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Chapitre 11

— C’est parfait, mais quand nous mariera-t-on ? dit Justin à sa future belle-mère.

— Norine est fort jeune, répondit Eulalie d’un air fort digne. Il faudra attendre au moins dix-huit mois !

— Dix-huit mois ! s’écria Lignon ; les calendes grecques ! Six semaines, voulez-vous dire ? Et encore, six semaines…

On discuta longtemps, mais madame Guerbois, qui se trouvait par la chance la plus inespérée en possession de la queue de la poêle à frire, se servit de cet instrument avec l’aplomb d’une personne qui n’est pas sûre de remettre jamais la main dessus. Il était en son pouvoir de faire languir quelqu’un, ce quelqu’un était un gendre en expectative… c’était le moment ou jamais de lui donner de bonnes habitudes, n’est-il pas vrai ?

Elle maintint donc son arrêté, sans même laisser entrevoir que M. Guerbois pourrait en adoucir les rigueurs.

— Dix-huit mois, fit Lignon, qui alla porter ses doléances dans le sein de madame Breteuil. Mais pendant ce temps-là je vais sécher sur pied !

Le léger embonpoint du jeune homme permettait d’envisager cette hypothèse sans trop de désespoir. Mais Mamie, toujours compatissante, promit d’user de son influence pour empêcher les rigueurs de madame Guerbois de réduire son futur gendre à l’état ascétique.

Cependant il faudrait attendre, c’était certain ; d’abord un trousseau était nécessaire, et puis Justin, qui n’avait jamais eu la moindre prévoyance, sentait bien la nécessité de faire quelques économies avant d’amener une femme à ce qu’il appelait son foyer ; son foyer se composait de deux chambres et d’une cuisine étroite…

Pourrait-il installer Norine dans un foyer si exigu ?

Ce doute amer empoisonna un moment sa vie, mais le moment fut court ; Justin avait les désespoirs violents et brefs ; la vue de sa jeune fiancée, assise près de la fenêtre, calma son inquiétude. Avec elle, il serait bien partout ; donc, elle-même devrait être heureuse, à condition de vivre auprès de lui.

N’était-ce pas de la logique, cela ?

En attendant le jour trois fois fortuné du mariage, Lignon entra dans son rôle de prétendant agréé, au moyen des petits cadeaux, bouquets, gracieusetés variées, qui coûtent si cher et ne rapportent rien.

Norine était entrée plus aisément encore dans le rôle de fiancée : rien de plus commode que de se laisser choyer, complimenter, couvrir de fleurs et de louanges. Ordinairement, dans le monde, ces louanges sont discrètes ; Lignon n’était pas si réservé ; les adulations les plus absurdes, l’encens à pleines poignées lui semblaient à peine assez bons pour son idole.

L’idole se laissait faire, souriait avec grâce, témoignait une parfaite ingénuité, et promenait autour d’elle ses yeux innocents, qu’elle arrêtait souvent sur Reyer.

Pour rompre la monotonie d’un intérieur qui n’amusait pas beaucoup madame Breteuil, celle-ci s’était évertuée à fusionner, momentanément du moins, les deux chalets voisins ; on se réunissait le soir tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre de ces dames.

Rosette faisait de la musique ; Lignon avait d’abord eu l’air de la comprendre, puis en voyant Norine rester parfaitement froide, il avait cessé de se battre les flancs ; peu à peu il commença à parler tout bas, pendant les passages bruyants, puis s’enhardit, et le bruit étouffé de sa conversation fut bientôt la pédale inévitable des morceaux qu’exécutait Rosette, ce que voyant, celle-ci renonça à jouer, car rien n’est plus insupportable pour un exécutant que d’entendre ronronner dans un coin une conversation qui lui dit combien peu il intéresse les causeurs.

— Pourquoi donc Rosette ne fait-elle plus de musique ? demanda, dès le second jour, madame Breteuil toute dépaysée.

— Parce que vos amoureux sont insupportables ! C’est moi qui ai interdit le piano ; au moins votre berger du Tendre sera obligé de parler un peu plus haut, et l’on pourra savoir ce qu’il dit. Ce doit être intéressant.

— Comment ! c’est pour cela ? s’écria madame Breteuil. Oh bien ! je vais gronder Norine d’avoir causé pendant la musique : c’est un manquement à la politesse, cela…

— Pas bien élevée ! fit madame Anglois en levant son index à la hauteur de son nez ; pas bien élevée, je vous l’avais dit ! Mais qu’à cela ne tienne : laissez-les donc aller, ces tourtereaux ; ils finiront peut-être par devenir drôles.

