‹ L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuieChapitre 32 sur 35 · I

I

Le veuvage de Philémon.

Permettez-moi de donner aux héros de mon histoire des noms de fantaisie; non pas que je redoute les indiscrétions; mais il me semble que je serai plus libre dans mes allures, quand je n'aurai plus devant moi des visages réels, et quand, en me servant de fausses dénominations, je pourrai m'imaginer que j'invente ce que je vous raconte.

Ne craignez rien; loin d'y perdre, la vérité du récit gagnera à ce changement. Si je ne redoutais pas de vous ennuyer trop tôt, je vous expliquerais, par des démonstrations de la plus pure esthétique, que le réalisme est l'ennemi de la réalité, et qu'il faut toujours un petit vernis de mensonge aux événements les moins incontestables pour les faire accepter. Mais cette preuve nous entraînerait trop loin, et je la réserve à ceux qui prétendraient contester le mérite de ma théorie.

Je suis forcé de convenir que l'action se passe en Allemagne, puisque mes héros sont Allemands. Ce n'est pas une raison pour que je les fasse parler en alsacien, comme cela se pratique dans les vaudevilles français. Ils agissaient en allemand, ils parlaient en allemand; et je traduis.

Dans une ville d'Allemagne, ou plutôt, à la porte de la ville, vivait avec sa fille un bon bourgeois que je nommerai Arnold. Ancien négociant, retiré des affaires, M. Arnold avait vendu pendant trente ans du drap de toutes les couleurs, et il faut croire qu'il l'avait vendu _bon teint_, car il avait laissé dans le commerce la réputation la plus intacte. Pourtant il s'était enrichi; du moins il s'était retiré avec une aisance qui faisait peut-être des jaloux, mais qui ne faisait pas d'envieux, tant la bonté, la probité, les moeurs douces de l'ancien marchand de draps lui avaient concilié l'estime universelle. Son enseigne: _Aux Balances d'or_, était le plus parfait symbole de son exactitude commerciale et de la pureté de sa conscience.

Maître Arnold, comme l'appelaient ses voisins, bien qu'il ne fût maître en aucune Faculté et qu'il fût tout au plus maître chez lui; maître Arnold serait sans doute resté toute sa vie derrière son comptoir, s'il n'avait pas eu le malheur de perdre sa femme. Tout le monde sait que le mariage, qui est un lien nécessaire dans la société, en général, est souvent une condition indispensable d'ordre et de prospérité dans le commerce en particulier. Madame Arnold tenait les livres, surveillait les commis, et portait, suspendue à une longue chaîne d'acier, avec une paire de ciseaux, la clef de la caisse. Quand la chère dame se fut endormie du dernier sommeil, maître Arnold se trouva bien embarrassé. Il essaya d'écrire lui-même, chaque soir, la vente de la journée. Mais, habitué à une vie active et à rester debout une partie du jour, il avait des éblouissements et des vertiges, quand il lui fallait, pendant une heure ou deux être, immobile dans son vieux fauteuil à faire les comptes et à mettre au net les écritures. Il lui arriva plus d'une fois de laisser tomber sa tête sur le grand-livre, vaincu par la fatigue; et plus d'une fois, en retrouvant la grosse écriture carrée de madame Arnold, de s'arrêter, de jeter sa plume et de déposer deux grosses larmes sur le papier, au lieu des griffonnages nécessaires.

Prendre un caissier, c'était une profanation à laquelle le pauvre homme ne pouvait pas songer. A quelle heure eût-il trouvé le moment de s'entretenir avec un mercenaire de ses achats, de ses bénéfices? Or, pendant trente ans, les chastes oreillers du ménage avaient entendu les confidences des deux époux. Maître Arnold ne récapitulait ses profits et ne les balançait avec ses pertes que dans le silence de l'alcôve. S'il prenait un caissier, il lui fallait nécessairement changer cette habitude; mais s'il n'en prenait pas, le désordre pouvait s'introduire dans la comptabilité. Je sais bien que l'honnête marchand de draps avait une fille. Mais le rêve du père et de la mère de mademoiselle Gertrude avait été précisément de la tenir éloignée à jamais de l'obscure boutique et du bureau plus obscur encore. Voir les jolis doigts roses de sa fille toucher aux in-folio, armés de coins en cuivre, c'était une idée qui révoltait la délicatesse de maître Arnold.

