Chapitre 10
En recevant la lettre de madame Breteuil, la mère de Norine fit un soubresaut prodigieux.
L’aîné de ses garçons, s’étant hasardé à en demander la cause, reçut une claque qui l’envoya réfléchir ailleurs, et la matrone, promue depuis un instant au rôle important d’une mère à qui l’on demande sa fille en mariage, se sentit une tout autre personne que la veille.
Norine demandée en mariage par un jeune homme du monde, qui pouvait aspirer à une situation supérieure… cela valait la peine d’être pris en considération. On a beau savoir qu’on a donné à son enfant une éducation hors ligne, qu’elle est pleine de mérites, de vertus et de beauté, on n’est jamais sûr de s’en débarrasser en faveur d’un gendre.
Ah ! si les mœurs permettaient qu’on prit au collet dans la rue un jeune homme qui passe, pour lui dire : « Monsieur, vous me convenez parfaitement, vous êtes le gendre de mes rêves ; votre fortune, vos mœurs, votre situation et la disposition de vos cravates nous conviennent de tout point ; donnez-vous la peine d’entrer, et vous allez épouser ma fille ! » C’est alors que les mamans seraient heureuses ! On les verrait triomphantes courir les magasins et commander des trousseaux de tout modèle !
Malheureusement la société actuelle a donné le rôle prépondérant aux hommes. C’est eux qui disent : « Madame, la fortune, les relations, les espérances et la couleur des cheveux de mademoiselle votre fille me conviennent tout à fait. Veuillez me la donner en mariage, et je vous promets de la rendre parfaitement heureuse pendant six mois au moins ! »
Donc Norine avait trouvé sur son chemin un de ces braves jeunes gens, un de ces hommes héroïques qui affrontent la belle-mère future et la cérémonie inévitable, qui veulent bien s’astreindre à appeler « mon beau-frère » ou « ma belle-sœur » un être humain dont ils n’ont pas la moindre notion, et qui dorénavant seront seuls responsables, devant la loi et devant la société, de toutes les idées biscornues capables de passer à un moment donné dans la cervelle de la femme qu’ils associent à leur destinée !
C’était si beau que cela en paraissait invraisemblable !
Madame Guerbois mit son chapeau et se rendit aux Eaux de la Ville.
Les eaux étaient en chômage. Une sécheresse exceptionnelle, telle qu’on n’en voit que tous les trois ou quatre ans, avait fait baisser le niveau de toutes les rivières, réduit les ruisseaux à un simple filet et séché toutes les fontaines. La Compagnie était, il est vrai, assiégée de réclamations, mais – et c’est ce que pensaient les employés – faut-il être naïf pour faire des réclamations ! Comme si cela servait jamais à quelque chose ! Et puis, en ce cas particulier, aucune force ne pouvait remettre de l’eau dans les rivières tant qu’il ne pleuvrait pas. Il ne pleuvait pas ; le ciel, brouillé avec le gouvernement, s’était mis de l’opposition ; il était parfaitement inutile d’espérer que le ciel revînt sur une décision sans doute motivée par les élections sénatoriales ; à moins d’un miracle, il ne pleuvrait pas, et de nos temps les miracles ne se font point contre l’opposition, chacun sait cela.
Donc M. Guerbois lisait son journal lorsque sa femme entra. Leur conversation fut courte et peut se résumer en deux mots :
— Ce garçon l’aime, puisqu’il la demande en mariage ; s’il a vraiment une situation acceptable, nous serions des imbéciles de refuser cette bonne aubaine.
— C’est fort bien dit, fit madame Guerbois, mais si elle allait ne pas vouloir ?
M. Guerbois connaissait sa fille mieux qu’il n’avait jamais voulu l’avouer. Habitué de longue date à se voir rabrouer quand il émettait une opinion contraire à celle de sa moitié, il avait gardé prudemment le silence dans maint cas où il était loin d’approuver.
— Norine, dit-il, voudra toujours ce qui la soustraira aux travaux de la maison. Nous dépensons cinq mille francs pour six, elle aura quatre mille francs pour deux ; son consentement n’est pas douteux.