Edmond Reyer ne disait rien, suivant sa coutume. Rosette faisait du filet avec une application soutenue. Tout à coup les deux jeunes gens se regardèrent, sans s’être parlé, et chacun d’eux lut sur le visage de l’autre une expression si comique qu’ils éclatèrent de rire.

Madame Breteuil allait se demander la cause de cette hilarité.

— Laissez, dit sa voisine, ils se sont compris ; cela leur arrive. Ils savent très bien ce qui les amuse, allez ! Quant à nous, nous n’avons pas besoin de le savoir, n’est-ce pas, Rosette ?

— Ce n’est pas nécessaire, ma tante. Cependant, si vous le désirez…

— Je ne le désire pas, répondit tranquillement madame Anglois.

Mamie regarda les jeunes gens avec une attention nouvelle. Comment ! ils savaient sans s’être parlé ce qui les faisait rire ? Et avec cela ils semblaient toujours aussi calmes, non pas indifférents, mais aussi peu troublés que s’ils étaient de simples connaissances de salon…

Une question flottait sur les lèvres de la bonne dame, mais elle n’osa la formuler.

Madame Anglois, qui la regardait de son air digne, demanda à sa nièce :

— Quel jour auras-tu vingt et un ans, Rosette ?

— Le vingt-cinq septembre, ma tante.

— Très bien, mon enfant. J’en serai charmée.

Le regard de madame Breteuil alla des uns aux autres avec la même indécision ; il y avait certainement quelque chose là-dessous ; mais ses amis avaient tous l’air si tranquille et si peu mystérieux qu’elle garda le silence, et, ce qui était plus méritoire, elle se dit que cela ne la regardant pas, elle n’avait qu’à n’y plus penser.

Pendant que les quatre amis gardaient ce silence qui est la meilleure preuve de l’entente cordiale, deux petits coups retentirent à la porte, et mademoiselle Norine se présenta sur le seuil, avec cette modeste assurance qui était son plus charmant apanage.

— Vous êtes ici, Mamie ! fit-elle en rougissant ; je ne croyais pas vous y rencontrer.

— Que venais-tu donc chercher, si ce n’est moi ? fit madame Breteuil sur le ton de la plaisanterie.

Les yeux bleus se posèrent si franchement sur Edmond que celui-ci en soutint le regard avec une semblable assurance : mais tout aussitôt les myosotis se retournèrent vers Rosette, qui attendait, la navette en l’air, avec l’air du détachement le plus parfait.

— Je voulais demander à Rosette de me prêter son album de dessins de crochet… Je vous demande pardon, madame, ajouta-t-elle en s’adressant à madame Anglois ; on m’avait dit que vous étiez allée vous promener avec Mamie…

— Mais non, comme vous le voyez, je ne suis pas allée me promener, mademoiselle, dit madame Anglois en se carrant plus commodément dans son fauteuil ; je n’en suis que plus charmée de votre visite. Rosette, va donc chercher ton album pour cette jeune personne.

Le ton était empreint de persiflage, l’attitude était un peu moqueuse. Norine se sentit démontée ; la présence de deux dames l’avait en effet surprise, et elle ne savait plus trop quelle contenance faire, en voyant ses petits plans bouleversés. Elle s’approcha de Mamie, glissa tendrement une main dans celle de la bonne dame, et, de cette forteresse, regarda tout autour d’elle pendant que Rosette disparaissait.

Madame Anglois changea de place, de façon à tourner à peu près le dos à la jeune fille ; elle ne perdait cependant pas un de ses mouvements dans la glace qui lui faisait vis-à-vis. Norine n’avait pas encore l’expérience des glaces, de sorte qu’elle tomba dans le piège et ne se gêna plus pour contempler Edmond.

Celui-ci avait entamé une conversation avec madame Breteuil, et semblait ne pas s’apercevoir de l’attention dont il était l’objet ; pourtant il parlait un peu plus vite et plus haut que de coutume. Après un temps qui avait paru long, Rosette revint et présenta le petit album à sa compagne.

— Rentrons, dit madame Breteuil, qui sentait quelque chose d’étrange dans ces incidents si simples et si vulgaires.

Norine la suivit, et elles retournèrent chez elles.

