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Chapitre 9

— Qui est-ce qui connaît Justin Lignon ? demanda deux heures après madame Breteuil, qui jouissait dans le salon de madame Anglois d’un repos bien doux après l’alerte du matin.

— Moi ! répondit Edmond Reyer de son coin.

Ce jeune homme était presque toujours là, mais personne n’avait l’air de le trouver singulier.

— Qui est-ce ?

— Un excellent garçon, un peu absurde, très honnête, vivant de ce qu’il gagne ; pas très fort, assez ambitieux, mais d’une ambition douce et paisible. Un cœur d’or et des mains pures de tout crime.

— On dirait une agence de renseignements, dit Rosette de sa voix moqueuse.

— C’est comme ça que je suis, répondit simplement Reyer. Il veut se marier, ce garçon ?

— Qui est-ce qui vous a dit cela ? fit madame Breteuil en ouvrant des yeux fort ronds.

— Ce n’est pas bien compliqué, répliqua le jeune homme en souriant. Quand on demande des renseignements sur un monsieur, c’est pour une place ou un mariage. La place qu’il a est bonne, et s’il la quittait, il chercherait longtemps avant d’en trouver une pareille. Donc, c’est qu’il veut se marier, et qu’il vous a chargée de faire sa demande.

Madame Anglois fit entendre une sorte de son entre le grognement et le gloussement ; c’était son fou rire à elle, mais son visage resta presque impassible.

— Vous êtes tous trop malins pour moi, fit madame Breteuil en riant aussi, quoique, au fond, elle fût un peu mortifiée de n’avoir pas déployé plus de diplomatie. Eh bien, oui, Reyer a raison, ce berger cherche une bergère.

— C’est un de ceux qui épousent, dit gravement madame Anglois. Il a une tête à ça.

Rosette souriait et regardait tour à tour les trois amis avec une expression si aimable et si ouverte que madame Breteuil ne put s’empêcher d’en faire la remarque.

— Mais cela m’amuse, répondit la jeune fille. J’aime à entendre causer des gens d’esprit ; j’aime à entendre parler de gens heureux ; la vie en semble meilleure…

Edmond ne dit rien et ne leva même pas les yeux, mais une expression indéfinissable, qui ressemblait à celle de Rosette, passa sur son visage.

— Eh bien, qu’en pensez-vous ? Faut-il encourager les velléités matrimoniales de ce garçon ? reprit madame Breteuil.

— Qui veut-il épouser, celui-là ? fit madame Anglois de sa voix grave.

— Norine Guerbois, avança son amie, non sans quelque confusion.

— Elle épousera donc tout le monde l’un après l’autre ? demanda l’impassible personne.

— Pourvu qu’elle se marie une bonne fois… dit madame Breteuil d’un air qui semblait demander grâce.

— C’est assez juste. Ah ! c’est elle qu’il veut épouser ? Le pauvre garçon !

Madame Breteuil se rebiffa.

— En quoi serait-il à plaindre ? N’est-elle pas aimable ?

Madame Anglois acquiesça d’un signe de tête.

— Jolie ?

Même mouvement.

— Modeste ?

Madame Anglois regarda son amie dans les yeux.

— Bien élevée ?

Madame Anglois fit un signe négatif.

— Comment ! s’écria madame Breteuil en levant les mains au ciel dans l’excès de sa stupéfaction, pas modeste, pas bien élevée ?

— Pas modeste et pas bien élevée, répéta madame Anglois d’une voix calme.

Edmond Reyer s’amusait prodigieusement ; Rosette était gênée, sans trop savoir pourquoi. Évidemment, elle eût mieux aimé ne pas entendre discuter en sa présence les mérites de la compagne que le hasard lui avait donnée.

Madame Anglois leva son index gauche à la hauteur de son nez.

— Fonds de nature grossier, dit-elle avec lenteur ; sournoiserie invétérée ; petites ruses cousues de fil blanc par manque d’usage. Aspirations ambitieuses, horreur d’une situation modeste ; ira très loin, à moins qu’elle ne meure jeune, ce dont, je dois l’avouer, je n’entrevois point la moindre chance.

Elle baissa son index, et se croisa les bras.

Madame Breteuil, bouleversée, se leva et fit deux pas.