Il aima mieux renoncer au commerce, dire adieu _aux Balances d'or_, et se retirer dans la jolie petite maison que sa femme avait choisie elle-même à la porte de la ville. Ce fut à coup sûr un grand chagrin que de quitter la boutique; mais comme maître Arnold s'imaginait habiter la campagne, depuis qu'il n'habitait plus une rue étroite, il n'éprouvait naturellement de plaisir à se promener que quand il visitait son ancien quartier, quand il disait bonjour aux voisins, et quand il entrait s'asseoir pour causer avec son successeur, et s'informer si l'on avait enfin vendu une pièce de drap qui avait été son tourment pendant les dernières années.

D'un autre côté, ce fut une grande douleur pour l'excellent mari que d'habiter veuf la retraite préparée avec tant d'orgueil par madame Arnold. Toutes les fois qu'il goûtait à un raisin de son jardin, il soupirait et disait à Gertrude:

--Ah! si ta pauvre mère était là, elle qui aimait tant les fruits!

Et maître Arnold regardait tristement à ses pieds, se rappelant toujours qu'il avait vu sa femme descendre dans la terre; Gertrude, elle, levait les yeux au ciel, pensant que sa mère y était bien plutôt.

La maison paraissait trop vaste à Philémon sans Baucis. Au rez-de-chaussée, la cuisine était séparée de la salle à manger par un couloir qui allait de la rue au jardin. Bien qu'on eût meublé un petit salon, derrière la salle à manger, de fauteuils en drap amarante brodés par madame Arnold, on n'entrait dans cette pièce qu'aux jours solennels. C'était avec la plus grande répugnance que maître Arnold se résignait à s'asseoir sur ces souvenirs, qu'il avait peur de faner. Il se tenait d'habitude dans la salle à manger, quand il faisait mauvais, à côté de Gertrude, qui filait ou tricotait. Pendant l'été, un berceau du jardin, meublé d'une table et de bancs rustiques, servait de retraite; et l'hiver, pour fumer sa pipe, le bon M. Arnold, qui n'était pas fier, venait s'installer dans la cuisine et causer avec la vieille Marguerite, qu'il avait à son service, depuis l'heureux jour où il était devenu à la fois le propriétaire du magasin des _Balances d'or_ et l'époux de madame Arnold.

Au premier étage, la maison comprenait quatre chambres. M. Arnold en gardait deux pour les amis et occupait les deux autres avec sa fille. Au second, couchait Marguerite; et on louait à un jeune homme, dont il sera question tout à l'heure, deux fort belles pièces qui avaient été retranchées du grenier, sans offense pour le grenier ni pour personne.

Si je vous décris la maison de maître Arnold, c'est qu'elle était en si parfaite harmonie avec le caractère et les moeurs de ses habitants, qu'on se sentait tout heureux, tout consolé, tout rasséréné, dès qu'on en avait franchi le seuil. C'était bien là le séjour de l'honnêteté, de la bonne foi, de la candeur à tous les degrés et à tous les âges, depuis le front ridé et courbé de la vieille Marguerite, jusqu'au front lisse et blanc de Gertrude, en comptant la figure calme et reposée de maître Arnold. La vigne tapissait, du côté du jardin et du côté de la rue, ce paradis abrité d'un toit d'ardoise. La propreté luisait à l'intérieur, comme la conscience sans tache d'une maison patriarcale. Le poêle à triple étage de la salle à manger chantait, l'hiver, une petite chanson douce et gaie qui donnait de bonnes digestions et de bons sommeils. Les casseroles de Marguerite étincelaient, comme si elles eussent été du métal prétendu des balances de l'enseigne. Les carreaux du couloir, hebdomadairement nettoyés avec du sable et de l'huile, ravissaient l'oeil par la perspective d'un damier irréprochable. Le jardin était soigneusement entretenu; les espaliers étaient l'objet d'un culte tout particulier. Il manquait pourtant un ornement que M. Arnold, dans sa modestie, n'avait pas encore osé acheter, mais après lequel il soupirait tout bas, c'est-à-dire deux belles statues peintes et vernissées représentant, l'une un berger, l'autre une bergère, avec leurs attributs. En attendant, maître Arnold avait placé au beau milieu du jardin une de ces grosses boules ingénieuses qui forment des tableaux circulaires, et il s'amusait à amener Gertrude devant ces miroirs convexes, pour qu'elle vît ses jolies petites joues démesurément aplaties et élargies.

