L’ADOLESCENT AUX YEUX BLEUS ET VERTS
J’aurai seize ans au mois des roses purpurines Mais la beauté déjà m’ouvre un chemin de feu, Les hommes sont surpris de mon beau regard bleu, Les femmes veulent mordre à mes lèvres divines.
Le soir, je marche seul aux feux du boulevard, Parmi les mille cris de la foule vulgaire; Comme un souple serpent passant une rivière, Je porte haut mon front que ne souille aucun fard.
Mille cœurs pour mon cœur brûlent d’un amour sombre, Mille caprices fous me provoquent sans fin, Moi qui ne suis vêtu que de grâce et de lin Des yeux voluptueux me poursuivent dans l’ombre.
Je suis comme un jeune arbre exquis et plein de sève Dont on voudrait cueillir les fruits à peine mûrs, Ma voix est musicale et mes genoux sont purs, Parmi tant de laideurs je suis le divin rêve.
J’ai le corps d’Adonis et le regard d’Eros. Je fais songer aux chants des nuits vénitiennes. Aux miroirs de mes yeux sont les mers anciennes. Le marbre de ma chair est digne de Paros.
Je suis droit, je suis pur comme le feu du cierge. Je marche devant moi sans crainte de l’affront, J’aperçois aux miroirs la pâleur de mon front Et je suis à la fois et l’éphèbe et la vierge.
L’aurore rêve encore en mes yeux éclatants. J’étais de sept enfants celui qu’aimait ma mère Et sachant que mon charme est un don éphémère, J’imagine, ce soir, que je suis le printemps.
Paris danse et je suis emporté par ses houles. Mon cœur plein de désirs n’a pas encore aimé, Comme un vaisseau fleuri sur un fleuve embaumé Je monte et je descends le beau fleuve des foules;
Et je jouis ce soir du trouble radieux De sentir que je traîne un sillage de gloire, Et que je porte, au cœur d’une humanité noire, La beauté lumineuse et parfaite des dieux!
LE BEAU DANSEUR
A Léon Bocquet.
Je suis le beau danseur aux cheveux de clarté; Et je ferai danser ce soir la fille laide; De celle dont le front rayonne de bonté Je prendrai dans mes bras la taille infirme et raide.
Je veux voir s’animer, au contact de mon corps, La pauvrette qu’au bal ont toujours délaissée Le fat, le vaniteux, le sot et le retors; Je suis le beau danseur à la taille élancée!
Je suis le beau danseur, harmonieux et blond, Qui levant le loup vert qui mimait l’allégresse, Montre aux regards surpris un secourable front Et deux yeux attendris, étoilés de tristesse.
Toute la poésie est dans mes mouvements; Quand la danse me prend, emporté par mon rêve Je glisse sous des nuits pleines de diamants, Vers les horizons bleus où la lune se lève.
Nous nous enlacerons, au rythme du tango, Puis l’orchestre divin jouera la valse illustre; Au chant des violons, sur les mers indigo, Nous partirons en songe aux mille feux des lustres.
Soulevant dans mes bras le fardeau précieux, --Qu’elle sera légère avec sa robe mince!-- Je mettrai du soleil aux puits noirs de ses yeux, Je lui dirai mon nom de seigneur et de prince.
Je la ferai ployer comme le vent joyeux Fait ployer au rosier une rose trop frêle; Je la ferai tourner dans des tourbillons bleus, Je lui dirai cent fois qu’elle est la toute belle.
Dédaignant les beautés dont le cœur est brutal, Je vais, toute la nuit, chérir la délaissée, Pour qu’elle emporte à l’aube, au sortir de ce bal, L’orgueil d’avoir été divinement bercée.
Il suffit bien souvent, pour embellir demain, Dans ce monde où l’amour est plus fort que la haine, Qu’un instant le bonheur nous ait pris par la main Et que deux yeux se soient penchés sur notre peine.
O TOI
A Renée M.
O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais!
BAUDELAIRE.
Je ne sais rien de toi, mais je te vis de près Par une folle nuit et j’aimai ton teint frais, Ton jeune corps, tes yeux, ton sourire, tes lèvres, Depuis, je suis brûlé de nostalgiques fièvres. Je te cherche partout et ne te trouve pas. Parfois, je me retourne en entendant des pas, Mais ce sont d’autres yeux qui passent dans la rue. Je te cherche sans fin dans l’ardente cohue Des sombres boulevards où je te rencontrai, Par ce beau soir plus tendre encor qu’un soir de mai. Je ne sais rien de toi, j’ignore la province Qui te fit le front droit et la lèvre si mince, Mais dans mon cœur pour toi brûle un limpide feu. Les autres yeux n’ont pas ton triste regard bleu. Chaque soir, je reviens toujours à la même heure. Ah! te trouver et te mener dans ma demeure. Mais, c’est en vain, hélas, que je fais le chemin, Où je te rencontrais, ma Rose, mon Jasmin. Ah, qui sait, il se peut qu’ayant quitté la ville, Tu sois dans la douceur d’un village tranquille; Il se peut bien aussi que vous soyez, beaux yeux, A bord d’un noir steamer parti vers d’autres cieux. En songeant à cela, mon rêve se désole. Reverrai-je jamais tes yeux, petite idole?
LES PHALÈNES
(PETITS POÈMES AUX YEUX QUI PASSENT)