‹ L'hôte inconnuChapitre 46 sur 109 · XXI

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Enfin, pour compliquer la question, on peut très justement objecter que si, en général, les prémonitions sont inutiles et retiennent, systématiquement, semble-t-il, les seules paroles indispensables et péremptoires, il en est néanmoins quelques-unes qui sauvent apparemment ceux qui leur obéissent. Elles sont, il est vrai, plus rares que les premières, mais enfin on en compte un certain nombre d’une authenticité satisfaisante. Reste à savoir jusqu’à quel point elles impliquent la connaissance de l’avenir.

Voici, par exemple, un voyageur qui, arrivé le soir dans une petite ville inconnue et se dirigeant le long de quais mal éclairés vers un hôtel dont il connaît approximativement la situation, éprouve, à un moment donné, l’irrésistible besoin de rebrousser chemin, résiste d’abord à l’impulsion qu’il juge absurde, finit par y céder; et constate le lendemain que, s’il avait fait quelques pas de plus, il serait inévitablement tombé dans un fleuve, où, ne sachant pas nager, seul et sans secours, au fond de la nuit noire, il se serait non moins inévitablement noyé[19].

[19] Proceedings, vol. XI, p. 422.

Mais s’agit-il ici de la prévision d’un événement?--Non, puisque nul événement ne doit s’accomplir. Il y a simplement perception anormale de la proximité d’une eau inconnue, partant d’un danger imminent, sensibilité subliminale inexpliquée mais assez fréquente. En un mot, le problème de l’avenir ne se pose pas dans ce cas, ni dans tous ceux, fort nombreux, qui lui ressemblent.

En voici un autre qui appartient évidemment à la même famille, bien qu’au premier abord il semble supposer la préexistence d’un événement fatal et une vision de l’avenir qui correspondrait exactement à une vision du passé. Un voyageur descend un fleuve en canot, il va couper une boucle en rasant un promontoire, lorsqu’une sorte de voix blanche qu’il a déjà entendue en deux ou trois circonstances graves de sa vie, lui ordonne de traverser immédiatement le courant pour gagner au plus vite l’autre rive. Il est obligé de coucher en joue ses rameurs récalcitrants et de les menacer de mort, tant l’ordre paraît absurde. A peine sont-ils au milieu du fleuve que le promontoire s’effondre à la place même où ils devaient passer[20].

[20] Prof. TH. FLOURNOY, Esprits et médiums, p. 316.

La perception du danger imminent est ici, j’en conviens, plus anormale encore que dans l’exemple précédent, mais elle est du même ordre. C’est un phénomène d’hypersensibilité subliminale plus d’une fois constatée, une sorte de prémonition induite par des perceptions subconscientes, qu’on a baptisé du nom barbare de «cryptoesthésie». Mais l’intervalle entre le moment où le péril est signalé et celui où il se réalise est trop court pour que les questions qui se rapportent à la connaissance ou à la préexistence de l’avenir puissent naître en l’occurrence.

Il en est à peu près de même de l’aventure d’un dentiste américain, très soigneusement contrôlée par le Dr Hodgson. Ce dentiste surveillait une petite chaudière où fondait de la gutta-percha. Il entend tout à coup une voix impérieuse lui crier par deux fois: «Cours à la fenêtre, vite! vite!» Il y court, se penche, regarde dans la rue, et au même moment, la chaudière fait explosion, détruisant une grande partie du laboratoire[21].

[21] Proceedings, t. XI, p. 424.

Ici encore, ce sont vraisemblablement certains indices insaisissables à nos sens ordinaires qui donnent l’éveil à la prudence subconsciente. Il est même possible qu’existe entre les choses et nous une sorte de sympathie ou de communion subliminale qui nous fasse ressentir les épreuves et les émotions de la matière arrivée aux limites de sa résistance; à moins, ce qui est plus probable, qu’il n’y ait qu’une simple coïncidence entre l’idée fortuite d’une explosion possible et la réalisation de celle-ci.

Un dernier cas, un peu plus compliqué, est celui du sculpteur Jean Dupré qui, accompagné de sa femme, longe, dans une voiture qu’il conduit lui-même, un précipice à pic. Tout à coup, ils entendent tous deux une voix qui semble venir de la montagne et leur crie: «Arrêtez!» Ils se retournent, ne découvrent personne et poursuivent leur route. Mais les cris redoublent, sans que rien révèle une présence humaine dans la solitude absolue. Enfin le sculpteur descend et constate que l’esse étant tombée, la roue gauche qui rasait l’abîme était sur le point de quitter l’essieu, ce qui devait presque infailliblement verser la voiture dans le gouffre.

Est-il nécessaire, même ici, d’abandonner la théorie des perceptions subconscientes? Savons-nous, et l’auteur du récit, dont la bonne foi n’est pas en cause, pourrait-il nous dire si telles circonstances inaperçues, grincements de la roue, flottement du véhicule, ne lui ont pas donné l’éveil? On sait du reste avec quelle facilité se dramatisent involontairement, sur le champ et surtout par la suite, les anecdotes de ce genre.

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