Ai-je besoin de vous décrire maître Arnold? Soixante ans; un léger embonpoint, un visage où les années s'étaient doucement appliquées, comme des hirondelles qui viennent faire leurs nids, en portant bonheur à leur hôte; des rides sommaires, pour ainsi dire (les soucis n'ayant pas multiplié ces sillons où roulent et que creusent les larmes); des cheveux qui s'argentaient tous les jours; une tenue décente; la prétention d'avoir toujours du drap solide et de belle apparence: tel était maître Arnold. La mort de sa femme avait été son plus grand chagrin, non pas son premier; car il avait perdu plusieurs enfants, avant de garder et d'élever Gertrude. Mais il les avait perdus si jeunes, et sa fille était l'aurore d'un si riant avenir, que, sans être barbare, M. Arnold ne pensait plus aux petits anges envolés. Il pensait toujours à sa femme; il agissait dans cette préoccupation, comme si elle eût été toujours là. Quand il devait prendre quelque grande détermination, il allait se mettre devant le portrait de la défunte, qui faisait de son salon un sanctuaire, et là, il délibérait à demi-voix avec lui-même, comme si la toile eût pu entendre et lui souffler un bon conseil.

--Est-ce comme cela que vous auriez fait, ma chère femme? demandait-il en concluant.

Le silence du portrait passait pour une approbation, et maître Arnold, parfaitement rassuré, agissait sans trouble et ne se sentait plus responsable. Nous saurons si ce pieux système lui porta toujours bonheur et suffit à le préserver.

Je n'ose vous peindre mademoiselle Gertrude. A dix-huit ans, avec la beauté de l'innocence et l'innocence de la beauté qui s'ignore, elle allait et venait dans la maison du faubourg, comme un ange du ciel mis en cage. Son sourire était un poëme, ses soupirs un cantique. Non pas, je puis le dire sans l'offenser, qu'elle eût la moindre prétention à l'esprit, et qu'elle fît un effort pour atteindre à la grâce; non pas que les vertus lui missent une auréole dont sa modestie eût souffert; c'était tout bas et tout près, dans le silence de cette maison, que son âme parlait doucement et naïvement, c'était dans l'ombre qu'elle rayonnait.

Gertrude aidait le matin Marguerite. Elle cueillait les fleurs pour les grands vases de faïence de la salle à manger; elle préparait le déjeuner de son père, elle excellait à mélanger le lait dans le café, et maître Arnold s'extasiait toujours sur la façon dont elle divisait le sucre, de manière à ne jamais lui en donner trop ou trop peu.

--On voit bien que tu es née à l'enseigne des _Balances d'or_, disait le bon père tous les matins.

Toute la journée Gertrude travaillait, ou bien lisait à haute voix le journal à son père. C'est une grande joie pour ceux qui n'ont jamais eu les loisirs de la lecture que d'entendre lire; c'est une initiation qui les fatigue moins et qui ménage leurs yeux. Quand le temps était très-beau, Gertrude donnait le bras à son père et l'accompagnait dans ses promenades. Jamais elle n'avait mis le pied sur le seuil d'un théâtre; tout au plus allait-elle au concert. D'ailleurs, elle avait dans sa chambre une cage pleine d'oiseaux, et elle préférait tous ces gazouillements aux combinaisons harmoniques du génie de l'homme.

Quelquefois maître Arnold, qui n'était pas un égoïste, ou qui du moins avait la bonne volonté de ne pas l'être, interrogeait sa fille pour savoir si elle s'ennuyait; Gertrude répondait que non, se déclarait très-heureuse, et l'était en effet.

Le bonheur est-il donc possible à si peu de frais? De tous les secrets que la science a cherchés, voilà le plus difficile, le secret d'être heureux! La bonne conscience ne suffit pas; il faut de plus, et par-dessus tous les efforts personnels, une grâce spéciale. Gertrude avait cette grâce: elle était heureuse, sans savoir comment, sans savoir pourquoi, sans même se demander si ce bonheur devait durer toujours.

Que l'on ne soit pas malheureuse à dix-huit ans, c'est là un phénomène ordinaire et fort concevable; mais que la solitude avec son père et la protection de la vieille Marguerite ne laissassent rien à désirer à Gertrude, voilà ce qui peut paraître plus difficile à admettre.

Ce problème au surplus n'inquiétait personne, pas même l'hôte de M. Arnold, le locataire du second, qui, lui aussi, par un charme inhérent sans doute à la maison, se trouvait très-heureux, ne songeait pas à changer quelque chose à son sort, eût voulu immobiliser sa vie dans cette paisible retraite, dans le voisinage familier de son propriétaire, de la fille du propriétaire et de la vieille servante.

Ce jeune locataire, que nous appellerons Wolff, était étudiant; mais il avait passé tous les examens possibles; il avait dans son tiroir tous les diplômes, et il ne paraissait pas le moins du monde empressé d'aller répandre sa science dans le public. On eût dit qu'il se défiait des connaissances acquises, qu'il voulait ne jamais cesser d'étudier, et que la maison de M. Arnold renfermât toute son ambition. Cependant je puis vous l'avouer, il était ambitieux.