— Oh ! s’écria madame Guerbois indignée, tu crois que ma fille n’est accessible qu’à des considérations de ce genre !
— Je la crois accessible à toute espèce de considérations, ma bonne amie, se hâta d’ajouter M. Guerbois, mais autant tu peux être sûre qu’elle refuserait un homme qui n’aurait pas le sou…
— Et elle aurait joliment raison ! interrompit la mère.
— Et elle aurait joliment raison ! répéta docilement le père, autant elle sera enchantée d’épouser un garçon qui lui apporte l’aisance.
— On ne peut pourtant pas accepter comme cela ; on aurait l’air de la jeter à la tête de ce monsieur, dit madame Guerbois radoucie. Il faut faire quelques objections.
— Si tu m’en crois, ma bonne amie, n’en fais pas trop, conseilla prudemment le fonctionnaire des Eaux.
Sa moitié le regarda avec un indescriptible dédain.
— Comme si je ne savais pas ce que j’ai à faire ! dit-elle.
Après un silence, elle ajouta :
— Je crois que je devrais aller là-bas, voir un peu ce qui se passe.
— À Dieppe ! s’écria M. Guerbois ahuri.
— Mais oui, à Dieppe ! Et pourquoi pas ?
— Cela va coûter beaucoup d’argent, fit remarquer le père de famille.
— Eh bien ! est-ce que tu crois que nous marierons Norine sans bourse délier ? Nous avons mis de côté quelques sous pour cela ; le tout est de les employer à propos. Je partirai demain.
— Après-demain… tu auras l’air moins pressée.
— Soit, après-demain, conclut madame Guerbois, cédant sans remontrance ; pour une fois, cela ne l’engageait à rien.
Au fond, l’idée de marier sa fille et d’aller à Dieppe pour cela lui donnait une émotion singulière et nouvelle ; il lui semblait entrer tout d’un coup dans le high-life, pour y prendre une place en vue.
Pendant que madame Guerbois posait une balayeuse fraîche au bas de sa robe de soie noire et changeait les fleurs de son chapeau, Lignon faisait le siège de sa future. À toute heure du jour, elle rencontrait les yeux pleins de fluide de l’amoureux Justin.
Celui-ci avait trouvé pour déverser son incommensurable tendresse deux récipients favorables, ce qui l’aidait fort à supporter la longueur du temps.
L’un était Muriet, qui écoutait les dithyrambes passionnés de son ami en silence, et d’un air convaincu ; l’autre était Edmond Reyer, qui interrompait plus souvent et ramenait impitoyablement l’amant éperdu à la réalité des choses.
— Vous aime-t-elle ? lui demanda-t-il tout à coup un jour, en tournant le coin d’une rue.
On n’a peut-être pas assez remarqué combien on est plus à son aise pour poser une question embarrassante lorsqu’on tourne un coin ; on dirait que les anciennes préoccupations sont restées dans l’autre rue, et que les sujets nouveaux sont de rigueur maintenant.
— M’aimer ? Elle m’aimera ! Se pourrait-il qu’une tendresse comparable à la mienne ne pénétrât pas en elle pour l’émouvoir ? Elle ne peut m’aimer encore, chère enfant ! Mais je crois qu’elle ne me regarde pas d’un œil indifférent.
Reyer se rappela tout à coup certains regards de Norine ; lui non plus ne pouvait pas dire qu’elle l’eût regardé d’un œil indifférent ; plus d’une fois, il avait été surpris et même gêné de l’insistance avec laquelle l’ingénue posait sur lui son candide regard.
Il examina de côté Lignon, dont le profil extatique se découpait sur les vieilles petites boutiques avec une intensité extraordinaire.
Lignon avait une tête à se croire aimé, ce garçon-là n’avait jamais douté de lui-même ; pourquoi se sentirait-il des inquiétudes en amour là où les plus habiles perdent toute clairvoyance ?
Comme ils débouchaient devant l’hôtel National, Justin tressaillit et prit Reyer par le bras.
— Ah ! mon ami, lui dit-il, pas trop bas, les jambes me manquent ! Elle est là !
— Comment, ça vous produit un effet pareil ? Pauvre Justin ! mariez-vous bien vite, alors !
