II
Le phénomène des maisons hantées ressemble aux phantasmes des morts, à cela près qu’ici le revenant s’attache à la demeure, au logis, à l’immeuble et nullement aux personnes qui l’habitent. Dès la deuxième année de son existence, c’est-à-dire dès 1883-1884, le Committee on Haunted Houses de la S. P. R. a, parmi des centaines d’autres, choisi et analysé 65 cas dont 28 s’appuient de témoignages directs et de premier ordre[2]. Il est tout d’abord remarquable que ces récits authentiques n’ont aucun rapport avec les légendaires et sensationnelles histoires de revenants qui traînent encore, notamment aux approches de Noël, dans nombre de magazines anglais et américains. On n’y trouve jamais de suaires, de catafalques, de squelettes, de cimetières, de flammes infernales, de malédictions, de hurlements lugubres, de chaînes agitées avec un bruit terrible, ni rien de l’appareil traditionnel qui caractérise cette médiocre littérature d’outre-tombe. Au contraire, les scènes qui se déroulent dans les maisons qui semblent véritablement hantées, sont en général très simples, assez insignifiantes, presque bourgeoises. Les spectres n’y ont aucune prétention, ne font pas de frais de mise en scène ni de costumes. Ils sont vêtus comme ils l’étaient quand, il y a parfois bien des années, ils menaient au fond de leur demeure, leur petite vie sans aventures. C’est tantôt une vieille dame, un pauvre châle gris modestement croisé sur la poitrine, qui se penche la nuit sur le sommeil des nouveaux locataires, ou qu’on rencontre fréquemment, muette, discrète, un peu farouche, dans l’antichambre ou l’escalier. Ou bien c’est un monsieur en robe de chambre, à l’œil torve, qui passe dans un corridor violemment éclairé d’une lumière inexplicable; ailleurs, c’est encore une dame d’un certain âge, vêtue de noir, que l’on trouve assez souvent assise dans le «bow-window» de son salon. Lorsqu’on lui adresse la parole, elle se lève, semble sur le point de répondre, mais ne dit rien. Quand on la poursuit, qu’on l’accule dans un coin, elle élude tout contact et disparaît. On fixe à la glu des fils de soie en travers de l’escalier; elle passe et les fils ne bougent pas. Ce fantôme,--et il en va de même dans la plupart des cas,--est vu par tous ceux qui vivent dans la maison: parents, amis, domestiques anciens ou nouveaux, etc. S’agit-il de suggestion, d’hallucination collective? En tous cas, des étrangers, des visiteurs à qui l’on n’a rien dit, l’aperçoivent comme les autres et demandent ingénument: «Quelle est donc cette dame en deuil que j’ai rencontrée dans la salle à manger?»--S’il y avait suggestion collective, il faudrait donc admettre que c’est une suggestion subconsciente émise à l’insu de tous ceux qui y participent; ce qui est du reste fort possible.
[2] Proceedings, I, p. 101-115; V, p. 137-151; VIII, p. 311-332, etc.
Dans un ordre analogue, je ne mentionnerai pas ici les fantaisies de ce que les Allemands appellent le Poltergeist, pierres lancées, sonneries mises en branle, matelas retournés, meubles renversés, etc., toujours suspectes, et qui ne sont, au fond, semble-t-il, que de bizarres espiègleries d’hystériques ou de médiums facétieux. Les manifestations du Poltergeist sont assez fréquentes; et l’on en trouvera plusieurs exemples dans les Proceedings et surtout dans le journal de la S. P. R.
Quant aux communications d’outre-tombe, je n’ajouterai rien, pour l’instant, à ce que j’en ai dit au chapitre qui leur est consacré dans mon étude sur La Mort. Il est possible que les événements de cette guerre apportent des faits nouveaux et plus irrésistibles que ceux que nous connaissions, et qui brisent enfin, sur ce point, la sphère terrestre où nous sommes captifs.