Wolff était, je crois, un honnête homme. Élevé par une mère pieuse et par un père tolérant, qui s'étaient unis pour le former, sans se contrarier et sans se nuire, il avait la conscience en équilibre. Sa figure, sa tournure n'avaient rien qui pût le distinguer; il gardait un défaut qui faisait rire ses camarades, mais dont il ne s'est pas encore corrigé au moment où je vous parle, il était timide. Wolff ne connaissait pas de plaisirs terrestres et ne rêvait pas de plaisirs célestes qui valussent à ses yeux le séjour dans la maison de M. Arnold et la fraîcheur gaie de cette retraite. Lui aussi, était heureux de peu de chose: d'entendre la vieille Marguerite remuer ses casseroles; de voir M. Arnold arroser ses tulipes; de rencontrer Mlle Gertrude et de lui demander des nouvelles de ses oiseaux. Tous les habitants de cette maison étaient si contents à bon marché, et si sages, qu'on les eût pris pour des fous.

Wolff sortait pour aller aux cours, pour visiter les bibliothèques, mais dès qu'il était rentré, il approchait sa table de la fenêtre qui donnait sur le jardin; il allumait sa pipe, laissait la fumée monter sur le toit et rêvait ou travaillait. Quelquefois, du jardin, M. Arnold l'interpellait.

--Eh! mon ami Wolff, vous qui êtes un savant, comment appelez-vous cette plante, cette fleur, en latin?

Wolff disait le mot, s'il le savait, et le cherchait dans son dictionnaire, s'il l'ignorait. C'étaient là ses grands triomphes d'érudition.

Quand un des oiseaux de Gertrude était malade, la jeune fille attendait le jeune docteur dans le couloir.

--Monsieur Wolff, lui disait-elle, vous seriez bien aimable de me donner un remède pour ce pauvre oiseau.

Wolff quittait tout pour l'amour d'un serin; s'il était embarrassé, il courait la ville, feuilletait les livres d'histoire naturelle; et quand l'oiseau était sauvé, il se sentait heureux, comme s'il avait eu charge d'âme.

Marguerite à son tour demandait des petits services à son voisin; elle lui faisait écrire ses lettres à sa famille et déchiffrer les réponses. Ce n'était pas là le travail le plus facile; mais Wolff était si bon, qu'après s'être mis en quatre pour trouver le nom d'une fleur ou guérir un serin, il estimait sa journée bien remplie, s'il avait contenté Marguerite. Tout le monde était donc lié par la reconnaissance envers Wolff, et lui, était lié envers tout le monde. M. Arnold, en effet, n'eût pas entamé le soir un broc de bonne bière, sans appeler son ami Wolff. Gertrude lui tricotait des petits objets parfaitement inutiles dont il se servait beaucoup; quant à la vieille Marguerite, elle ne se levait et ne se couchait jamais, sans écouter à la porte s'il dormait paisiblement, et elle lui préparait des friandises que Wolff affectait de dévorer le plus gloutonnement possible.

On aurait donc pu écrire sur le fronton de la maison de M. Arnold ces simples mots: «Ici l'on aime! Gens qui haïssez, passez votre chemin.» Quand je dis que l'on s'aimait, je parle de cette affection naïve et chaste, qui ne connaît ni âge, ni sexe, qui n'attend rien que le plaisir de se dévouer, et qui se satisfait d'une parole, d'un serrement de main, d'un sourire, parce qu'elle porte en elle l'infini. Si l'on eût osé dire que Wolff était amoureux, on l'eût fait pâlir de honte; Gertrude eût rougi comme d'une offense pour elle et pour _leur_ ami; Marguerite se fût mise en colère, et maître Arnold en fût tombé malade.

Hélas! quelqu'un devait prononcer ce mot fatal, troubler ce bonheur, dissiper cette innocence, et faire entrer le malheur dans cette maison qui semblait à jamais prédestinée aux douces quiétudes de l'amitié.

M. Arnold avait parmi ses amis un ancien commerçant, comme lui, retiré plus tôt que lui des affaires et dont l'activité trouvait encore à s'occuper, en plaçant de l'argent, en faisant fructifier les capitaux restés disponibles, après la liquidation de son fonds de commerce.

