‹ L'hôte inconnuChapitre 9 sur 109 · III

III

Les hypothèses religieuses écartées[3], que nous n’examinons pas ici, car elles appartiennent à un ordre d’idées différent, pour expliquer la plupart de ces phénomènes, ou du moins pour ne pas garder à leur sujet un silence absolu et décourageant, s’offrent deux théories qui, par des routes plus ou moins divergentes, vont se perdre dans l’inconnu; c’est à savoir la théorie spirite et la théorie médiumnique. Les spirites, ou plutôt, les néo-spirites ou spirites scientifiques, qu’il ne faut pas confondre avec les disciples un peu trop crédules d’Allan Kardec, soutiennent que les morts ne meurent pas tout entiers, que leur entité spirituelle ou animique ne s’éloigne ni ne se disperse dans l’espace après la dissolution du corps, mais continue autour de nous une existence active encore qu’invisible. On n’a du reste, dans la théorie néo-spirite, sur la vie de ces désincarnés, que des notions assez vagues. Sont-ils plus intelligents que lorsqu’ils habitaient leur chair? Disposent-ils de connaissances, de facultés plus étendues que les nôtres? On ne possède pas jusqu’ici les faits incontestables qui permettraient de l’affirmer. Il semble, au contraire, si les désincarnés subsistent réellement, que leur vie soit bornée, débile, précaire, incohérente et surtout assez brève. A quoi l’on objecte qu’elle n’est telle qu’à nos yeux impuissants. Les morts parmi lesquels nous marchons sans nous en douter, s’évertuent à se faire entendre, à se manifester, mais se heurtent au mur impénétrable de nos sens qui, uniquement créés pour percevoir la matière, ignorent irrémédiablement tout le reste qui est sans doute le principal de l’univers. Ce qui survivra en nous, emprisonné dans notre corps, est absolument inaccessible à ce qui survit en eux. Tout au plus réussissent-ils, par moments, à faire pénétrer quelques lueurs de leur existence à travers les fissures de ces organismes singuliers qu’on appelle médiums. Mais ces lueurs errantes, fugaces, hasardeuses, étouffées, déformées, ne peuvent nous donner qu’une idée dérisoire d’une vie qui n’a plus rien de commun avec la vie purement animale, au fond, que nous menons sur cette terre. Il est possible, et l’hypothèse est défendable. Il est en tout cas remarquable que certaines communications, certaines manifestations ont ébranlé les savants les plus froids, les plus hostiles aux influences de l’au-delà. Afin de comprendre un peu leur inquiétude et leurs étonnements, il suffira de lire, pour ne citer qu’un exemple entre mille, le troublant mais inattaquable rapport du professeur Bottazzi, directeur de l’Institut de Physiologie de l’Université de Naples, intitulé[4]: Dans les régions inexplorées de la biologie humaine. Observations et expériences sur Eusapia Paladino. Il y eut rarement dans le domaine médiumnique ou spirite, expériences conduites avec une méfiance plus ombrageuse, une rigueur scientifique plus implacable. Lorsque dans le petit laboratoire de physiologie de l’université napolitaine, aux portes sévèrement cadenassées et scellées, toute possibilité de fraude étant pour ainsi dire mathématiquement exclue, apparurent soudain des membres épars, des mains pâles, diaphanes et intelligentes, qui faisaient fonctionner les appareils destinés à enregistrer leurs attouchements, surtout lorsque s’éleva d’entre les rideaux du cabinet médiumnique le profil d’une tête noire qui demeura visible durant plusieurs secondes et ne se retira qu’épouvantée elle-même, semble-t-il, par les exclamations d’étonnement arrachées à ce groupe de savants qui pourtant s’attendait à tout; le professeur Bottazzi avoue--ce sont ses propres termes, mesurés comme il sied à la science, mais significatifs--«qu’il éprouva dans tout son corps un frémissement».

[3] Au même titre, écartons également l’hypothèse théosophique qui, ainsi que les autres, exige d’abord une adhésion, un acte de foi aveugle. Ses applications, souvent ingénieuses, ne sont que des affirmations énergiques mais gratuites et, comme je l’ai dit dans La Mort, ne nous apportent pas l’ombre d’un commencement de preuve.

[4] Annales des Sciences psychiques, août-novembre 1907.

C’est une de ces minutes où un doute qu’on croyait à jamais aboli étreint le plus incrédule. Pour la première fois peut-être, il regarde autour de soi avec incertitude et se demande dans quel monde il se trouve. Quant aux fidèles de l’inconnu qui, depuis longtemps, ont compris qu’il faut se résigner à ne rien comprendre et être prêts à toutes les surprises, il y a là cependant, même pour eux, un mystère d’une autre nature, un mystère qui les déconcerte, le seul vraiment étrange, plus angoissant que tous les autres réunis, parce qu’il effleure des craintes ancestrales et touche le point le plus sensible de notre destinée.

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