‹ L'hôte inconnuChapitre 99 sur 109 · V

V

Je ne crois pas que la vérité soit aussi noire. Il ne se trompe pas plus qu’il ne nous trompe; mais c’est nous-mêmes qui nous trompons. Il n’est pas seul en scène et ce n’est pas sa voix qu’entendent nos oreilles. Celles-ci ne sont pas faites pour recueillir les bruits d’un monde qui ne ressemble pas au nôtre. S’il pouvait nous parler lui-même et nous dire ce qu’il sait, il est probable qu’à l’instant nous cesserions d’être sur cette terre. Mais nous sommes dans notre corps des prisonniers profondément ensevelis avec lesquels il ne communique pas quand il veut. Il rôde autour des murs, il crie, il avertit, il frappe à toutes les portes; mais rien ne nous parvient qu’une inquiétude vague, un murmure indistinct que nous traduit parfois un geôlier mal éveillé et d’ailleurs, comme nous, captif jusqu’à la mort. Le geôlier fait de son mieux, il a ses façons de parler, ses expressions familières; il connaît les nôtres, et à l’aide des mots qu’il possède et de ceux qu’il entend répéter, il s’applique à nous faire comprendre ce qu’il ne comprend guère lui-même. Il ne sait pas au juste d’où proviennent les bruits qu’il entend, et selon que dans la journée il fut question de tempêtes, de guerres ou d’émeutes, il les attribue aux vents, aux soldats, aux foules déchaînées. En d’autres termes, et pour parler sans métaphores, c’est le médium qui tire de son langage habituel et de celui que lui suggère l’assistance, de quoi revêtir et identifier les pressentiments, les visions aux formes insolites qui sortent il ne sait d’où. S’il croit que les morts survivent, il s’imaginera naturellement que ce sont les morts qui lui parlent. S’il a un esprit, un ange, un démon, un dieu favori, il s’exprimera en leur nom; s’il n’a pas d’opinion préconçue, il ne fera même pas allusion à l’origine de ses révélations. Le langage inarticulé de la subconscience emprunte forcément celui de la conscience normale; et les deux se confondent en une sorte de jargon ondoyant et divers. Et notre hôte inconnu qui n’entend pas nous faire un cours doctrinal sur son entité, mais simplement nous communiquer comme il peut un avertissement plus ou moins inutile ou une marque de son existence, semble médiocrement se soucier des vêtements dont on l’affuble et dont, au demeurant, il n’a pas le choix, car dans son impotence à se manifester ou notre inhabileté à le comprendre, il doit se contenter de ce qui lui tombe sous la main.

Au surplus, si l’on attribue trop exclusivement aux esprits ce qui vient d’autre part, l’erreur, à ses yeux, n’est sans doute pas grande, car il n’est pas insensé de croire qu’il vit avec ce qui ne meurt pas dans les morts comme avec ce qui ne meurt pas en nous-mêmes, avec ce qui n’entre pas dans la tombe, comme avec ce qui ne s’incarne point à l’heure de la naissance.

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