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Chapitre 13

Pendant ce temps, une scène fort différente s’était passée au chalet Breteuil.
À peine rentrée, Mamie avait revêtu une robe de chambre, défendu sa porte et pris son air le plus sérieux. Norine, pressentant un orage beaucoup plus redoutable que celui qui grondait au dehors, se tenait bien tranquille dans sa chambrette, où elle se déshabillait à petit bruit. L’idée lumineuse de se coucher sans rien dire à personne et de feindre un profond sommeil lui était venue sur le seuil, et elle allait la mettre discrètement à exécution, lorsque madame Breteuil renversa ce beau projet.

Deux petits coups secs à la porte, et Mamie entra, tout de blanc vêtue, semblable à la statue du Commandeur. Norine, qui tressait ses beaux cheveux, se tourna vers elle d’un air étonné ; la visiteuse prit une chaise. En voyant que cela menaçait d’être long, l’ingénue s’appliqua à sa seconde tresse, que ses doigts parcoururent avec une sage lenteur.

Lorsque madame Breteuil se vit en présence de la coupable, – et celle-ci calme comme l’innocence, – elle fut interdite un instant. Elle avait vu, de ses yeux vu, Muriet prendre le bras de Norine, elle avait vu le baiser si placidement reçu, elle se sentait pleine d’une indignation légitime, et devant la sérénité modeste de la jeune fille, c’est elle qui se sentait embarrassée.

Cette impression bizarre ne subsista que pendant un instant ; la réaction fut prompte et vengeresse. Aux yeux du chaperon trompé, la modestie devint de l’impudence ; plus le front était pur et les yeux innocents, plus l’hypocrisie se montrait flagrante.

— As-tu pensé, Norine, dit madame Breteuil en s’efforçant de maîtriser sa colère, t’es-tu figuré que tu pourrais toujours te moquer de moi, et que je ne m’en apercevrais jamais ?

Le visage angélique s’empourpra, les myosotis débordèrent comme des coupes trop pleines, et la voix modeste de Norine murmura :

— Ô Mamie ! comment pouvez-vous supposer que je me moque de vous ?

Madame Breteuil recouvra soudain tout son sang-froid. Lorsqu’un être est absolument de mauvaise foi et s’abaisse jusqu’au mensonge consommé, la colère fait place à un tel mépris, qu’on se demande si c’est seulement la peine de le confondre. Si aucun autre intérêt n’était en jeu, on lui tournerait le dos, et l’on s’en irait avec l’indifférence du dégoût.

Ici, pas moyen de s’en aller. Madame Breteuil avait une responsabilité morale dont elle ne pouvait se débarrasser si facilement. Elle regarda le candide visage, impeccable ! Modeste et confuse, les yeux baissés, la tête légèrement inclinée, Norine semblait résignée à toutes les injustes calamités dont il plairait au ciel de l’accabler.

— Je reconnais, dit Mamie, qu’il est absolument inutile de te faire des questions ou des remontrances. Je m’aperçois un peu tard que tu es d’une certaine espèce de gens : ceux qui s’arrangent, même pris la main dans le plat, pour vous mettre dans votre tort. Cela peut passer tant qu’on ne l’a pas remarqué ; mais, du jour où l’on a les yeux ouverts, cela ne passe plus du tout. Je t’avais prévenue de ne pas permettre de familiarités à M. Muriet ; est-ce vrai, oui ou non ?

— C’est vrai, Mamie, répondit innocemment l’ingénue ; mais c’était avant que je fusse fiancée à M. Lignon.

— Ah ! fit madame Breteuil stupéfaite à cet argument imprévu. Et, depuis que tu es fiancée à M. Lignon, tu peux permettre des familiarités à M. Muriet ?

Les yeux bleus se levèrent, méchants et durs, avec une expression si nouvelle, que madame Breteuil, déjà stupéfaite, en demeura pétrifiée.

— Je ne sais pas ce que vous appelez des familiarités, dit Norine d’un ton sec. Je n’ai rien à me reprocher.

— Pas même de t’être fait embrasser ce soir par Muriet ? demanda Mamie, dont la colère était revenue au grand galop, sentant probablement qu’on avait ici besoin d’elle.

— Si M. Muriet veut m’embrasser, rétorqua Norine extrêmement calme, je ne puis pas l’en empêcher. Il m’embrassait chez mes parents, quand il venait les voir, et personne chez nous n’a jamais trouvé à redire à cela.