— Qu’elle est jolie ! disait Lignon sans l’écouter ; et mignonne, et si bonne ! Et puis d’une intelligence…
— Mais, fit remarquer Reyer, vous la connaissez donc beaucoup ? Je croyais que vous aviez à peine causé avec elle.
— A-t-on besoin de causer avec une jeune fille pour connaître son âme ? Mais, mon cher ami, ces êtres délicieux se dévoilent par le regard, par l’attitude ; c’est dans leurs mouvements inconscients que l’on trouve le secret de leur pensée !
— Alors, au fond, fit Reyer, qui aimait les renseignements positifs, vous la connaissez très peu ?
Lignon fit un geste d’impatience.
— Je la connais comme sa propre mère la connaît, mieux peut-être. Depuis deux jours que je la vois aller et venir, ne sachant pas qu’elle est observée, ignorant que ma vie est suspendue à son regard, croyez-vous que je n’ai pas pénétré au fond de sa candeur virginale ? Ce cœur sans détours n’a pas de secrets pour moi. C’est que moi, je suis un explorateur de l’âme humaine…
Reyer ne l’écouta plus ; à quoi bon ? Quand un homme ordinaire, qui à trente ans n’a rien produit en aucun genre, s’annonce comme un explorateur de l’âme humaine, il faut renoncer à lui inspirer toute idée pratique.
Norine ignorait-elle que les yeux amoureux de Lignon la poursuivaient partout ?
Reyer ne s’y trompait pas ; il était clair pour lui que la jeune fille savait parfaitement dans quel but le malheureux garçon était débarqué à Dieppe et logeait au-dessus d’un marchand de morue.
Elle savait, tout aussi bien que si c’eût été imprimé sur les murailles, que Lignon avait demandé sa main, que madame Breteuil avait écrit à sa famille, et que la réponse avait annoncé la venue de madame Guerbois. À la façon dont Mamie lui avait dit : « Ta mère vient passer deux jours avec nous », l’ingénue avait compris que la proposition de mariage était acceptée a priori, et depuis ce moment, d’ailleurs prévu par elle dès sa première entrevue avec Justin, elle ne cessait de retourner dans sa tête les inconvénients et les avantages de cette nouvelle situation.
Fallait-il accepter ?
Évidemment oui. Tout valait mieux que de continuer à faire des raccommodages en vivant d’épargne.
Elle avait appris que Justin disposait de quatre mille francs à lui tout seul. Cette somme semblait un Pactole inépuisable à la jeune inexpérimentée. Avec cela, on pouvait vivre largement, et puis madame Breteuil était là ! Tous les ans elle dépensait quelques centaines de francs pour la toilette de la modeste enfant ; quand celle-ci serait mariée, force serait de l’entretenir dans une tenue décente, ce qui donnerait d’autant plus de marge au budget officiel.
Lignon lui plaisait-il ? Pas le moins du monde. À cela il n’y avait pas l’ombre d’un doute. Non qu’il lui déplût absolument ; il lui inspirait l’indifférence la plus confirmée. Libre de son choix, Norine eût épousé… Muriet ? – Non, Edmond Reyer.
Celui-ci avait sur les deux autres une telle quantité d’avantages que la compétition semblait insensée. D’abord c’était un des plus beaux garçons qui se pussent voir, avec son air de fierté calme. Ensuite il était très riche. Il avait au moins vingt-cinq mille francs de rente.
Pour Norine, c’étaient les diamants et les escarboucles des Mille et une Nuits. Et puis… c’est là surtout ce qui le rendait désirable, Reyer semblait connaître à peine son existence. On n’eût pu dire qu’il était froid avec elle, il la traitait avec une extrême politesse, mêlée d’un peu de bienveillance, comme envers une enfant ; mais Norine, on ne pouvait s’y tromper, n’était pas une femme à ses yeux.
Que n’eût-elle pas donné pour qu’il attachât sur elle un de ces regards dont Lignon la submergeait ! Que dans ses yeux profonds et calmes la tendresse devait prendre un accent passionné ! Comment faire pour allumer dans ce regard souriant et poli la flamme de l’amour muet ?