— Cette petite fille !… fit madame Anglois quand elle les eut suivies du regard par la fenêtre assez longtemps pour les voir entrer dans leur chalet. Cette petite fille !…

Le regard de Rosette l’arrêta court ; elle s’approcha de la jeune fille, et, chose extraordinaire chez une personne si peu expansive, elle posa ses deux mains un instant avec une légère pression sur ses épaules mignonnes ; puis elle regagna son fauteuil et dit à sa nièce :

— Joue-nous donc quelque chose, puisque nous aimons la musique, nous autres !

Justin avait beau envoyer des bouquets, madame Guerbois allait repartir et lui avait annoncé son intention de le prendre pour cavalier dans son voyage. La proposition était d’autant moins discutable que le congé accordé par la maison Corroyeur touchait à son terme. Il fallut obéir !

La dernière soirée fut navrante pour les âmes sensibles. Lignon semblait la statue du désespoir, à ce point que madame Breteuil se crut obligée de le remonter un peu. Après le dîner, car il avait dîné au chalet, elle le fit venir auprès d’elle, l’arrachant ainsi à la contemplation de son idole, qui, placée de trois quarts, continuait à se laisser placidement admirer.

— Voyons, dit l’excellente femme, vous n’avez pas besoin d’avoir l’air aussi abruti, pour une séparation de trois semaines ! Et puis, vous l’avouerai-je, mon cher enfant ? – il avait bien fallu en venir à la familiarité avec Lignon, car, à moins d’être l’inabordable madame Anglois, il vous y forçait par son abandon personnel ; – je trouve que vous vous êtes enflammé un peu trop vite et un peu trop fort. C’est pis que menu fagot, ce feu-là ! Vous ne la connaissiez pas il y a trois mois, cette petite, et voilà que vous ne pouvez plus vivre qu’à l’ombre de son parasol.

— Si vous saviez comme je l’aime ! murmura Justin avec des regards à faire sauter une poudrière…

L’objet de sa flamme s’était tourné de profil, et ses yeux perdus à l’autre bout du salon interrogeaient les fenêtres éclairées du chalet Anglois, où sans doute on venait aussi de dîner.

— Mais tout le monde sait cela ! Vous n’en faites pas un mystère, d’ailleurs ! Toutefois il y a plusieurs manières d’aimer, et j’ai une vague idée que la vôtre n’est pas la meilleure.

Justin fut si surpris qu’il reporta son regard sur madame Breteuil.

— Non, continua celle-ci, puisant des idées encore non émises dans le courage qui lui était venu tout à coup. Vous la flattez trop, cette enfant, vous la traitez comme une femme, et ce n’est encore qu’une gamine ; vous avez là une éducation à faire, et si vous vous posez en humble adorateur, quand vous voudrez faire accepter un conseil, vous aurez bien de la peine… Je vous affirme, continua la bonne âme, un peu irritée du silence boudeur de Lignon, je vous affirme que, si vous ne changez pas votre manière d’être, vous ne serez pas le maître chez vous…

— Ah ! madame, que le ciel me préserve d’être le maître ! Quel mot brutal, vestige d’un autre temps, reste de cette domination cruelle, de cet inique servage qui si longtemps a pesé sur la femme ! Ce que je veux, c’est une compagne, une inspiratrice, une femme qui partage ma vie et mes idées. Quel meilleur moyen de trouver cela que de me faire de ma fiancée une amie ?

— On ne se fait pas une amie d’une jeune fille que l’on traite en enfant gâtée, répliqua madame Breteuil.

Lignon eut l’air tellement malheureux, qu’elle se hâta d’ajouter :

— C’est pour votre bien que je vous parle ainsi, mon cher ami.

— Je vous en remercie, répondit l’infortuné, du même ton dont on remercie le dentiste qui vient de vous arracher une dent.

Norine fit un léger mouvement : les fenêtres du chalet venaient de s’éteindre ; au même instant, la sonnette retentit à la porte.

C’était madame Anglois avec sa nièce et Reyer, – Reyer qui dînait là presque tous les jours.

Un instant après, Muriet fit son apparition. Depuis que Norine était promise, on pouvait le recevoir sans crainte, et puis, comment le bannir sans provoquer de la part de madame Guerbois des questions fort embarrassantes ?

Quelques autres personnes vinrent encore ; Lignon s’en souciait peu. Assis auprès de Norine, il n’eût pas troqué sa place contre l’empire des tzars.