Les bras tombèrent moralement à madame Breteuil ; matériellement, elle les croisa sur sa poitrine.

— Et tu crois que ton fiancé aimerait cela ? dit-elle dans un ébahissement qui ne connaissait plus de limites.

— Je ne pense pas que mon fiancé ait l’esprit assez singulier pour voir du mal là où il n’y en a pas ! répliqua Norine, qui se mit à pleurer.

Entre autres dons, mademoiselle Guerbois avait celui de pleurer à volonté ; la sécheresse qui donnait tant de loisirs à son père n’avait pas la moindre influence sur les deux mignonnes fontaines toujours prêtes à déborder des paupières soyeuses.

— Oh ! si tu pleures, fit madame Breteuil, cela ira beaucoup plus mal. C’est donc moi qui vois du mal où il n’y en a pas ?

— Je ne sais pas, moi ! s’écria l’innocence outragée ; depuis quelque temps, on me cherche constamment querelle, on me trouve toujours en faute ; mon père et ma mère ne m’ont jamais rien reproché de semblable. Il me semble qu’on ne doit pas accuser sans fondement une jeune fille innocente… Non, vraiment, je n’avais jamais pensé qu’on pût me dire des choses pareilles ! Ce n’est pas convenable de me faire songer à des choses que je ne devrais pas savoir !

Madame Breteuil se leva.

— C’est parfait, dit-elle. Tu n’es pas seulement hypocrite, tu es insolente. Nous réglerons ceci demain. Je te souhaite le bonsoir.

Elle s’en alla avec majesté. Lorsque la porte se fut refermée sur elle, Norine, rejetant ses tresses en arrière, lui adressa une série de pieds de nez et lui tira la langue une demi-douzaine de fois.

— Ça vous apprendra ! dit-elle entre ses dents, pour se reposer de ses exercices hygiéniques. Et puis essayez de dire du mal de moi à Justin, et vous verrez comme vous serez reçue !

Le lendemain, dès que l’heure le permit, – ce qui est beaucoup plus tôt au bord de la mer qu’à Paris, – madame Breteuil courut chez son amie. Celle-ci ne parut point surprise de la voir à neuf heures du matin, en robe de chambre et les pieds chaussés de caoutchoucs, car la pluie faisait rage. Elle ne fit même pas de questions, car elle pensait non sans quelque raison que si une voisine vient vous voir sous des torrents d’eau, c’est qu’elle a quelque chose à vous dire, et que le plus sage est de la laisser s’exprimer sous la forme qui lui convient le mieux.

— Vous aviez raison ! s’écria madame Breteuil, cent fois raison, et je ne suis qu’une bête !

— N’allons pas jusque-là ! répliqua madame Anglois sans s’émouvoir ; vous apportez dans vos jugements une précipitation qui me semble blâmable. Qu’y a-t-il ?

— Cette petite fille se moque de nous !

— De vous, peut-être, – il y a longtemps que je le crois ; elle ne se moque pas de moi, à l’heure présente, je vous l’affirme.

— Que s’est-il donc passé ? demanda madame Breteuil stupéfaite.

— Eh bien, mais, et vous ? que vous est-il arrivé ?

— Figurez-vous, commença Mamie, qui avait à peine repris haleine, que je lui avais défendu de…

Ici, la bonne dame s’arrêta sous le regard inquisiteur de son amie. Au fond, qu’avait-elle défendu à Norine ? C’était si ténu, si difficile à exprimer, qu’elle-même ne savait quels mots employer. Elle trouva plus simple de repartir sur de nouveaux frais.

— Je lui avais ordonné, dit-elle, d’éviter Muriet autant que possible ; depuis qu’il m’avait dit si catégoriquement qu’il ne l’épouserait pas, je n’avais en lui que fort peu de confiance…

— Encore trop ! répliqua madame Anglois en levant son implacable index.

— J’en conviens, répondit son amie avec toute l’humilité possible. Mais enfin je n’en avais pas beaucoup, puisque j’avais dit à cette petite rusée de l’éviter. Qu’est-ce que vous croyez qu’ils ont fait hier soir ?

Madame Anglois regardait Mamie avec des yeux pétillants de malice et de joie ; ces yeux-là semblaient danser dans sa tête, tant ils exprimaient de satisfaction.

— Qu’ont-ils fait ? dirent les lèvres compassées, qui se donnaient un mal inimaginable pour ne point rire.