M. Gottlieb était un ancien joaillier. Il avait vendu pendant vingt ans des bagues à tous les fiancés des campagnes, des bijoux à toutes les belles dames de la ville. Bon vivant, aimable compagnon, il se croyait très-instruit, parce qu'il avait étudié six mois pour être médecin, et il ne doutait jamais de rien. Aussi, marchait-il la tête haute, faisant admirer le beau diamant qui étincelait entré les plis de son jabot et la bague merveilleuse qu'il portait au petit doigt de la main droite. M. Gottlieb ne s'était jamais marié; il n'avait jamais trouvé de femme qui méritât l'honneur de porter son nom.

Il était peu probable, à première vue, que les relations intimes et quotidiennes de M. Gottlieb et de M. Arnold tinssent à des raisons d'affaires; mais un observateur se fût demandé pourtant ce qui attirait l'ancien joaillier dans cette maison. Marguerite croyait avoir deviné, et disait quelquefois à son petit ami Wolff:

--Cet homme-là a trop vendu d'épingles; il aime à piquer. Depuis qu'il s'est aperçu qu'il nous ennuyait, il est très-assidu. Il faudrait le bien recevoir pour le dégoûter de revenir.

Wolff, qui n'avait pas de soupçon, hochait cependant la tête et ne se laissait pas convaincre par la vieille servante.

Une seule personne dissimulait et faisait de son mieux pour attirer M. Gottlieb: c'était le bon M. Arnold, qui était cependant sa victime perpétuelle.

--Mon cher Gottlieb, lui disait-il en le reconduisant le soir jusqu'au seuil de sa porte, s'il vous plaisait de goûter demain d'une bouteille que j'ai gardée depuis la naissance de Gertrude, je vous attendrais pour dîner.

Ou bien encore:

--Mon cher Gottlieb, j'irai vous prendre demain, et nous ferons ensemble une grande promenade.

M. Gottlieb acceptait tout, les dîners plutôt que les promenades, et on le voyait arriver, de jour en jour, de meilleure heure. Dès que sa grosse voix joviale retentissait dans la maison, Wolff devenait triste, Gertrude rêveuse et Marguerite grondeuse. Alors, la malice de l'ancien joaillier s'exerçait avec une verve bruyante qui étourdissait les échos de cette maison, d'ordinaire silencieuse.

--Ah! ah! je fais peur à votre voisin, disait-il, à votre studieux M. Wolff. Quand donc aura-t-il fini d'apprendre? Est-ce que vous lui enseignez le jardinage, Arnold? ou l'histoire naturelle, Gertrude?

Puis, traversant le couloir et entrant dans le jardin, M. Gottlieb se faisait un porte-voix de ses deux mains réunies et appelait le jeune locataire:

--M. Wolff! lui criait-il, on vous demande.

Wolff n'ouvrait pas sa fenêtre; alors M. Arnold montait, quatre à quatre, jusqu'à la chambre de son ami.

--Travaillez-vous, mon cher enfant? disait-il à travers la porte. Mon ami Gottlieb est en bas qui voudrait bien vous voir; ma fille et moi nous vous prions de descendre.

Wolff ne résistait jamais à cette démarche, il descendait; et des railleries accueillaient son entrée dans la salle à manger ou dans le jardin.

--Le voilà! le voilà! criait l'impitoyable Gottlieb. Il a tout quitté pour venir trinquer et discuter avec moi. Vous vous fatiguez trop, jeune homme! la science ne vaut pas ce qu'elle coûte. Ah! de mon temps, je n'aurais pas ouvert un livre dans une maison où j'eusse trouvé de si jolis yeux pour y lire.

--Gottlieb! Gottlieb! murmurait M. Arnold avec un ton d'affectueux reproche.

Gertrude s'éloignait. Wolff rougissait, et l'ancien joaillier prenait une pincée de tabac dans une boîte en or. Quand il faisait beau, on s'asseyait sous un berceau du jardin, on buvait la bière et l'on causait, ou plutôt M. Gottlieb entremêlait les anecdotes, les médisances de la ville de discussions saugrenues. Il prétendait rompre des lances avec Wolff sur le terrain de la métaphysique, et il lui poussait des arguments d'une violence et d'une énormité telles, que Wolff ne savait bien souvent que répondre et s'avouait vaincu.

Les triomphes de M. Gottlieb étaient capables d'armer un saint. Il riait, il s'épanouissait, il tapait sur son gousset où l'argent résonnait toujours, et racontait invariablement comment, s'il eût continué ses études, il serait devenu un des plus grands médecins de l'Allemagne.

--Mais, ajoutait-il en terminant, j'aurais été moins longtemps que vous à devenir savant, mon cher monsieur Wolff. Ah çà! vous nous quitterez bientôt; il va falloir que M. le docteur aille professer ou exercer ailleurs. Ce sera un grand vide, un bien grand vide dans cette maison.

--Oh! oui! disait maître Arnold en soupirant.

