle résidait.
« Pour passer le fleuve, elle avait pris une de ceshastas, sortes de youyous, qu’un aviron fixé à l’arrière suffit à faire glisser sur les eaux.
« Un faux mouvement fit chavirer l’embarcation. Un crocodile, témoin de l’accident, allait happer la proie que le destin lui envoyait, lorsque mon frère, tout proche, poussa son bateau sur le saurien, l’étourdit d’un coup d’aviron sur le museau, et profita de l’impuissance momentanée du monstre pour hisser l’inconnue dans son bateau.
« Seulement l’épouvante de la malheureuse avait été trop grande. L’idée d’être dévorée par une de ces hideuses bêtes est épouvantable.
« Aldine restait plongée dans une torpeur dont rien ne la pouvait tirer.
« Si bien que mon frère se décida à l’amener à Giseh, où nous avions établi notre quartier général. Je la déshabillai, je la mis au lit, avec l’idée que quelques heures de repos feraient disparaître l’ébranlement nerveux résultant de l’accident.
« Une traite sur une banque du Caire, à l’ordre de Franz Strezzi, que la jeune fille portait sur elle, nous apprit que nous venions de sauver une personne en relations avec ce personnage.
« Strezzi est un nom qui pour nous rouvrait des blessures profondes à peine cicatrisées.
– Oui, murmurai-je en pressant la main de mon interlocutrice.
– Une explication très loyale suivit le réveil d’Aldine.
« Or, ce soir-là, c’était le soir où notre Ellen avait succombé.
« Une automobile nous emporta à Alexandrie, où nous avons pu vous épargner la brutalité des premières heures de désespoir.
« Aldine nous aida de tout son pouvoir. Elle qui avait cru son oncle injustement puni, injustement désavoué par son gouvernement, elle était épouvantée à la révélation de ses crimes.
« Depuis… vous l’avez vue à l’œuvre… Elle a tout sacrifié, tout, pour mériter notre pardon.
– Je lui pardonne comme vous ; mais de là à s’abandonner à un rêve d’amour…
Ma compagne me serra brusquement la main.
– Silence ! Voici Strezzi !
Je me penchai au judas. Franz venait d’entrer dans le cabinet de travail du consul.
Cette fois il ne portait point le masque qui, dans notre précédente rencontre, m’avait constamment caché ses traits.
Je voyais enfin le visage de l’homme dont, si cruellement, m’avait été révélée son existence.
Et un sentiment subit me bouleversa.
Il me parut naturel que Franz fût mon ennemi, parce qu’il représentait la continuation d’une lutte commencée plusieurs mois auparavant.
Il était le portrait vivant de son père, de ce sinistre comte Strezzi, dispensateur de la mort par le rire, que X. 323 avait vaincu naguère.
En plus jeune évidemment. Mais c’était le même profil sec, le même regard d’acier. Il parla et il me sembla que la voix du criminel défunt s’élevait du fond du tombeau, avec sa politesse cruelle, avec ses inflexions d’ironie impeccablement mondaine.
– Ma chère Aldine, ce m’est un vif plaisir de vous revoir.
La jeune fille s’était redressée ; debout en face de son terrible cousin, je la sentais tendue à se briser dans la volonté de ne pas trahir son épouvante angoissée.
– Moi aussi, vous n’en doutez pas.
– Vous me semblez fatiguée… Ne vous en défendez pas. Les jeunes filles ne savent pas flirter avec la mort, ceci dit sans reproche. Enfin, réjouissez-vous ; mes ennemis les plus directs sont écrasés… ; pour punir les trois empereurs, je n’aurai pas besoin de votre concours. Vous vivrez heureuse, sans soucis, tandis que j’achèverai l’œuvre léguée par mon père.
Sans doute, la pseudo-dactylographe craignit de ne pouvoir parler, car elle se borna à acquiescer d’un signe de tête.
Franz ne remarqua pas son trouble, ou peut-être, accoutumé à considérer sa cousine comme un cœur faible devant le crime, ne s’en inquiéta-t-il pas.
– Je devine, reprit-il, combien il vous sera agréable de vivre paisible, sans avoir pour objectif les cadavres d’ennemis irréconciliables.
Il riait. Sa figure aux arêtes dures se plissait étrangement en un rictus ironique. Ses yeux lançaient des éclairs gris, que l’on eût cru produits par la réflexion de rayons lumineux sur une lame d’acier.
– J’ai pour vous la plus vive affection, cousine Aldine, poursuivit le personnage. Aussi veux-je abréger autant que possible cette dernière aventure où j’ai dû solliciter votre concours.
– Je ne vous l’ai pas refusé, fit la jeune fille d’une voix indistincte.
– Très obligé, je vous certifie ; mais remettons à plus tard les congratulations. La meilleure manière de vous démontrer ma satisfaction est de mettre fin à votre collaboration à mon œuvre. En sortant d’ici, vous serez délivrée de tout souci à venir. Donc, hâtons votre sortie.
Et la voix nette, autoritaire, le chef des Yeux d’Or vert demanda :
– Le brassard aux opales ?
Aldine leva le bras autour duquel Tanagra avait fixé le bijou révolutionnaire.
– Ici.
Son interlocuteur palpa le joyau à travers la manche du corsage.
– Bon ! Première victoire. Où le consul l’avait-il caché ?
La jeune fille désigna le classe-papiers. Franz eut un éclat de rire.
