IX
Mais en qui réside-t-elle? Se cache-t-elle en nous ou dans le médium? Selon le Dr Osty, les sujets lucides seraient des miroirs dans lesquels se reflèterait la pensée intuitive latente en chacun de nous. En d’autres termes, c’est nous-mêmes qui serions lucides et ils ne feraient que nous révéler notre propre lucidité. Ils auraient pour mission de remuer, de réveiller, de galvaniser, d’illuminer les secrets de notre subconscience et de les faire monter à la surface de notre vie normale. Ils agiraient sur nos ténèbres intérieures, absolument comme dans la chambre noire, le bain du photographe agit sur la plaque sensibilisée. Je suis persuadé que la théorie est exacte en ce qui concerne l’intuition et la lucidité proprement dites, c’est-à-dire dans tous les cas où nous nous trouvons en présence du médium et en contact plus ou moins direct avec lui. Mais en va-t-il de même en psychométrie? Est-ce nous qui savons à notre insu tout ce que renferme l’objet ou le médium seul qui le découvre dans l’objet même et indépendamment de celui qui l’apporte? Quand nous recevons, par exemple, une lettre d’un inconnu, cette lettre qui a absorbé comme une éponge toute la vie, et de préférence la vie subconsciente de celui qui l’écrivit, dégorge-t-elle dans notre subconscience tout ce qu’elle contenait? Apprenons-nous à l’instant tout ce qui concerne son auteur, absolument comme s’il se trouvait en chair et en os et surtout l’âme nue devant nous, mais ignorons-nous profondément que nous l’apprenons jusqu’à ce que l’intervention du médium nous le révèle?
C’est, si l’on veut, simplement déplacer la question. Que ce soit le médium ou moi qui découvre l’inconnu dans l’objet ou le retrouve à travers l’espace et le temps, l’énigme est plus vaste, il est vrai, mais tout aussi obscure. Néanmoins, il y a quelque intérêt à savoir s’il s’agit d’une faculté générale et latente dans tous les hommes ou d’un inexplicable privilège réservé à de rares individus. Il y a toujours avantage à écarter, dès qu’il est possible, l’exceptionnel qui reste en suspens sur l’abîme, comme une arche inachevée et qui ne mène à rien. Je sais bien que l’intermédiaire forcé du médium implique qu’on reconnaît malgré tout à celui-ci des facultés anormales; mais enfin on en réduit de façon appréciable la puissance et l’étendue, et l’on rejoint plus tôt et plus aisément les lois ordinaires du grand mystère humain auquel il importe de revenir sans cesse et de tout ramener. Mais l’expérience ne permet pas cette généralisation. Il s’agit nettement d’une faculté spéciale et propre au médium, à laquelle notre intuition latente demeure tout à fait étrangère. Il est facile de s’en assurer en faisant, par exemple, comme dans l’expérience que j’ai rapportée plus haut, remettre au médium, par un tiers et sous une triple enveloppe, une lettre dont on connaît l’auteur, mais dont l’intermédiaire ignore absolument l’origine et le contenu. Ces circonstances anormales, où toutes communications subconscientes du consultant au consulté sont strictement coupées, ne troubleront en rien la lucidité du sujet; et l’on en peut conclure que c’est bien le médium seul qui découvre directement, sans intermédiaire, sans «relais», pour emprunter l’expression de M. Duchatel, tout ce que renferme l’objet. Il paraît donc certain qu’il est, tout au moins en psychométrie, quelque chose de plus que le simple miroir dont parle le Dr Osty.