La jeune fille était d’un autre avis. Quand on est une ingénue de seize ans à peine, et qu’on a auprès de soi un fiancé amoureux jusqu’au ridicule, on ne peut que se laisser adorer, mais c’est fort ennuyeux. Les autres s’amusaient là-bas !

Il y avait surtout un certain coin, où M. Breteuil, Rosette et Reyer riaient de tout leur cœur.

Que pouvait-on dire dans ce coin ? Que n’eût pas donné la jeune fiancée pour abandonner les douces paroles de son prétendu, et courir là-bas, – où d’ailleurs sa présence eût probablement arrêté ces rires qui semblaient la provoquer tout exprès ?

Muriet se joignit au groupe, et l’on continua de rire ; la voix d’Edmond Reyer se faisait quelquefois entendre ; c’était une pointe acérée qui tombait sur l’architecte ; mais la raillerie mordante était si bien déguisée sous une enveloppe spirituelle et irréprochable, que la victime ne pouvait s’en formaliser.

Qu’il était beau, Edmond, avec ses yeux intelligents, ses rares mouvements pleins de force et de grâce, avec la supériorité de son éducation intellectuelle et morale ! Muriet avait l’air d’un petit garçon auprès de lui…

Norine ramena involontairement ses regards vers son fiancé, qui plus que jamais lui parut laid et mesquin.

— Nous vivrons l’un pour l’autre uniquement, n’est-ce pas, ma Norine adorée ? murmurait l’amoureux Lignon. Le reste du monde ne comptera plus ! Est-ce que vous tenez au monde ?

— Je ne sais pas, répondit candidement la fiancée.

— Adorable enfant ! Le monde, voyez-vous, c’est un guêpier où l’on reçoit de rudes assauts ; ceux qui veulent vivre heureux n’ont qu’à s’en garder. Je ne dis pas que plus tard, lorsque je me serai fait une situation dans la littérature, nous ne puissions aller partout, la tête haute ; nous serons alors les vainqueurs de cette société qui…

Il laissa couler les flots de son éloquence pendant un certain temps, après lequel, pendant qu’il s’arrêtait pour reprendre haleine, Norine lui dit de sa voix mélodieuse :

— Mais le théâtre ?

— Le théâtre ? Oh ! je l’aborderai quelque jour. J’ai une idée de pièce… Vous verrez !

Norine jeta à son futur un coup d’œil plein d’une admiration naïve : elle le croyait, d’ailleurs ; pourquoi ne l’eût-elle pas cru ? Et puis cela flattait son amour-propre.

Cependant elle revint à la question pratique.

— Je parlais des représentations de théâtre, dit-elle. Est-ce que vous n’aimeriez pas aller au spectacle ? Moi, j’aimerais bien cela.

— Nous irons tant que voudrez, répondit Justin en souriant. J’ai des amis dans différents journaux, nous aurons des billets à discrétion.

C’était quelque chose, cela ; aussi Norine fut-elle plus gracieuse avec son prétendu qu’elle ne l’avait encore été. Pendant qu’ils causaient, Muriet les regardait du coin de l’œil, et madame Anglois, qui ne perdait rien, aperçut un petit sourire moitié compatissant, moitié ironique, décoché par l’architecte à la jeune fiancée. Celle-ci répondit par un regard très digne, qui n’excluait pas l’affection.

— Allons, pensa madame Anglois, elle est complète ! La soirée s’avançait, les hôtes se séparèrent. Seuls les habitants des deux chalets restaient ensemble.

— Il faut vous dire adieu, mes enfants, dit madame Guerbois, qui tombait de sommeil. Nous partons demain à six heures.

Rosette fit un mouvement pour se retirer ; sa tante la retint d’un geste imperceptible ; elle avait envie d’assister à ces adieux-là.

Reyer attendait debout, le chapeau à la main, prêt à reconduire les deux dames.

Justin s’avança très pâle, sous le lustre, et embrassa Norine sur les deux joues. C’était dur de la quitter comme cela.

Madame Anglois réprima un mouvement si vif que Rosette sentit le coude de sa tante dans ses côtes : pendant que Lignon, véritablement navré, plantait ses baisers sur les joues de sa fiancée, celle-ci avait regardé Reyer.

— Allons-nous-en, fit brusquement madame Anglois ; allons, vite, tout le monde dehors !

Elle bouscula devant elle Rosette et Reyer, prit congé des autres le plus succinctement du monde, et ne déragea pas jusqu’au moment où le sommeil la prit en pitié.

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