Bien que la nature l’eût avantageusement partagée, Norine ne possédait pas encore toutes les habiletés. Elle savait la force de sa candeur, elle avait essayé le pouvoir de son regard d’ange, et cela lui avait toujours réussi ; elle se figura qu’avec Reyer il en serait de même, et qu’elle n’avait qu’à le vouloir.
Pendant les deux jours qui précédèrent l’arrivée de madame Guerbois, elle tendit autour du jeune homme les trames les plus invisibles : elle usa pour se trouver seule avec lui quelques instants, pour marcher à ses côtés pendant la promenade, pour lui parler avec sa voix douce des fatigues et des soucis de sa maison trop modeste, plus de menues ruses, plus de roueries savantes qu’il n’en faudrait pour combiner une affaire importante.
Edmond la laissa faire, marcher, causer, ruser, sans que rien trahît chez lui le moindre soupçon ; dès les premiers jours, il avait percé, non la profondeur du machiavélisme de cette jeune fille encore presque enfant, mais l’habitude qu’elle avait de se servir de son apparence candide pour cacher l’exécution de ses petits plans. Rendu clairvoyant par une sagesse naturelle en général, et dans ce cas particulier, par on ne sait quelle répulsion instinctive qui saisit parfois ceux qu’un amour sincère défend des pièges de la coquetterie, il avait deviné les batteries que la jolie ingénue avait l’intention de dresser autour de lui. On ne saurait dire qu’il l’eût prise en grippe à cause de cela ; cependant, sans se l’avouer à lui-même, il sentait un vague mécontentement.
Norine avait assez de finesse pour s’apercevoir qu’Edmond aimait Rosette, que Rosette l’aimait ; que si cette tendresse n’était pas publiquement avouée, c’est que quelque motif sérieux s’y opposait, que madame Anglois en avait connaissance et l’approuvait ; toutes ces choses eussent dû interdire à une jeune fille honnête la pensée de troubler une affection qu’on ne lui cachait guère. En s’en prenant à Reyer, Norine commettait une action qu’il ne voulait pas juger, mais que chez un homme il eût qualifiée sévèrement.
Sur ces entrefaites parut madame Guerbois.
Entre elle et madame Breteuil se passa une longue scène d’effusion et d’inquiétudes maternelles qui assomma littéralement Mamie.
Quand les épanchements furent terminés et les résolutions prises, on fit venir Norine.
Elle entra, timide et charmante dans sa petite robe ornée de ruches ; on lui dit de s’asseoir ; elle avisa une chaise près de la porte et s’y assit avec une sorte de pudeur, comme s’il était presque inconvenant de permettre à cette chaise de la toucher de si près.
— Pas si loin ! dit madame Breteuil, nous avons à causer intimement.
Norine approcha sa chaise et s’assit en face de ses juges.
Après un petit discours préliminaire, madame Guerbois sentit le cœur lui manquer, et ce fut Mamie qui annonça à la jeune fille la demande dont elle était l’objet.
— Tu sais, conclut l’excellente femme, s’il ne te plaît pas, il ne faut pas l’épouser, ce serait malhonnête. Réponds franchement : s’il ne te plaît pas, tu es encore très jeune, tu auras le temps d’en trouver un autre. Te plaît-il ou te déplaît-il ?
— Il ne me déplaît pas, répondit la jeune fille en baissant les yeux.
Madame Guerbois fondit en larmes et se moucha avec tant de zèle que son nez en resta rouge toute la soirée.
— Alors, tu consens à l’accepter ? fit madame Breteuil, qui estimait que, le cas étant grave, on ne saurait prendre trop de précautions.
— Si papa et maman le permettent, répondit l’irréprochable jeune personne.
Madame Guerbois embrassa avec effusion la fille qu’elle avait si bien élevée.
— Eh bien ! dans ce cas, reprit Mamie, je pense qu’il est inutile de prolonger le martyre de ce pauvre garçon. Nous allons lui faire dire qu’il vienne après le déjeuner.
