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Chapitre 12

Quelques jours s’écoulèrent, et madame Breteuil, malgré toute sa bonté, ne pouvait s’empêcher de convenir que, depuis le départ d’Eulalie et de Lignon, sa demeure lui paraissait plus aimable, la brise de mer plus fortifiante, le firmament lui-même plus vaste et mieux aéré. Elle se préparait à jouir doucement des trois semaines qui lui restaient encore à passer à Dieppe ; il était convenu que Norine resterait avec elle jusqu’au retour.

Madame Guerbois, ne se souciant guère d’admettre beaucoup son futur gendre dans son étroit intérieur, avait supplié son amie de garder la jeune fille jusqu’au moment où tout le monde rentrerait à Paris.

Madame Breteuil avait consenti : l’obstacle Muriet était écarté par le seul fait des fiançailles, l’obstacle Lignon était retourné à sa librairie ; quel autre obstacle eût pu se lever entre elle et le repos ? Norine ne pouvait avoir dans la tête d’autre idée que son mariage, et le fait est qu’il y avait là de quoi occuper une cervelle de jeune fille.

Mamie se dit qu’elle allait enfin jouir d’un repos bien gagné.

La vie ordinaire avait repris entre les deux chalets ; Norine se trouvait souvent en tiers dans les entretiens de Rosette et d’Edmond Reyer. Les jeunes amis n’en paraissaient point émus. Ils causaient comme d’habitude, sans trop se soucier à vrai dire si leur compagne pouvait les comprendre. Insensiblement, la conversation tournait souvent du côté du mariage. Chacun exprimait ses idées ; Edmond et Rosette bataillaient quelquefois, mais de cette façon railleuse et discrète qui permet à l’auditeur de se demander si les combattants pensent vraiment ce qu’ils disent.

Norine écoutait en silence. Dans son for intérieur, elle trouvait leurs idées parfaitement ridicules. Quoi ! vivre de sacrifice ! avoir du goût pour l’effacement ! Préférer le plaisir de renoncer à ce que l’on préfère à celui d’imposer sa volonté ? C’est donc un plaisir de renoncer à quelque chose ! Fallait-il avoir l’esprit biscornu pour débiter des choses pareilles !

Un jour, Edmond n’étant pas venu, madame Anglois s’en alla passer un bout d’après-midi chez son amie, et les deux jeunes filles se trouvèrent seules, ce qui ne leur était pas arrivé depuis longtemps.

— Cela ne vous semble-t-il pas singulier d’être fiancée, tout à coup, si vite ? demanda en souriant Rosette.

Norine hocha la tête avec une expression entre oui et non.

— Vous êtes si jeune, reprit la jeune fille, que cela doit vous sembler un rêve !…

Norine ne parut pas de cet avis ; elle aimait les réalités, et le rêve la préoccupait fort peu.

— Avez-vous fait quelques projets d’avenir ? continua Rosette.

Au fond, tout cela lui était fort égal ; mais quand on a commencé une conversation, comment la laisser tomber sans impertinence ? Il y a des gens que cela préoccupe fort peu, mais Rosette avait la faiblesse de s’inquiéter des formes polies.

— Des projets ? répéta Norine en haussant les sourcils ; oh ! oui, certainement ! Nous aurons une chambre bleue, en reps ; c’est joli. Et puis le salon en velours violet ; c’est riche.

— M. Lignon a de la fortune ? demanda innocemment Rosette.

Norine pinça les lèvres ; depuis sa promotion à de nouvelles dignités, elle avait perdu totalement cette douceur touchante qui était jadis son plus grand charme ; elle ressemblait maintenant à une personne qui dans un omnibus retire ostensiblement ses pieds pour qu’on ne marche pas dessus.

— Dans tous les cas, répondit-elle, nous serons dans l’aisance.