— Si je ne vous connaissais depuis vingt ans, dit-elle avec émotion, je croirais que vous avez quelque raison d’en vouloir à cette enfant, l’innocence même.

— C’est convenu, dit madame Anglois, toujours calme. C’est l’innocence même.

— Enfin, qu’avez-vous contre elle ? Pouvez-vous citer un fait ?

— Non ! dit franchement la tante de Rosette.

— Eh bien, alors ?

— Alors, évidemment, il n’y a rien. J’ai porté un jugement dépourvu de bases, c’est clair comme le jour. Dans un an, peut-être avant, nous verrons laquelle de nous deux s’est trompée.

— Je suis confondue, murmura madame Breteuil. Voyons, vous, Edmond, qu’en pensez-vous ?

Reyer leva les yeux du livre qu’il coupait.

— Un jeune homme, dit-il, ne peut se permettre sur le compte d’une demoiselle aucune autre opinion que la plus favorable.

Les yeux de Rosette brillèrent d’un éclair de malice sans fiel, et Reyer retourna à son livre.

— Me voilà bien avancée ! dit madame Breteuil.

Rosette s’avança vers elle et la prit par la taille, encore que la bonne dame ne fût pas très svelte.

— Vous êtes la meilleure âme du monde, lui dit-elle en la caressant : ne vous laissez donc pas troubler par les mauvaises langues.

— Les mauvaises langues ? répéta tranquillement madame Anglois, en élevant un peu ses noirs sourcils.

— Oui, ma tante chérie : ne venez-vous pas d’avouer que vous n’aviez pas de preuves ?

— C’est juste, fit la tante en rabaissant ses sourcils.

Reyer ne broncha pas.

— Si ce monsieur aime cette demoiselle et que cette demoiselle l’aime, qu’ils se marient et qu’ils soient parfaitement heureux ! Voilà mon opinion.

— Oh ! elle l’aimera ! dit madame Anglois avec philosophie. Ou du moins elle lui dira qu’elle l’aime, ce qui pour lui reviendra exactement au même.

Madame Breteuil attristée, malgré les grâces tendres de Rosette qui semblait avoir à cœur de la consoler, rentra chez elle pour conférer avec son mari des événements nouveaux.

M. Breteuil était sorti avec mademoiselle Norine. La maison sembla tout à coup vide et sombre à l’excellente femme, qui resta un moment dépaysée ; tout à coup, prenant son parti, elle s’assit à son bureau, et écrivit à madame Guerbois sur onze pages de grand papier à lettres la conversation qu’elle avait eue avec Lignon, le résultat des renseignements pris et ce qu’elle pensait elle-même.

Ce qu’elle pensait, c’est qu’on ferait bien de marier Norine. La fillette était trop jolie pour n’être pas très courtisée ; son innocence même pouvait être un piège, et quoiqu’elle fût jeune, le parti qui se présentait étant sortable, la proposition méritait d’être prise en sérieuse considération.

La lettre finie, madame Breteuil y fit coller deux timbres, car elle était d’un poids considérable, et envoya sa femme de chambre la porter à la poste ; puis s’apercevant qu’il n’était pas encore l’heure de dîner, elle prit une ombrelle et se dirigea vers la plage.

Elle fut quelque temps avant de découvrir ceux qu’elle cherchait ; après avoir atteint le casino, elle se disposait à rebrousser chemin, lorsque, au pied de la falaise, parmi des blocs de rochers détachés par la dernière tempête, elle crut distinguer un chapeau qu’elle connaissait pour l’avoir acheté.

Le chemin n’était point agréable aux pieds chaussés de fins souliers de chevreau. Mais madame Breteuil n’apercevait point son mari, quoique la silhouette de Norine, assise sur une roche, ne fût pas méconnaissable. Elle continua donc sa route et s’approcha.

La jeune fille lui tournait le dos, et semblait causer avec quelqu’un qu’on ne voyait pas.

Tout en avançant, madame Breteuil tourna la tête et aperçut plus à gauche M. Breteuil en grand conciliabule avec un patron de barque.

Avec qui donc parlait Norine alors ?