— Ils se sont embrassés, à la porte du chalet, sous mon nez et sous le vôtre…

— Pas sous le mien ! fit madame Anglois. Le mien était ailleurs et s’occupait d’autre chose ; – du reste, il avait son compte, mon nez ; mais c’était son affaire, il s’était arrangé pour cela.

Madame Breteuil resta interdite. Cette manière de comprendre la conversation la déroutait parfois ; mais elle revint vite à son sujet.

— Sous mon nez, soit ! dit-elle. Est-ce que vous ne trouvez pas cela épouvantable ?

Les narines de madame Anglois frémirent d’aise, et elle répondit :

— Épouvantable, non. Très drôle !

— Très drôle ? Et ce malheureux Lignon ? Dans quelle situation cela me met-il vis-à-vis de lui ?

— Ah ! voilà ! fit madame Anglois, qui sembla réfléchir. Au fond, cela lui est peut-être égal !

— Égal ?

— Probablement ; il n’y croira pas ; or, s’il n’y croit pas, c’est comme si cela n’était pas.

— Par exemple ! s’écria madame Breteuil en bondissant.

— Au point de vue de votre ingénue, ma chère amie, pas au mien. Et M. Breteuil, que dit-il de cela ?

— Il n’y croit pas ! répondit Mamie d’un ton piteux, prête à pleurer. Quand je lui en ai parlé, il m’a ri au nez, en disant que je m’étais trompée, et que j’avais l’habitude de me faire des monstres de tout.

Ici, madame Anglois n’y put tenir. Pour la première fois depuis sa plus tendre jeunesse, elle éclata de rire à en pleurer et fut obligée de tirer son mouchoir de poche.

À ce spectacle qu’elle n’avait vu de sa vie, madame Breteuil fut saisie d’un tel étonnement qu’elle en oublia sa contrariété et ne songea plus qu’à contempler cet événement inouï.

Rosette survint effrayée, se demandant si quelque malheur n’était pas arrivé, et, témoin de cette gaieté folle, n’en fut pas plus rassurée pour cela.

Plus madame Anglois regardait la figure bouleversée de son amie, plus le côté comique de la situation lui semblait amusant ; enfin elle reprit son sérieux, et, se dirigeant vers Mamie, elle la secoua fraternellement par les épaules.

— Voyez-vous, ma bonne amie, lui dit-elle, vous ne pouvez pas vous figurer combien tout cela est amusant ; vous allez comprendre ma joie si je vous dis qu’un quart d’heure avant d’embrasser l’architecte, votre ingénue avait fait une déclaration à Edmond Reyer. Si à cela vous ajoutez qu’elle a assez embobiné votre mari pour qu’il aime mieux s’en rapporter à sa réputation qu’à votre parole, vous arrivez avec moi à la conclusion exhilarante que les hommes sont des imbéciles, mais imbéciles à s’en pâmer.

— Pas tous, ma tante, fit observer doucement Rosette.

La main de madame Anglois lissa les bandeaux rebelles qui se trouvaient à sa portée.

— Pas tous, c’est vrai ! Une exception unique ! dit-elle en souriant.

Madame Breteuil n’avait pas encore compris, ou plutôt ne voulait pas comprendre.

— Qu’est-ce qu’Edmond Reyer vient faire là-dedans ? demanda-t-elle. C’est de Muriet que je vous parle !

— J’entends bien, et vous aussi, vous entendez bien ? Je vous dis qu’elle a fait une déclaration à Reyer hier soir, sur le galet, en ma présence et en la vôtre. Je l’ai vue, – la déclaration, – je ne l’ai pas entendue, mais c’est tout comme ; Rosette aussi ; n’est-ce pas, Rosette ?

La jeune fille inclina la tête ; un sourire charmant, mélange de confusion et de triomphe discret, illumina son visage intelligent, puis elle redevint grave.

— Or, je puis bien vous le dire, Edmond épousera Rosette dans deux mois. Elle héritera alors d’un parent fort riche, qui lui avait légué sa fortune en la suppliant de ne pas se marier avant vingt et un ans. C’était un homme sensé ; il prétendait que, lorsque les femmes se marient trop jeunes, cela finit toujours mal soit pour leur santé, soit pour leur moral ; si la condition avait été posée relativement à l’héritage, je suis convaincue que Rosette aurait passé outre, et je le lui aurais conseillé moi-même ; je n’aime pas qu’on achète la fortune par une concession déplaisante. Mais ce brave homme avait fait cela avec tant de politesse et de douceur, disant seulement qu’il comptait sur le bon sens et sur le respect de Rosette pour sa mémoire, – que tout le monde s’est empressé de faire comme il le désirait. Reyer l’a demandée en mariage, nous lui avons raconté la chose, il a trouvé cela tout naturel, et dans deux mois, Rosette, étant majeure, deviendra madame Reyer, à leur grande satisfaction à tous deux. N’est-ce pas gentil ?

