‹ L'hôte inconnuChapitre 51 sur 109 · XXVI

XXVI

Afin d’entrevoir, tel qu’il se présente à chacun de nous, cet étrange problème de la préexistence de l’avenir, essayons plus humblement de le transposer en images tangibles, de le mettre, pour ainsi dire, en scène. J’écris ces lignes assis sur une pierre, à l’ombre de grands hêtres qui dominent un petit bourg de Normandie. C’est un de ces beaux jours d’été où la douceur de vivre devient presque visible dans la coupe d’azur que forme l’horizon. Au loin s’étale l’immense et fertile vallée de la Seine, aux pâturages verts peuplés d’arbres tranquilles entre lesquels coule le fleuve comme un long chemin d’allégresse qui mène aux bleuâtres collines de l’estuaire. A mes pieds, sous de jeunes tilleuls, s’arrondit la place du village. Une procession sort de l’église, et parmi des prières et des chants monotones, on promène la statue de la Vierge autour du sanctuaire. Je saisis tous les détails de la cérémonie: le vieux curé finaud qui porte sans conviction un reliquaire minuscule, quatre chantres qui, de leur bouche ouverte jusqu’aux cheveux, répandent distraitement un latin qu’ils ne comprennent point, deux enfants de chœur facétieux, aux robes élimées, une vingtaine de petites, de jeunes et de vieilles filles, vêtues de blanc, empesées, ballonnées, boucanées, que suivent six ou sept notables aux redingotes déjetées. Le cortège disparaît derrière les arbres, reparaît au détour du chemin et rentre prestement dans l’église. Cinq heures sonnent au clocher, comme pour congédier la scène et marquer dans l’histoire infinie des événements, dont nul ne gardera le souvenir, la fin d’un spectacle qui, jusqu’à la mort de la terre et des mondes qui l’entourent, ne sera plus jamais pareil à ce qu’il fut durant les quelques minutes qu’il amusa mes yeux.

En effet, on aura beau recommencer la procession l’année prochaine et les années suivantes, jamais plus elle ne sera la même; non seulement plusieurs de ses acteurs auront probablement disparu, mais tous ceux qui reprendront leur place dans ses rangs auront subi les mille petits changements visibles ou invisibles qu’opère dans la vie le passage des jours et des semaines. En un mot, ce moment insignifiant est unique, irrécouvrable, inimitable, comme tous les moments de l’existence de toutes choses; et ce petit tableau, durant quelques secondes en suspens sur la durée sans bornes, est tombé dans l’éternité où désormais il se maintiendra tout entier jusqu’à la fin des temps, si bien que si quelqu’un pouvait un jour ressaisir dans le passé, parmi ce qu’on a appelé «les clichés astraux», l’image de ce qu’il fut, il l’y retrouverait intact, inaltéré, indélébile, irrécusable.

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