Justin se présenta tout pâle. Il connaissait l’arrivée de madame Guerbois et ne doutait plus de son bonheur que pour la forme. On lui annonça que ses vœux étaient comblés ; il embrassa sa future belle-mère, il embrassa madame Breteuil qui s’en fût bien passée, il embrassa M. Breteuil qui n’y tenait pas davantage, et finalement il embrassa Norine qui n’y tenait pas du tout.
À l’heure du bain, Dieppe étonné vit apparaître le couple heureux qui marchait à petits pas en se donnant le bras sous l’œil de la famille représentée par madame Guerbois, escortée de M. et madame Breteuil ; c’était assez imposant et parfaitement ridicule, mais Lignon l’avait voulu ainsi, et madame Breteuil, ayant reconnu l’impossibilité de l’empêcher de darder son fluide sur Norine au travers des foules assemblées, avait fini par préférer une attitude qui, pour être légèrement burlesque, offrait en échange les avantages d’une situation nette.
Sur la plage, qui pouvait-on rencontrer, sinon Muriet ? Il se promenait en compagnie, – pas très bonne, la compagnie, – et quitta son monde à la vue du groupe patriarcal.
La grande nouvelle lui fut annoncée : il n’avait point à en paraître surpris, car s’il y avait eu une main pour tenir les fils de cette affaire, ç’avait été assurément la sienne. Il serra chaleureusement la main de son ami, pressa avec discrétion le bout des doigts gantés de Norine, et la regarda en souriant.
Elle leva sur lui le regard le plus bleu, le plus candide et le plus pur que jamais eût contemplé le soleil qui les éclairait.
Ils étaient si parfaitement honnêtes tous les deux, qu’ils ne songèrent même pas un moment aux souliers pleins de sable, que, si récemment encore, ils vidaient ensemble dans les rochers, au pied de la falaise.
La falaise imperturbable les regardait sans broncher : en eût dit madame Anglois ! Ce n’est pas elle non plus, la falaise, qui aurait l’impertinence de raconter l’histoire des souliers de chevreau glacé sur des bas de fil d’Écosse à jour…
Et la famille patriarcale continua sa promenade, à laquelle Muriet avait désormais le droit de se joindre. Du moment où Norine était officiellement la fiancée de son ami, quelle raison pour l’écarter ?
Un peu plus loin, ce fut le tour de madame Anglois. Elle marchait vite, en véritable braque ; c’était sa façon de prendre l’air, et elle méprisait toute autre. Rosette causait sur un banc avec des amis à peu de distance, et Reyer, appuyé sur sa canne, écoutait la conversation.
La bouche de madame Anglois se ferma comme si l’on y avait serré un écrou, lorsqu’elle vit le groupe qui s’avançait ; elle regardait surtout Muriet avec une intensité effrayante : c’était le fou rire qui la travaillait intérieurement et qu’elle n’eût manifesté à aucun prix. Elle apprit aussi la nouvelle et fit un petit compliment qui, par la grâce et l’abandon, rappelait une allumette chimique ; puis, se retournant, elle fit un signe à Rosette, qui s’approcha.
Reyer la suivit sans affectation.
— Ils se marient, dit brièvement madame Anglois. Jeune homme, je vous souhaite toutes les félicités ; mais vous les aurez.
— Avec un ange comme mademoiselle Norine, fit Lignon, je ne puis attendre de la vie que du bonheur.
Norine rougit, plus jolie que jamais dans l’ombre de son chapeau, les yeux baissés ; un sourire mi-triomphe, mi-pudeur, jouait sur sa bouche.
— Mes compliments, mademoiselle, dit Reyer, qui avait passé derrière le groupe et qui se trouvait en face d’elle.
L’ingénue leva sur lui un regard plein de reproche, de douleur, de tendresse impuissante.
— On m’immole, disaient les myosotis, mais vous savez bien que c’est vous que j’aime.
Il sentit en lui bouillonner une indicible colère.
— Elle se marie, mais elle n’a pas abdiqué ! pensa-t-il.
Et, se tournant vers Rosette, il l’emmena sans affectation à l’écart, et lui parla de choses et d’autres, avec une voix qu’elle lui connaissait bien, mais qu’il n’employait pas souvent.
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