Madame Breteuil avait déjà embrassé et réembrassé Rosette, qui souriait.

— C’est extrêmement gentil, dit-elle ; mais pourquoi en faire mystère ?

— Cela, répondit madame Anglois, c’est une délicatesse de ma nièce. Elle a trouvé que deux ans, c’était bien long pour la constance d’un jeune homme, et afin que Reyer, s’il changeait d’avis, pût se dégager honorablement, elle a exigé le silence sur leur engagement. Cela vaut mieux, je crois, que les amours aussi tapageuses que légitimes du sieur Lignon.

Ce nom rappela madame Breteuil à son désespoir.

— Mais alors, s’écria-t-elle, cette madrée petite fille s’en prend donc à tous les hommes ?

— Exactement ! fit madame Anglois avec la satisfaction la plus évidente.

— Eh bien ! reprit Mamie, vous direz cela à mon mari tout à l’heure. Cela le fera peut-être changer d’avis.

— Je vous en réponds, répliqua madame Anglois redevenue elle-même, et aussi sérieuse que jamais. En avez-vous parlé à la candide enfant ?

Au souvenir de la scène de la veille, Mamie sentit sa colère lui remonter aux lèvres. Son esprit, désormais éclairé, lui montra tout l’odieux de l’hypocrisie de sa protégée, et l’impression fut si forte que la bonne créature fondit en larmes.

— Quand on pense, s’écria-t-elle, que je l’ai aimée comme ma propre fille !

Rosette employa toute la douceur et toute la délicatesse de son âme à la consoler ; avec l’aide de sa tante, elle parvint à apaiser le chagrin de leur amie ; mais il devait laisser une trace durable.

Madame Anglois se rendit chez ses voisins, et en quelques minutes mit M. Breteuil au courant d’une situation dont il était à cent lieues. L’excellent homme n’avait jamais considéré Norine que comme un petit animal gracieux et inoffensif ; une chose l’avait étonné : qu’elle pût inspirer à quelqu’un la passion flambante dont Lignon l’accablait. Ceci lui semblait une preuve de la faiblesse d’esprit du brave garçon. En dehors de là, M. Breteuil était aussi disposé à ignorer l’existence de l’ingénue qu’à lui parler avec bonté quand elle se trouvait près de lui.

Les révélations vraiment surprenantes qu’il entendit ce jour-là produisirent sur lui un effet très naturel : il prit en une horreur profonde la jeune personne astucieuse qui depuis si longtemps trompait sa femme et lui.

— On n’arrive pas, dit-il, à cette perfection d’hypocrisie sans de longues années d’exercice. C’est à se demander si jamais, aux jours de sa première enfance, cette petite a été sincère. Or la ruse est toujours peu sympathique ; mais quand elle prend les dehors de l’innocence enfantine, c’est à faire désespérer de la nature humaine. Ne me parlez plus de ce petit monstre. Qu’elle retourne chez ses parents, et qu’on oublie son existence.

Il fut impitoyable, et comme l’heure du déjeuner approchait, il s’en alla au Casino, afin de ne pas être exposé à rencontrer les myosotis tombés en disgrâce.

Madame Breteuil affronta seule ce tête-à-tête désagréable, qui ne fut rompu par aucun semblant de conversation. Norine avait l’air grave et digne d’une personne affreusement calomniée, qui veut bien par respect pour les convenances garder un silence poli. Elle regardait Mamie avec des yeux parfaitement tranquilles lorsque les circonstances l’exigeaient ; c’est madame Breteuil qui avait l’air gêné, et en effet elle souffrait d’un indicible malaise en présence de cette calme impudence. En déposant sa serviette, elle dit à sa protégée :

— Prépare tes affaires ; nous partons pour Paris à deux heures.

Norine ne put s’empêcher de rougir. Le coup était direct, et, bien qu’elle l’eût prévu, cela lui semblait dur d’être ainsi renvoyée sans précautions oratoires.

