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Chapitre 15

On se risquerait beaucoup en affirmant que Justin n’eut point d’explication orageuse avec sa future belle-mère. Autant chez madame Breteuil il avait été convaincu de l’innocence immaculée de Norine, autant, à mesure qu’il s’éloignait de ses amis, le doute perçait dans son âme. Une chose était évidente, c’est qu’en lui parlant d’un différend survenu entre Mamie et sa protégée, on s’était bien gardé de lui en faire connaître la cause. Or ce silence n’était point favorable à madame Guerbois.

Le brave garçon avait affaire à forte partie : la vieille métaphore de la tigresse défendant ses petits serait à peine suffisante pour dépeindre l’état d’esprit de la matrone. Norine accusée d’avoir été coquette ! car Lignon ne fut pas deux minutes en discussion sans crier tout haut ce qu’il s’était juré de tenir à jamais enseveli dans les plus sombres profondeurs de sa mémoire.

Norine coquette avec Muriet ! Quelle langue venimeuse, quel monstre de noire méchanceté avait pu inventer une telle calomnie ? Mais on n’avait qu’à la regarder pour voir dans les myosotis la divine pureté de cette âme angélique !

L’assaut fut formidable, et Justin avait l’air si penaud, que sa belle-mère en espérance le menaça de tout rompre. Oui, tout ! Lignon n’était pas digne de prétendre à la main de l’ange qu’il avait outragé.

Il fut faible ! Il protesta qu’il n’avait rien outragé, qu’il ne croyait pas un mot de quoi que ce fût, qu’il mourrait si on ne lui donnait pas Norine et ses myosotis, que madame Guerbois aurait la mort d’un homme sur la conscience, et, au moment où apparaissait sur le seuil l’ingénue que les éclats de voix des interlocuteurs avaient dispensée d’écouter derrière la porte, il la prit dans ses bras en lui disant :

— N’est-ce pas, mon ange adoré, que rien ne nous séparera jamais ?

Norine se dégagea à demi avec un délicieux mouvement de pudeur, mais les bras de Lignon tenaient ferme, et il l’embrassa tant qu’il voulut, sous le regard maternel de madame Guerbois, qui, pour en finir, se donna le luxe d’une petite attaque de nerfs. Elle avait eu envie de cela toute son existence. Le moment n’était-il pas bien choisi pour se passer cette fantaisie ?

Justin fut bien forcé d’ouvrir les bras, Norine apporta du vinaigre et de l’eau de Cologne. On fit revenir Eulalie à des sentiments moins exagérés, et la paix fut signée par mille tendresses échangées entre ces trois êtres dont le bonheur n’avait jamais été compromis une seule minute en réalité.

Le résultat de cette petite échauffourée fut que Lignon sortit de là encore plus follement amoureux qu’il n’y était entré. Le soir, pendant qu’il essayait vainement de rassembler quelques idées pour son volume d’économie politique, et qu’au lieu de chiffres et d’événements sociaux il voyait danser devant ses yeux des tresses châtaines enguirlandées de myosotis autour de lèvres rouges et charnues dont de temps en temps il essayait vainement de happer le coin, il se déclara que tout cela devenait un cauchemar, et que la première chose à faire était de fixer la date du mariage au jour le plus rapproché possible.

Ce point arrêté, il se sentit plus à l’aise ; cependant un autre souci vint aussitôt se jeter à la traverse. Pour se marier, il faut de l’argent, et même beaucoup d’argent. Or Justin n’était pas plus riche que trois mois plus tôt, et même il l’était moins, ayant dépensé plus que son revenu en bouquets, en prévenances et en voyage à Dieppe.

Il prit une grande résolution, et se dit que le lendemain il demanderait une avance considérable à la maison Corroyeur.

Pas commode, la maison Corroyeur, quand il était question d’avances ! Aussi, le lendemain, quand il fallut mettre à exécution le projet élaboré dans l’ardeur de la veille, Justin se trouva beaucoup plus embarrassé qu’il ne l’eût cru possible. Il fit pourtant son petit discours, non sans l’émailler de quelques lapsus, car, dans son trouble, la langue lui fourchait.

La maison Corroyeur gardait un silence peu encourageant ; cependant à la fin, comme Lignon était un honnête homme et un bon employé, comme c’était pour se marier, et que les maisons sérieuses aiment assez les employés mariés, la maison ouvrit ses lèvres omnipotentes, et consentit à faire l’avance demandée, au moyen d’une retenue mensuelle destinée à l’amortir peu à peu.