— Je n’en doute pas, reprit Rosette avec un accent de bonne humeur fait pour atténuer ce que sa question avait pu présenter d’indiscret. Mais je voulais parler de votre vie intérieure ; c’est cela qui est intéressant ; le reste ne vient qu’après.

— Oh ! pour l’intérieur, fit Norine, soudain dégelée, c’est bien simple : M. Lignon ira à ses affaires tous les jours ; moi, j’aurai une bonne pour faire les choses matérielles, et je n’aurai à m’occuper que de la surveillance. Je la ferai travailler, vous pouvez y compter, car à quoi bon payer les gens si cela ne doit pas vous épargner de la peine ?

— Et vous, que ferez-vous ?

— Moi ! je lirai, j’irai me promener. Je ferai des visites… J’ai assez travaillé depuis que je suis née ! Je me reposerai.

— Est-ce que vous pensez, reprit Rosette un peu surprise d’une profession de foi si nette, que M. Lignon aimerait cela ? Les maris n’aiment pas beaucoup, en général, que leurs femmes sortent seules quand elles sont très jeunes ; la liberté leur vient ensuite, mais dans les commencements…

— Oh ! pour cela, fit Norine d’un ton sec, cela m’est bien égal ! Dans les commencements du mariage, j’ai entendu dire que les maris font tout ce que leurs femmes veulent ; j’accoutumerai M. Lignon à m’obéir, et quand il en aura pris l’habitude, cela ira tout seul. Je n’ai pas du tout l’intention de faire ses volontés ; c’est lui qui fera les miennes.

Rosette, avertie par je ne sais quoi, leva les yeux et aperçut, sur le seuil, sa tante qui contemplait Norine avec la même curiosité qu’inspirerait un animal désagréable et jusqu’à un certain point dangereux.

— Vous aurez de la chance, mademoiselle, fit la voix profonde de madame Anglois, si votre mari s’arrange d’une telle profession de foi.

Norine tressaillit et se retourna comme un serpent à qui l’on a marché sur la queue.

Le regard que reçut madame Anglois n’avait plus aucun rapport avec les myosotis, mais il ne parut point effrayant à la destinataire, qui vint s’asseoir tranquillement auprès des jeunes filles. Quelques instants après, Norine se retira.

— Dis-moi, Rosette, fit la tante, après que l’atmosphère du salon se fut éclaircie et comme reposée autour des deux femmes, es-tu méfiante par nature, ou confiante par principe ?

— Confiante, ma tante, répondit la jeune fille.

— As-tu du goût pour les épreuves ?

— Cela dépend. Du goût, non ; quand c’est utile, je sais les supporter.

— C’est bien. Je crois qu’il ne sera pas mal d’essayer…

— Si vous croyez que ce soit bon, faites ce que vous voudrez, ma tante, répliqua Rosette.

Ses joues brunes s’étaient colorées, et elle leva sur madame Anglois un regard qui ressemblait un peu à une prière.

— Il y a, fit la tante, des épreuves qui sont bonnes pour tout le monde, excepté les rusés ou les méchants ; si tu n’as pas confiance, mon enfant, il ne faut pas t’exposer, mais alors l’avenir est incertain…

— Faites comme il vous plaira, ma tante, j’ai confiance en vous d’abord ! répondit Rosette.

Sa main tremblait un peu, mais son visage s’était rasséréné ; le regard qu’elle posa sur son amie était aussi pur et plus profond que jamais regard bleu de Norine.

Le soir venu, on s’en fut sur la plage ; avec une certaine intuition de malice, madame Anglois dirigea la promenade du côté des rochers où Muriet avait trouvé tant de plaisir à déchausser Norine. Il n’était point là ce soir, l’architecte ; quelque devoir de société, lucratif sans doute, l’avait retenu au Casino.

Rosette marchait auprès de sa tante, et M. Breteuil, qui l’avait en grande amitié, avait entamé avec elle une longue discussion musicale.