— Pour tout à fait ? demanda-t-elle d’un air dégagé.

Madame Breteuil perdit patience.

— Toi, pour tout à fait, assurément, répondit-elle. Moi, je rentrerai cette nuit ou demain matin au plus tard. Tâche de ne pas me faire manquer le train. Ce que tu n’auras pas pu ranger te sera envoyé après mon retour.

Elle sortit, et Norine resta pétrifiée de rage. Un mouvement de colère la secoua de la tête aux pieds, et elle tordit sa serviette à la faire craquer.

— Vous me payerez cela ! Oh ! oui, vous me le payerez ! se dit-elle en serrant les dents, pendant qu’elle jetait un regard noir de haine sur la chaise que venait de quitter sa protectrice.

Cependant elle alla faire ses malles. Ce qui l’ennuyait par-dessus tout, c’était la pensée qu’elle quittait Edmond Reyer sans pouvoir lui dire une parole. Qui sait ? Peut-être se laisserait-il toucher en la voyant si malheureuse.

Avec cette ténacité des femmes bornées, elle ne pouvait admettre la pensée que ce garçon fût insensible à ses charmes.

— C’est l’occasion qui lui a manqué, se disait-elle. Toujours tenu en laisse par ces deux femmes dont il dépend, je ne sais de quelle façon, il n’ose en leur présence me témoigner ses véritables sentiments. Ah ! si l’occasion avait permis que, comme Muriet…

Un léger frisson moitié volupté, moitié impatience, passait sur les épaules de l’ingénue lorsqu’elle songeait à ce qui fût arrivé si, comme Muriet, Reyer l’avait rencontrée dans des endroits obscurs et déserts, des corridors, par exemple.

Les corridors ont dû être inventés par un architecte amoureux, et s’ils n’eussent pas existé depuis longtemps, c’est Muriet qui, en leur donnant le jour, se fût conquis une gloire spéciale, couronnée de bien des reconnaissances.

Elle ne verrait pas Reyer : c’était extrêmement désagréable. Pour Muriet, elle ne s’en préoccupait pas ; elle était bien sûre de le retrouver partout. Au moment où, tous ses petits préparatifs terminés, elle parcourait le salon une dernière fois pour s’assurer qu’elle n’avait rien oublié, soudain la porte s’ouvrit et laissa entrer madame Anglois.

Plus brillante de jais, les cheveux plus dentelés, la robe plus noire que jamais, madame Anglois s’avança vers l’ingénue, dont le visage angélique exprimait une terreur évidente.

S’il y avait au monde une personne que Norine eût voulu éviter, c’était la perspicace amie de Reyer, la protectrice de Rosette, l’être redoutable et malveillant qui veillait comme un cerbère sur les conversations des deux jeunes gens. Sans s’en rendre bien compte, Norine se sentait jugée et déshabillée moralement devant la terrible pince-sans-rire dont les yeux noirs lui avaient fait peur plus d’une fois. Norine ne savait pas ce que c’est que la jettatura ; ses connaissances scientifiques ne l’avaient pas menée jusque-là ; mais le sentiment d’effroi superstitieux que lui inspirait madame Anglois se fût volontiers traduit par une série de petites cornes conjuratrices.

— Je suis venue vous souhaiter un bon voyage, mon enfant ! dit la nouvelle venue, presque sans desserrer les coins de sa bouche.

On ne voyait pas de dents du tout, et cependant Norine, terrifiée, songea sur-le-champ au Loup du Petit Chaperon Rouge.

— Ça vous ennuie de vous en aller, dites ? continua le Loup en avançant à tout petits pas, comme pour savourer sa proie du regard avant de mordre à même.

Norine secoua sa terreur et répondit avec une grâce modeste :

— Cela ne peut pas m’ennuyer d’aller rejoindre ma mère et mon fiancé.

— Tiens, c’est vrai, votre fiancé ! Je n’y songeais plus. Ça lui fera bien plaisir, à ce pauvre garçon !

Cette fois, Norine vit les dents ; elle essaya de fuir, mais elle s’était laissé acculer dans un coin, et, bloquée par deux fauteuils très lourds, elle ne pouvait s’en aller qu’en sautant par-dessus l’un d’eux, ce qui n’eût pas été convenable. Les yeux et les dents étaient tout près de son visage, et le pauvre Petit Chaperon Rouge, qui n’était pas sans une vague impression d’avoir mangé la galette, et même le petit pot de beurre, ne sut que sourire avec douceur.