– Pas mal ! Pas mal en vérité. Ce digne Russe n’est que la moitié d’une bête… Passons au reste de l’aventure. Stephy ? Catherine ?
– Partis.
– Partis ? C’est donc qu’ils ont accompli le… travail dont je les avais chargés ?
– Ils l’ont accompli.
Toute la personne du criminel exprima une joie sauvage.
– Alors X. 323, sa sœur, sont dans l’impuissance de contrecarrer désormais mes desseins ?
L’index de miss Aldine se pointa vers la porte de l’antichambre.
– Je vais voir cela.
Ces cinq syllabes me font frissonner, et je sens que les doigts de Tanagra subissent également une palpitation nerveuse.
Nous avons eu la même pensée. S’il s’aperçoit de la supercherie… qu’arrivera-t-il ?
Et le sang-froid de la fausse dactylographe nous stupéfie.
En présence du danger immédiat, elle a retrouvé la fermeté, la résolution.
– Oui, rendez-vous compte, dit-elle d’un ton dégagé. Seulement évitez toute lumière.
– Pourquoi ?
– Parce que la clarté peut attirer les regards. Des yeux indiscrets sont fixés sur cette résidence. Et puis, il y a autre chose. Le consul doit venir ce matin de fort bonne heure. Il désire avoir une conférence avec X. 323.
– Bon ! Elle n’aura pas lieu.
– Cela est certain ; mais dans le but d’assurer aux Neronef de longues heures pour gagner du large, j’ai remis au gardien de la porte, en lui en disant le contenu, un mot pour le consul. Je dis à ce personnage que X. 323 et sa sœur, quelque peu souffrants, souhaitent n’être pas réveillés demain.
– Très drôle, souligne Franz… On ne les réveillera plus. Vous avez le mot pour rire, cousinette. Ne vous fâchez pas de me voir rire… Je n’allumerai pas. Inutile d’inciter un k’vas quelconque à faire du zèle, à venir s’inquiéter si les nobles hôtes du consulat n’ont pas besoin de ses services. Les chambres de ces… dormeurs sont de l’autre côté de l’entrée ?
– Oui, les clefs sur la porte.
– Décidément, Aldine, vous pensez à tout.
Et ce lugubre madrigal décoché avec un sourire de fauve, il quitta le cabinet de travail.
Une émotion angoissante nous étreint ; nos mains se serrent convulsivement.
L’ouverture du judas nous permet de distinguer miss Aldine, penchée en avant, toute sa personne tendue vers la baie par laquelle Franz Strezzi vient de disparaître.
Que Franz ait l’idée de faire flamber une allumette et il reconnaîtra la supercherie !
Il s’écoule deux minutes qui marquent dans la vie d’une personne.
Strezzi reparaît.
Oh ! il n’a rien deviné. Sa bouche mince, ouverte par un rire muet, dit la satisfaction intense. Il veut l’exprimer aussi par des paroles.
– Braves gens, ces Neronef… Je me suis rendu compte à tâtons… Cela suffit. Le froid de la mort ne se simule pas et un stylet planté dans le dos, au-dessous de l’omoplate, enlève toute crainte de convalescence.
Un rire horrible ponctue la criminelle plaisanterie. Mais il a un geste de dégoût.
– Je me suis mis du sang aux mains, pouah ! Le répandre n’est rien, mais se tacher avec est horrible… Un homme bien élevé ne se libère jamais de certaines délicatesses d’éducation.
Ma parole, ce meurtrier a pâli. Il ressent des nausées. C’est d’un geste hâtif, énervé, qu’il prend son mouchoir, qu’il essuie violemment ses doigts ensanglantés.
– Fumez une cigarette, cousin ; j’ai là des Andrianopoulo, parfumées à l’essence de roses ; elles chasseront l’odeur fade du sang.
Il s’esbaudit.
– Elle pense à tout, la cousinette. Ah ça ! Vous aviez donc deviné que je me salirais au contact de ces canailles d’espions ?
– Vous ne le pensez pas. Seulement, je tenais à contrôler le… travail du couple Stephy… Je sais ma nervosité et je m’étais munie d’un palliatif. Je ne fume pas à l’ordinaire ; mais en état de trouble émotif, le blond tabac d’Orient me ramène au calme.
Elle tend à son interlocuteur une boîte historiée. Il y prend une de ces exquises cigarettes Andrianopoulo, dont la fumée répand le parfum des roses. Il l’allume, en aspire la vapeur opaline.
– Exquises, en vérité, ces Andrianopoulo. Je vous remercie, cousinette. Non seulement vous déterminez le… départ des adversaires, mais vous guérissez vos alliés. Satanas m’emporte si vous ne mériteriez pas un titre inédit dans ce genre : La Mitrailleuse de la Croix-Rouge.
Sous l’atroce plaisanterie, la jeune fille chancelle. Je distingue ses doigts se crispant sur le bureau près duquel elle se tient.
Franz, aveuglé par son triomphe supposé, ne voit rien.
Il ricane :
– Pour l’instant, il s’agit de quitter le consulat. Veuillez prendre ce que vous souhaitez emporter, Aldine.
– Mes malles sont faites et bouclées.
– Alors, venez sans plus tarder.
Dans un souffle Tanagra susurra à mon oreille :
– Ouvrez le judas qui regarde dans la chambre de débarras.
Je me glissai le long du mur. J’actionnai le poussoir, la plaque quadrangulaire se rabattit.
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