--Ce bon M. Wolff! quel dommage qu'il ne puisse pas toujours rester ici!

Ces méchancetés mettaient Wolff au supplice, et il ne se sentait guéri que quand, le soir, très-tard, après la retraite du bourreau, M. Arnold lui disait:

--J'espère bien que Gottlieb s'est trompé! Hein? vous ne nous quitterez pas de sitôt?

--Pourquoi donc, mon père, M. Gottlieb prend-il plaisir à tourmenter nos amis? demandait Gertrude.

--Que veux-tu! il a l'humeur plaisante; mais, au fond, il nous aime bien tous. Va! si tu savais comme il parle de toi!...

Un soir, pendant l'hiver, on causait, on fumait, après souper, dans la salle à manger de M. Arnold, et une apparente concorde désarmait M. Gottlieb et rendait Wolff plus patient. Gertrude et Marguerite travaillaient dans une autre pièce.

Il faisait froid, le vent soufflait au dehors, et, à chaque rafale, maître Arnold, se frottant les mains, se félicitait tout haut et tout naïvement, d'être chez lui, près d'un bon poêle, entre deux bons amis, en face d'un bon pot de bière, et de n'avoir pas à courir les chemins.

Ces actes d'amour envers son domicile finirent par impatienter M. Gottlieb, qui s'écria d'un ton aigre-doux:

--Savez-vous bien, Arnold, que vous n'êtes guère charitable?

--Comment?

--Oui, vous êtes un égoïste. Vous vantez les douceurs du poêle, et de la table et de la bonne compagnie, devant moi qui vais être obligé de m'en aller, seul, à pied, par la neige.

--Eh bien, mon cher Gottlieb, voulez-vous rester ici? nous vous ferons un lit.

--Et que dirait Gudule, ma gouvernante, si demain, en m'apportant mon café au lait, elle ne trouvait personne dans ma chambre? Diable! j'ai ma réputation à garder, et autre chose encore. C'est une nuit bonne pour les voleurs.

--Hum! Crésus! vous avez les soucis de la richesse, dit en riant M. Arnold. Je vous prêterai mon manteau.

--Et une lanterne, reprit avec un peu de vivacité M. Gottlieb.

--Les réverbères ne sont pas éteints.

--C'est égal, j'aime à voir très-clair.

--Gottlieb! est-ce que vous seriez peureux?

--Moi, peureux! Ah! par exemple! repartit M. Gottlieb en se renversant sur sa chaise; vous me prenez pour une jeune fille.

--Hum! je me rappelle, continua M. Arnold, qu'un certain soir, nous revenions ensemble et que vous m'avez serré le bras très-fort, en passant devant une sentinelle que vous aviez prise pour un voleur.

--Quel conte faites-vous là? demanda M. Gottlieb de plus en plus gai, mais avec une animation dans le visage qui trahissait un secret mécontentement.

Wolff eut la tentation d'une action mauvaise, et il y céda; il crut s'apercevoir que M. Gottlieb, l'esprit fort, le savant, était un poltron, et il voulut s'amuser.

--Il ne faudrait pas vous défendre, mon cher monsieur Gottlieb, dit-il avec calme, d'une délicatesse de nerfs qui est toujours une distinction. Avoir peur d'un autre homme, le jour, en plein midi, dans la rue, c'est le fait d'un lâche. Mais avoir peur, la nuit, dans l'obscurité, des revenants, des ombres, de tous les mystères enfin qui comblent l'intervalle de la vie à la mort, ce n'est là qu'un fait ordinaire, et tout homme d'imagination peut l'avouer.

--Allons donc, murmura M. Gottlieb, vous voulez rire!

--Moi! oh! je ne ris jamais de ces choses-là! La peur est un sentiment respectable. Vous savez que les anciens la supposaient fille de Mars et de Vénus.

--Oui, oui, je sais cela, balbutia M. Gottlieb qui ignorait complétement ce détail.

--On lui donnait de singuliers parents, dit M. Arnold avec un gros sourire, et ne sachant pas trop si son ami Wolff parlait sérieusement ou se moquait de son autre ami Gottlieb.

--Pourquoi vous étonner? reprit Wolff, la peur est la conséquence d'un vrai courage, de celui qui tient compte de toutes les influences; elle est aussi le produit des sentiments tendres. Oui, Mars et Vénus sont bien ses parents, et il est constant que la plupart des héros ont sacrifié à la peur.

--Oh! oh! vous allez trop loin, dit M. Gottlieb qui ne tenait pas absolument à passer pour un héros.