Edmond Reyer rejoignit le petit groupe, et comme d’ordinaire allait se mettre auprès de ses amies ; madame Anglois, tout en lui adressant quelques paroles, ne lui céda point sa place ; M. Breteuil tenait l’autre côté ; madame Breteuil, entourée d’amis, marchait à quelque distance ; Edmond se trouva rejeté un peu en arrière, auprès de Norine, qui cheminait seule, et visiblement à l’écart.

— Toute seule aujourd’hui, mademoiselle ? dit-il. Voilà ce que c’est que d’être fiancée ; on n’ose plus vous troubler dans vos réflexions.

Norine leva vers son interlocuteur un regard qui disait clairement :

— Pourquoi vous moquez-vous de moi ?

— On a de quoi penser quand on va se marier. Ce cher Lignon ! C’est le meilleur garçon que je connaisse, et digne de son bonheur, ajouta-t-il avec un sourire.

— Quel bonheur ? demanda Norine.

Sa voix était calme, mais un peu plus grave que de coutume.

— Mais celui de vous épouser… celui d’avoir conquis votre sympathie. Il vous aime très tendrement, mademoiselle, ajouta Reyer devenu soudain sérieux ; il sentait chez Norine une hostilité secrète à l’endroit de ses paroles, et cela lui donnait un peu d’irritation… C’est un honnête homme, et il vous aime ; c’est un bonheur qui n’est pas donné à toutes les femmes.

— Je ne l’aime pas, dit Norine si tranquillement, qu’Edmond crut avoir mal entendu. Je ne l’aime pas. Je l’épouse parce qu’il faut que je me marie, ou, sans cela, la vie chez moi me serait intolérable ; mais si j’étais libre, je ne l’épouserais pas.

— Mais alors il ne faut pas l’épouser ! fit Reyer, avec un peu de colère dans la voix.

Il avait grande envie de planter là cette petite fille sèche qui lui faisait, à lui presque étranger, des confidences si peu provoquées.

— Si j’étais libre, ce n’est pas lui que j’épouserais, reprit Norine ; mais je subis ma destinée.

Une curiosité bizarre, et il le savait d’avance, tout à fait dévoyée, saisit le jeune homme ; il indiqua du bout de sa canne Muriet qui apparaissait à quelque distance.

— Voici Muriet, dit-il ; je vais le chercher.

Norine comprit à merveille.

— Non, dit-elle ; je vous en prie, laissez-le où il est ; nous n’avons pas si souvent occasion de causer ensemble.

Rosette se retourna et regarda les deux jeunes gens qui se trouvaient un peu en arrière. Edmond pressa le pas pour la rejoindre ; mais Norine s’attardait avec une telle persistance que, sous peine d’impolitesse, il dut ralentir le pas.

— C’est très dur, je vous assure, monsieur, reprit Norine, de devoir se sacrifier si jeune, et de se marier, pour ainsi dire, contre son gré. C’est le malheur de la pauvreté… Les riches sont très heureux, ils choisissent ; nous autres, nous acceptons…

— Quand une fois on a accepté un devoir, on n’a plus qu’une chose à faire, dit Edmond avec quelque autorité, c’est de le remplir en conscience et de ne pas permettre à sa pensée de s’en écarter un moment.

Norine jeta au jeune homme un regard tel que Lignon n’en avait certainement jamais reçu, et répondit avec un soupir, en baissant les yeux :

— Il faudrait pouvoir le faire, mais on n’est pas toujours maître de sa volonté.

Edmond resta pétrifié et s’arrêta court. Non qu’il n’eût remarqué le manège de coquetterie de Norine à son égard, mais il était loin de s’attendre à cet assaut en règle.

Dans la franchise brutale de l’aveu d’indifférence de la jeune fille à l’égard de son futur, il avait pu voir l’humeur d’une ambitieuse en présence d’un mariage qui ne répondait pas à ses vues ; mais ceci dépassait toute limite.