Tout émue à la pensée que ce pouvait être Lignon, l’aventureux Lignon, qui aurait profité d’une brèche dans la surveillance pour s’introduire au cœur de la place, la digne femme, qui sentait ses fonctions de chaperon peser furieusement sur ses épaules, pressa le pas… Celui qui causait avec Norine devait être assis ou couché devant elle, pour être ainsi invisible…

Un galet roula sous les pieds de madame Breteuil, lui causant une douleur très vive ; pour se retenir, elle appuya son ombrelle sur les galets voisins, qui roulèrent avec un bruit aigu.

Norine tourna la tête ; le causeur, en se levant, se découvrit imprudemment et montra la figure de Muriet.

Muriet là, en tête-à-tête avec Norine, après que Norine avait entendu de ses oreilles qu’il ne l’épouserait pas ! Madame Breteuil se sentit si fort en colère qu’elle n’eut pas le courage d’approcher ; elle se sentait capable de dire quelque parole regrettable et ne voulait point s’y risquer. Elle fit à la jeune fille un signe assez impérieux pour que celle-ci ne pût s’y méprendre, et attendit.

— Vous voulez que je vienne ? faisait le visage innocent avec le point d’interrogation le plus accusé dans les divins yeux bleus.

Madame Breteuil avait envie de casser quelque chose, et naturellement elle pensa à son ombrelle, mais l’ombrelle était utile comme canne, dans le galet, et puis elle n’avait rien fait de répréhensible ! Si la propriétaire de cette ombrelle malencontreuse avait pu se douter qu’elle avait, en lui donnant l’éveil, interrompu Muriet dans l’opération plusieurs fois répétée d’ôter et de remettre les souliers de Norine, sous prétexte de s’assurer qu’ils ne contenaient plus de gravier, elle eût peut-être donné cours à sa mauvaise humeur.

— Viens tout de suite ! cria madame Breteuil d’un air qui ne permettait pas de faire la sourde oreille.

Avec les marques d’un profond étonnement mêlé d’un peu de confusion, la jeune fille obéit et se trouva bientôt près de son amie.

Muriet suivait à une très petite distance, prêt à accourir.

Madame Breteuil ne sembla point seulement l’apercevoir ; elle regagna un terrain plus solide, et jetant à son mari, qui venait à leur rencontre, un mot bref pour lui dire de rentrer seul, elle entraîna Norine dans les rues les moins fréquentées de la ville neuve, afin de pouvoir lui parler à son aise.

— Tu étais là avec Muriet, dit-elle ; c’est impardonnable !

Norine, la tête basse, semblait l’image de la résignation.

— Je pensais bien, dit-elle avec une douceur angélique, oh ! oui, j’étais bien sûre que vous ne seriez pas contente !

— Eh bien, alors, pourquoi fais-tu une chose que tu sais devoir me mécontenter ?

— Ce n’est pas ma faute, je vous assure, Mamie, M. Breteuil s’était mis à causer avec ce pêcheur, alors je suis allée chercher des coquillages, et au détour d’un rocher j’ai vu M. Muriet devant moi. Il venait de faire une grande promenade à marée basse. Il était très fatigué, et il s’est assis sur le galet ; alors, moi, je voulais rejoindre M. Breteuil, mais M. Muriet m’a assuré qu’il allait venir ; ils étaient tout près de nous, le pêcheur aussi, et puis ils se sont éloignés sans que je m’en aperçoive… J’avais envie de m’en aller ; vous ne m’aviez pas défendu de parler avec M. Muriet, mais pourtant je comprenais bien que cela ne vous plairait pas… Et puis je n’ai pas osé. S’il m’avait demandé pourquoi je m’en allais, je ne sais pas ce que je lui aurais répondu…

Le doux visage disparaissait presque sous les ailes du chapeau. Madame Breteuil, très mécontente, ne pouvait trouver un bout par où prendre sa colère. Que dire à cette petite fille qui paraissait si candide ? Après tout, sans les attaques de madame Anglois, eût-elle suspecté l’entretien innocent de ces deux jeunes gens ? C’est madame Anglois qui l’avait mise en défiance contre Muriet, de même qu’aujourd’hui elle accusait Norine… Et si elle s’était trompée dans les deux cas ? Un rapide coup d’œil jeté en arrière apprit au pauvre chaperon embarrassé que Muriet avait cessé de les suivre ; elle respira plus librement.

— Voyons, Norine, dit-elle, je t’avais prévenue que ce jeune homme ne t’épouserait pas : est-ce vrai ?