Ce sourire eût désarmé la Tarasque elle-même, mais madame Anglois, quand elle s’y mettait, était plus inflexible que tous les monstres de la légende.

— Vous allez rejoindre votre fiancé ! Quelle chance pour lui ! Il s’ennuyait tout seul ! Ça va lui donner de la tablature, à ce garçon ! Est-ce que Muriet s’en va aussi ?

— Je… je ne sais pas, balbutia l’innocence même en pâlissant.

— Oh ! il s’en ira ! Vous le retrouverez à Paris. Vous en serez bien aise tous les deux : vous l’aimez beaucoup, ça se voit d’ailleurs. À propos, Rosette ne peut pas vous dire adieu ; elle va faire une promenade à âne avec son fiancé…

Les myosotis, devenus bleu faïence dans l’excès de leur émotion, se fixèrent, ronds comme des soucoupes, sur les yeux noirs de madame Anglois.

— Il n’y a pas que vous qui ayez un fiancé… mon enfant ! fit la bouche du Loup en montrant ses dents très blanches ; Rosette aussi a un fiancé, depuis deux ans ; seulement, on n’en parlait pas… Il n’y a rien de plus ridicule que de parler de ces choses-là avant que ce soit fait. Il l’aime bien tout de même, allez ! Il ne l’en aime peut-être que mieux ! Figurez-vous qu’une nigaude, une petite peste, – vous ne la connaissez pas, – s’était mis dans la tête de l’enlever à Rosette ; il n’était de mamours qu’elle ne lui fit ! Jugez un peu s’il en riait ! Et Rosette donc ! C’était tout à fait réjouissant. Nous avons passé de bien bons moments, je vous assure !

La terrible patte du Loup saisit la main glacée de l’ingénue et la conduisit devant la fenêtre.

— Tenez, les voilà qui montent à âne, dit-elle. Sont-ils gentils ! Rosette est tout à fait jolie aujourd’hui. Je sais bien que ça ne lui arrive pas tous les jours ; elle est très journalière ; mais ça vaut mieux que d’avoir une figure de poupée, toujours pareille. Si vous saviez comme les hommes s’en dégoûtent vite ! vous verrez quand vous serez mariée ! Adieu, bon voyage, mon enfant !

Le Loup disparut, en montrant plus de dents qu’on n’en pourrait compter en un jour. Norine ne voyait pas, suivant l’expression vulgaire, trente-six chandelles, mais un nombre incalculable de dents blanches et d’yeux noirs, qui dansaient la farandole dans son cerveau.

Rosette fiancée ! Edmond et Rosette s’étaient moqués d’elle ensemble ! Que de haines, mon Dieu ! que de haines à la fois dans un petit cerveau d’ingénue ! Et que de vengeances il faudrait ourdir ! Un sentiment d’élan vers Lignon, le premier, – et qui devait rester unique, – sortit violemment du cœur de Norine.

— Mon mari m’aidera à me venger ! se dit-elle avec une douce chaleur qui pénétra son âme.

Edmond passa sous la fenêtre avec Rosette, riant et jasant ; les deux âniers les suivaient au petit trop d’un air pédagogique.

Madame Anglois, restée sur le perron, s’abritait les yeux de la main pour les voir ; la mer bleue scintillait de paillettes ; le soleil, qui avait enfin percé les nuages, répandait sur la falaise et sur les jardins encore mouillés la splendeur qui suit les orages.

Les pavillons flottaient gaiement sur les hôtels, sur le Casino ; la vie élégante et luxueuse se traduisait par des apparitions de voitures somptueuses, de chevaux enrubannés, de toilettes claires, tout cela répandu sur les routes, sur la plage, dans les jardins environnants.

— Vivre pauvre ? se dit tout à coup Norine en mordant avec fureur son gant recousu au pouce. Changer ma misère contre une autre ? Oh ! non. Je serai riche, n’importe comment ! Belle comme je le suis !…

Ses yeux se reportèrent sur le miroir, et elle se sourit à elle-même, mais elle n’eut garde d’achever sa pensée.

L’omnibus du chemin de fer s’arrêtait à la porte, laid, sale et poussiéreux.

— Elle ne me paie pas même une voiture, pensa Norine, l’âme pleine de fiel.

C’est ainsi qu’elle quitta la maison qui lui avait offert son hospitalité, et les braves gens dont elle avait blessé le cœur.

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