--Du tout, l'histoire est là pour le prouver. Thésée, qui n'était pas un poltron, vous en conviendrez, monsieur Gottlieb...

--J'en conviens.

--Eh bien, Thésée, qui s'exposait à rencontrer dans ses courses des monstres effrayants, fit un sacrifice solennel à la Peur. Alexandre le Grand...

--Comment! Alexandre, lui aussi? ne put s'empêcher de crier M. Gottlieb.

--Sans doute. Alexandre, l'ignoriez-vous donc?

--Oui, oui, je le savais, mais je l'avais oublié.

--Alexandre, avant la bataille d'Arbèles, rendit honneur à la fille de Mars et de Vénus. Rome avait un temple pour la Peur et pour la Pâleur.

--Pour la Pâleur aussi? voilà qui est trop fort! dit le bon M. Arnold qui ouvrait de grands yeux pour mieux entendre tout ce qui se disait. N'est-ce pas, mon cher Gottlieb? Tiens, est-ce que vous seriez malade, mon cher ami? vous avez mauvaise mine.

--C'est la pipe ou c'est la bière, murmura M. Gottlieb; je ferai bien de m'en aller.

--Attendez encore un peu, dit Wolff qui n'avait jamais été si tendre pour son ennemi, l'ouragan va s'apaiser. D'ailleurs, il n'est pas minuit, et c'est à minuit, vous le savez, mon cher monsieur Gottlieb, que les démons, les fantômes et les gnomes font leurs apparitions.

--Oui, oui, ce sont les bonnes femmes, les commères qui disent cela; mais je n'y crois guère, moi, aux fantômes, aux vampires, à tous les sortiléges! Et en parlant ainsi avec une animation presque fébrile, M. Gottlieb prenait des airs fanfarons les plus comiques du monde: C'est que je suis un esprit fort, moi! dit-il comme conclusion et en appuyant ses deux poings sur ses genoux pour regarder Wolff, bien en face.

--Alors, je suis sans doute un esprit faible, reprit Wolff; car je crois tout, ou plutôt je ne nie rien. Oui, j'imagine et j'aime à penser qu'il y a au-dessus de nous, autour de nous, un monde que nous ne connaissons pas, que nous ne pénétrons pas par les yeux de la chair, mais qui peut, dans certaines circonstances extraordinaires, se laisser entrevoir. Il y a des visions bien constatées et qu'on ne peut révoquer en doute.

--Je ne suis pas visionnaire, moi, dit M. Gottlieb dont la voix perdait son assurance.

--Vous n'en savez rien, mon cher monsieur Gottlieb, repartit doucement Wolff. Je vous crois trop instruit et de trop bonne foi pour nier l'évidence. Vous ne croyez pas aux visions parce que vous n'en avez pas encore vu.

--C'est possible, après tout, répondit M. Gottlieb qui se laissait aller insensiblement à la pente qu'on lui ménageait.

--Est-ce qu'il n'est pas évident que les âmes de ceux qu'on a bien aimés reviennent parfois nous visiter, et vivent, après la vie, dans l'air que nous respirons?

--C'est évident, dit M. Arnold qui se rangeait d'ordinaire à l'opinion de Wolff.

--C'est évident, répéta M. Gottlieb.

--Et les âmes de ceux qu'on a tourmentés, torturés, ne reviennent-elles pas aussi se plaindre et tourmenter leurs bourreaux?

--Oui, oui, balbutia M. Gottlieb qui regarda la grosse horloge et qui s'aperçut qu'il était bientôt minuit.

--Si nous le voulions tous les trois fermement, continua Wolff, qui s'amusait beaucoup de son expérience, nous pourrions évoquer, par la puissance de notre volonté, la personne que nous aimons ou que nous haïssons le plus.

--Moi, je ne hais personne, dit M. Gottlieb, qui chercha du regard son chapeau et sa canne.

--Ni moi non plus, dit M. Arnold.

--Mais vous aimez, peut-être? dit Wolff en souriant et en regardant l'ancien joaillier avec un petit air d'interrogation sardonique.

M. Gottlieb, qui était assez pâle, rougit beaucoup et retomba sur son siége.

--Pourquoi m'interrogez-vous? demanda-t-il.

--Allons, mon cher monsieur Gottlieb, invoquez, évoquez le fantôme de l'objet aimé; moi je vais en faire autant, pour ma part, en conscience.

Et Wolff, qui n'avait jamais été d'une gaieté pareille, affecta de mettre la tête dans ses deux mains, comme s'il méditait. Les deux vieux amis ne savaient plus trop s'ils devaient rire ou prendre la conversation au sérieux. Ils se regardaient tour à tour et regardaient devant eux. Comme on avait fumé pendant toute la soirée, l'atmosphère avait de la lourdeur et ces bonnes gens étaient dans des nuages authentiques.