— C’est vrai, Mamie, répondit humblement l’ingénue.

— Je t’avais dit qu’il fallait l’éviter ?

— Oui, Mamie, mais pourtant vous ne m’aviez pas défendu de parler avec lui. Est-ce que c’est mal de parler avec lui ?

— Tu sais bien que c’est mal, fit madame Breteuil impatientée, puisque tu viens de l’avouer toi-même. Tu savais que je ne serais pas contente !

— Je pensais, Mamie, fit Norine avec une douceur qui eût désarmé un ogre, je pensais que ce n’était pas mal en général, quand il y avait du monde, mais que cette fois-ci, vous me gronderiez parce qu’il n’y avait personne.

C’était raisonné. Il n’y avait rien à dire à cela ! Pourtant, madame Breteuil eut la cruauté de ne pas se tenir pour satisfaite.

— Il fallait revenir tout de suite : si l’on t’avait vue, songe un peu ce qu’on aurait pu supposer !

— Quoi donc, Mamie ?

— Qu’il te faisait la cour ! s’écria madame Breteuil à bout de patience, et comme il a dit à tout le monde qu’il ne veut pas t’épouser, vois le mal que cela peut te faire.

Norine se mit à pleurer ; et comme les deux promeneuses se rapprochaient des rues fréquentées, la situation menaçait de devenir grave.

— Si je disais cela à ta mère, reprit madame Breteuil, elle te rappellerait immédiatement.

— Oh ! je vous en supplie, fit Norine qui s’arrêta court, ne dites rien à maman ! Elle est si sévère ! Je serais malheureuse pour le reste de mes jours : elle ne me le pardonnerait jamais ! Ô Mamie, je vous en conjure, si vous m’aimez !

La scène menaçait de devenir pathétique ; déjà plusieurs passants avaient remarqué l’expression suppliante des beaux yeux bleus pleins de larmes qui ne coulaient point cependant.

— Allons ! c’est bon ! fit madame Breteuil ; je ne l’écrirai pas à ta mère…

— Bien sûr ? insista l’ingénue.

— Puisque je te le dis ! Mais ne recommence pas : c’est plus grave que tu ne le crois ; si cette petite histoire se trouvait colportée, cela pourrait t’empêcher de faire un autre mariage ; et quand on a manqué un mariage, vois-tu, il n’y a rien de plus difficile que d’en rattraper un autre.

Les deux dames, en ce moment, arrivaient sur le port.

Justin Lignon, qui guettait depuis deux heures toutes les familles en train de regagner leur domicile, les salua de manière à être vu, à tout prix.

Madame Breteuil répondit par un signe de tête amical, et Norine par un petit salut d’une telle désinvolture, et si modeste en même temps, que Mamie en fut complètement ébaubie. Avant qu’elle fût revenue de son étonnement, une calèche passa près d’eux ; au fond était madame Anglois avec Rosette, et sur le devant Edmond, qui regardait nonchalamment les passants.

En apercevant les deux femmes, il fit arrêter, sauta à bas de l’équipage et offrit sa place.

Madame Breteuil accepta ; et les deux jeunes filles se mirent ensemble sur le devant.

Reyer était resté immobile auprès des roues ; au moment où la calèche se mit en mouvement, ce qui prit un certain temps, Rosette aperçut dans le regard de Norine une douceur extrême qui la surprit. Suivant la direction de ce regard, la jeune fille s’aperçut qu’Edmond Reyer en était l’objet.

Une douleur atroce lui traversa le cœur si rapidement qu’elle eut à peine le temps de la percevoir, puis disparut soudain, lui laissant seulement une grande faiblesse.

Pendant que Norine attachait sur Edmond ce regard à la fois timide et passionné, le jeune homme ne l’avait pas même aperçue : il fit un geste d’adieu qui s’adressait à tout le monde, avec un sourire qui n’était que pour Rosette.

Celle-ci reprit aussitôt son calme, troublé seulement par le souvenir de la douleur intense de l’instant précédent. Lignon, témoin de toute cette petite scène, n’avait cessé de fixer sur son idole un regard amoureux qui amusait fort un matelot assis en face de lui. Mais Justin n’avait cure de ces choses inférieures ; il attacha le même regard sur la calèche, jusqu’à ce que celle-ci, au tournant du quai, eût disparu dans un nuage de poussière.

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