Norine s’était arrêtée en même temps que lui, sans gêne apparente ; elle avait toujours sur elle une sorte de trouble pudique, qui lui permettait de sembler à son aise, si elle le voulait, dans les circonstances difficiles ; sa manière d’être ordinaire étant l’embarras, comment savoir si elle était embarrassée ou non ?

Ce temps d’arrêt fut très court. Edmond se remit en marche comme par la détente d’un ressort, et Norine à son côté continua de regarder le galet. Le silence n’avait pas duré plus d’une demi-seconde.

— Il faut être maître de sa volonté, reprit Reyer en pressant le pas ; celui qui dit : C’est plus fort que moi, deviendra peut-être un jour capable de tous les crimes.

Le rire argentin de Norine résonna dans le crépuscule.

— Des crimes ! dit-elle.

— Oui, des crimes, répondit Edmond, en se hâtant encore davantage.

Ils avaient rejoint les autres.

Comme sous l’influence d’une pression magique, une petite place se fit entre Rosette et madame Anglois, et le jeune homme se trouva pour ainsi dire enveloppé de ses deux amies. Une sensation extraordinaire de tiédeur et de bien-être l’envahit, et il resta silencieux, jouissant de sa quiétude comme s’il l’avait retrouvée après l’avoir cherchée longtemps.

La nuit tombait ; la petite caravane rebroussa chemin.

Norine vaguait aux côtés de madame Breteuil d’un air rêche et ennuyé. Elle avait fait une école, une grosse école, elle le sentait bien. Pourquoi ? Elle n’eût pu le dire ; tout au fond d’elle-même et dûment interrogée, elle eût peut-être répondu ceci : qu’elle avait si grande envie d’épouser Edmond Reyer qu’elle n’avait pu résister au besoin de le lui faire savoir. Femme, elle eût employé d’autres moyens ; jeune fille, elle avait cru que peut-être elle deviendrait désirable à ses yeux, s’il se croyait préféré. C’est un calcul absurde, faux et ridicule : on ne manque jamais de le faire d’abord, mais on s’en corrige.

— Bah ! se dit Norine en réfléchissant aux suites possibles de son algarade, après tout je ne lui ai rien dit ; il n’en parlera pas, et s’il en parlait, je dirais qu’il a menti ; personne ne le croirait, d’abord ! Est-ce que tout le monde ne sait pas combien je suis incapable dune chose pareille ?

Elle était inquiète cependant ; à la façon dont Reyer avait disparu entre ses deux amies, elle se demandait s’il n’y avait pas là quelque complot qu’elle eût ignoré… mais quoi ?

Heureusement, Muriet venait à leur rencontre ; le soir s’assombrissait ; plusieurs messieurs avaient offert leur bras à des dames, pour les guider sous le ciel couvert de nuages gris.

Muriet se trouva bientôt près de Norine, dont l’isolement fit pitié à son cœur charitable, et suivant l’exemple des autres, il passa sous le sien le bras de la jeune fille qu’il serra contre son cœur.

C’était la première fois depuis les fiançailles qu’il se trouvait à pareille fête ; aussi l’étreinte fut-elle étroite.

Norine ne dit rien, et ne retira point son bras. Après l’échec qu’elle venait de subir, c’était une consolation que de retrouver celui-là.

Elle n’aurait pas eu besoin de lui en dire si long, à cet ami, pour lui délier la langue et les mains ! C’est pour cela qu’elle ne lui dit pas grand-chose ; un de ses principes d’ingénue était que, lorsque les gens vont tout seuls, il n’est pas nécessaire de les encourager ; or Muriet allait très bien tout seul.

— Vous allez donc vous marier ? demanda-t-il à demi-voix.

— Oui, répondit Norine.

— Cela ne vous fait pas de peine ?

— Quoi ?

— Vous savez bien que ce mariage causera des chagrins. Mais il faut se résigner, n’est-ce pas ?