Tout à coup, au beau milieu du silence qui s'était établi, et tandis qu'on n'entendait que le ronflement du poêle et le bruit du vent qui frappait au dehors, la porte s'ouvrit, une femme s'avança lentement, étendant les mains et écartant la fumée, qui formait comme un voile vaporeux, semblable à celui qui accompagne d'ordinaire les féeries.

M. Gottlieb, dont les deux yeux rougis sortaient de leur orbite, comme des escarboucles qui tombent de l'écrin, poussa un cri. Arnold répéta l'exclamation. Wolff regarda à son tour et tressaillit. Tous les trois, ils avaient fait mentalement la même évocation, et tous les trois, ils étaient stupéfaits.

--Mademoiselle Gertrude! dit le jeune homme.

--Tiens, c'est Gertrude, répéta maître Arnold.

--Gertrude! balbutia comme un écho le pauvre M. Gottlieb, qui essayait de raffermir son courage et qui se sentait bien, dans ce moment, le petit-fils de Mars et de Vénus.

--On dirait que je vous ai fait peur, dit la jeune fille, qui s'était avancée jusqu'à la table.

--Peur! s'écria Gottlieb. Ah bien oui!

--Peur! répéta Arnold, toi, mon enfant!

--En effet, mademoiselle, vous nous avez fait peur, dit Wolff simplement; nous parlions d'apparitions célestes, sans y croire beaucoup; vous êtes venue, et nous y avons cru tous les trois.

Gertrude regarda M. Wolff, en ouvrant ses grands yeux étonnés. C'était la première fois que leur ami hasardait quelque chose qui ressemblât à une galanterie; elle en conçut plus de tristesse que de joie.

--Je venais vous avertir de l'heure, dit-elle; il est minuit; c'est bien tard, monsieur Gottlieb, pour vous retirer.

--Vous croyez qu'il est si tard que cela? répondit M. Gottlieb, qui ne connaissait que trop l'heure exacte et qui n'avait pas cessé de regarder de temps en temps l'horloge.

--Encore une fois, voulez-vous rester, mon cher ami, dit le bon M. Arnold?

--En effet, ajouta Wolff, si vous avez peur de rentrer.

--Peur! qui vous a dit que j'avais peur?

--Je juge d'après moi-même; je ne serais pas rassuré, moi, tout seul, dans les rues, par ce temps-là. Il neige, il fait un vent épouvantable.

--Vous croyez que je ferais bien de rester? demanda M. Gottlieb, qui désirait qu'on lui fît violence.

--Certainement, répéta-t-on en choeur.

--Eh bien, je reste.

Gertrude sortit pour aller donner des ordres à Marguerite.

--Mais j'y pense, reprit l'ancien joaillier, ma vieille Gudule sera inquiète: je me rappelle qu'elle devait m'attendre; elle ne se couchera pas et croira qu'il m'est arrivé malheur.

--Si vous le permettez, dit Wolff, je m'offre pour aller l'avertir.

--Oh! je craindrais d'abuser.

Mais Wolff ne laissa pas à M. Gottlieb le temps de refuser; il prit sa casquette, courut à la porte, et deux minutes après, on l'entendait dans la rue marcher en fredonnant.

--Le bon jeune homme! dit Arnold avec admiration.

--Ah çà, reprit au bout de quelques instants M. Gottlieb, puisqu'il avait si peur, lui aussi, de la nuit et de la neige, pourquoi donc s'en va-t-il seul, avec cet empressement?

--C'est qu'il se dévoue, répondit M. Arnold.

--Oh! c'est plutôt qu'il s'est moqué de moi, le traître! Il a voulu me faire passer pour un poltron. Je me vengerai.

--Bah! à quoi allez-vous songer? Couchons-nous, il est tard.

--Ce Wolff est un brigand! Je vous en avertis, Arnold.

--Lui! bonté du ciel! un agneau, doux comme une femme!

--C'est cela même: doux, mais malin comme une femme. Je me vengerai, je me vengerai!

--Allons nous coucher, Gottlieb.

Gertrude et Marguerite parurent avec des flambeaux. La double apparition était prévue et ne fit peur à personne.

Une demi-heure après, tout le monde dormait dans la maison. Quand Wolff rentra, il était fort tranquille; et ce fut avec une lenteur qui donnait raison à M. Gottlieb et qui excluait toute idée de pusillanimité, qu'il ouvrit la porte. Mais si Wolff s'était amusé, M. Gottlieb se vengea réellement.