Il se résignait, le brave garçon ! Et, tout en se résignant, il cherchait la main de Norine, cachée sur son poignet par les franges du mantelet. La main se dégagea tout doucement… Il faut savoir se tenir. Alors il serra le bras plus étroitement, et le bras ne résista point.

— Vous aurez un joli petit intérieur, reprit-il ; vous inviterez souvent vos amis, je pense ? et l’on ne fera pas de musique ?

— La musique ? Je l’ai en horreur ! répondit Norine avec un élan de franchise très sincère.

— Il ne faut pas dire cela, fit Muriet ; certaines gens seraient assez bêtes pour en conclure qu’on manque de goût ! Mais on n’est pas forcé d’en faire, n’est-ce pas ? Lignon vous aime comme un fou ; dites, mademoiselle, vous n’oublierez pas que c’est moi qui l’ai amené chez vous, moi qui suis l’instrument de son bonheur ?

Norine demeurait muette comme une carpe.

Ils étaient restés en arrière ; la pluie qui commençait à tomber avait chassé les promeneurs ; un mouvement se fit dans le groupe au moment de se disperser. Muriet embrassa vivement Norine sur les deux joues, au coin des lèvres.

— Bonsoir, mademoiselle, lui dit-il aussitôt.

Mais madame Breteuil, qui s’était retournée au même instant en disant : « Où donc est Norine ? » avait été témoin des baisers. Au premier, elle avait cru s’être trompée, d’autant qu’on n’y voyait pas clair ; au second, elle reçut un grand coup dans son cœur honnête.

— Norine ! fit-elle d’une voix étouffée.

— Me voici, Mamie, répondit la jeune fille en se rangeant promptement tout près d’elle.

On se disait bonsoir ; dans le brouhaha de ce moment agrémenté de parapluies, personne ne s’aperçut que madame Breteuil avait tourné le dos à Muriet sans répondre à son salut.

Celui-ci haussa les épaules, mit les mains dans ses poches et s’en alla.

Une voiture passait, les voisins de chalet s’y entassèrent, Reyer monta sur le siège, et personne ne dit plus mot jusqu’au logis. En descendant, madame Breteuil demanda à madame Anglois si elle ne venait pas prendre une tasse de thé.

— Non, merci, répondit la dame d’un air plus formidable encore que de coutume. Nous nous reverrons bientôt, mais pour le moment je n’ai pas envie de prendre de thé. Allons, petit monde, ne vous faites pas mouiller, rentrez !

Elle poussa devant elle Edmond et Rosette, qui obéirent sans résistance, et sonna si vigoureusement à sa porte que l’anneau faillit lui rester dans la main.

Lorsque les trois amis se trouvèrent seuls dans le salon du chalet, débarrassés de leurs pardessus et de leurs chapeaux, ils se regardèrent un instant avec une expression singulière ; on aurait dit qu’ils ne savaient s’ils devaient rire ou pleurer.

L’impassible figure de madame Anglois, dérogeant à toutes ses habitudes, exprimait une colère mêlée de comique, bien drôle à contempler.

Les jeunes gens la regardèrent, puis leurs yeux se rencontrèrent, et par un très léger mouvement, sans emphase et sans bruit, ils se trouvèrent tout à coup dans les bras l’un de l’autre.

La tête de Rosette se cacha sur le veston d’Edmond, qui mit un tendre baiser sur les cheveux soyeux à portée de ses lèvres ; puis il conduisit la jeune fille à un fauteuil, serra fortement la main de madame Anglois et s’assit lui-même en face d’elle, le tout sans proférer une parole.

— Le petit monstre ! s’écria la bonne dame.

Rosette sourit et regarda Reyer avec une inexprimable tendresse. Celui-ci lui prit la main, qu’il baisa avec respect.

— Le petit monstre ! Elle vous a fait sa déclaration ? Enfin on saura à quoi s’en tenir.

— Pardon, fit doucement Reyer, vous comprenez que je ne puis parler de cette jeune fille, que vous appelez le petit monstre, ni en bien…

— Parbleu ! gronda madame Anglois.

— Ni en mal ! conclut Reyer sans se troubler.

— Est-ce que vous croyez que j’ai besoin de vos confidences ? fit la tante de Rosette avec un indicible dédain. Vous figurez-vous que je ne sais pas mot pour mot ce qui s’est passé ? Vous ne savez donc pas que j’ai des yeux derrière la tête ? Tenez, je vais vous raconter la chose ; quand elle a commencé à vous entreprendre, vous avez voulu nous rejoindre, parce que ça vous ennuyait ; mais elle tenait bon, et vous avez été trop poli pour la planter là ; alors elle a continué, et elle vous a dit carrément, ou pas carrément, ça n’y fait rien, que c’était vous l’idéal de ses rêves ! C’est alors que vous vous êtes arrêté, mon cher, parce que vous étiez si indigné que vos jambes ont refusé d’aller plus loin ; vous lui avez rivé son clou, et vous êtes accouru vers nous. Je sais bien que ce n’est pas amusant pour un homme, ces petites histoires-là, mais du diable si j’ai pitié de vous cette fois-ci !

Elle regarda Reyer d’un air de triomphe, les yeux brillants, les lèvres serrées, avec une joie pleine de malice, répandue sur toute sa personne anguleuse.

Moitié riant, moitié vexé, Reyer essaya de se défendre.

— Pas du tout, rétorqua madame Anglois ; il fallait en venir là ; depuis son arrivée, elle vous faisait des yeux qui m’ennuyaient. Tant qu’elle n’a pas été promise à son imbécile d’amoureux, elle était à peu près dans son droit, puisqu’elle n’est pas obligée de savoir que vous êtes depuis deux ans le fiancé de Rosette ; mais à présent qu’elle en a un pour son compte, et ouvertement encore, ce qui est joliment moins incommode que pour vous, il lui faut braconner sur les terres du voisin ? Je lui apprendrai à braconner, moi ! Elle va voir de quel bois je me chauffe !

— Ma tante, intercéda Rosette, pensez à la situation ridicule dans laquelle vous mettrez Edmond.

Madame Anglois allait répondre avec vivacité, mais le regard de sa nièce lui coupa la parole.

— Et lui, le grand benêt, fit-elle en se tournant vers le jeune homme qui souriait, il ne la regardait seulement pas ! Moi, à sa place, je l’aurais affriolée, pour lui donner une bonne leçon.

— Non, vous n’auriez pas fait cela ! répondit Edmond en riant, pas vous, droite comme vous l’êtes. Allons, vous avez eu votre petite épreuve ; j’en sors vainqueur, n’est-ce pas, Rosette ?

Rosette souriait ; une légère humidité donnait à ses yeux un brillant extraordinaire.

— Vous n’avez pas douté, Rosette chérie ! Vous n’avez pas douté, dites ?

— Non, répondit Rosette, une fois ou deux cela m’a fait mal de la voir vous regarder ainsi, mais c’était de l’indignation contre elle, et non de l’inquiétude à votre égard.

— Enfin, conclut Reyer, dans deux mois nous serons mariés !

— Ce ne sera pas trop tôt, grommela madame Anglois.

Et Rosette fit de la musique pendant une heure.

Il pleuvait à torrents, on entendait le vent gronder par rafales, de temps en temps le bruit des lames contre la falaise arrivait pendant un silence.

Mais tout cela était indifférent aux trois hôtes du chalet.

Lorsqu’à onze heures Edmond sortit, et que le vent, qui retourna son parapluie, faillit en même temps lui enlever son chapeau, il ne fit qu’en rire et s’en alla tout joyeux. Il était sûr du cœur de sa fiancée ! Soudain il se rappela comment Muriet avait clos la marche avec Norine à son bras, et dans la nuit ruisselante, maussade, affreuse, il éclata de rire tout seul, devant un réverbère qui n’y comprit rien.

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