Justin, plus léger que tous les gaz connus jusqu’à ce jour, avait envie d’implorer un jour de congé pour courir annoncer cette nouvelle à sa bien-aimée ; – il n’osa cependant, car la maison avait refermé ses lèvres solennelles, et ne paraissait point disposée à les rouvrir pour peu de chose.

Justin salua, sortit et alla à son bureau. Il y travailla tout le jour, mais ne put jamais se rappeler la besogne qu’il avait faite.

Le soir venu, sans prendre le temps de dîner, tant il se sentait l’âme en joie, il acheta un petit pain garni de jambon, monta pour le manger sur l’impériale de son cher tramway, et fila vers la demeure de Norine avec toute la rapidité de deux chevaux fraîchement relayés. En descendant, il entra dans un café et but un bock, car le jambon lui avait donné soif, et, lesté de ce repas succinct, il sonna à la porte devant laquelle il ne s’arrêtait jamais qu’avec un battement de cœur.

À travers le bois légèrement disjoint, il entendait des rires, et une voix qu’il croyait ne point reconnaître. Un des garçons vint lui ouvrir, la serviette au cou, et Justin vit qu’on dînait encore.

Cette dérogation aux habitudes de la maison ne lui déplut pas ; tout amoureux qu’il fût, le pauvre garçon avait faim, et la perspective d’un peu de dessert n’était pas de nature à l’effaroucher. Il entra dans la salle à manger, précédé par Raymond qui l’avait annoncé, et fut tout surpris de voir, assis auprès de madame Guerbois, un monsieur qu’il ne connaissait point.

Un petit remue-ménage de chaises se fit, et sans que Lignon sût comment, au lieu de se trouver, comme de coutume, assis auprès de Norine, dont il gardait ordinairement la main dans les siennes, il se trouva placé entre le plus jeune garçon et M. Guerbois, en face de sa future belle-mère et le plus loin possible de sa fiancée.

La conversation interrompue par son entrée reprit bientôt ; le convive était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, grand, gros et fort, à la moustache épaisse, aux yeux brillants, aux dents blanches, et qui riait volontiers. Plein d’aplomb, content de lui-même, pas bête, mais se croyant plus fin qu’il ne l’était réellement, aimant à s’entendre parler, jovial et bon convive, il mangeait de grand appétit, buvait sec, et regardait Norine avec tous ses yeux et toutes ses dents, comme une pêche où il n’eût pas été fâché de mordre.

— Qu’est-ce que c’est que cet animal-là ? se demanda Lignon fort effarouché. Il essaya de s’en informer près de son petit voisin. Mais celui-ci n’écoutait jamais les premiers mots qu’on lui disait, de sorte qu’il fallait répéter chaque phrase pour obtenir une réponse.

Justin n’osa tenter l’aventure, craignant d’être entendu dans un de ces silences qui se font parfois si mal à propos autour d’une table. Il voulut interroger les yeux de Norine ; mais jamais la pudeur de celle-ci ne l’avait si bien défendue ; elle ne regardait que son assiette.

Lignon s’aperçut alors qu’on dînait fort bien. Pour être improvisé, le festin n’en avait pas moins d’éclat, et la dinde apportée de chez le rôtisseur n’en faisait qu’un plus vif contraste avec l’ordinaire économique des autres jours.

— C’est pour lui qu’on fait tous ces frais-là ? se dit-il de plus en plus mécontent.

Un trouble étrange l’envahissait ; tout cela ressemblait si peu à l’intérieur paisible qu’il avait l’habitude de rencontrer, qu’il n’y comprenait plus rien et croyait faire un rêve.

Pour comble d’infortune, il avait eu en entrant l’imprudence de dire qu’il avait dîné, et son estomac mal satisfait, excité par la vue des victuailles, lui reprochait amèrement son mensonge. Enfin on apporta le dessert, orné d’un superbe gâteau qui fit pousser aux garçons des cris de joie, et la bonne mit devant le fiancé déçu une assiette avec un verre dans lequel il se vit verser du vin fin, acheté chez l’épicier du coin, et qui n’en était pas meilleur pour cela. Il y trempa ses lèvres, reçut un morceau de gâteau et écouta la conversation pour s’instruire.

Au bout d’un certain temps, il finit par obtenir quelques éclaircissements. L’intrus s’appelait Louis Duval : c’était le fils d’un maçon de la Creuse, dont la mère avait nourri une sœur de madame Guerbois, morte en bas âge.

Entre la mère et la nourrice avaient subsisté quelques rapports affectueux ; le petit garçon accompagnait jadis sa mère, quand elle venait à Paris chercher des nourrissons, car elle n’avait cessé, quoique âgée, d’élever des enfants au moyen de ses vaches et du célèbre petit pot. Le gars avait grandi, d’abord maçon, comme son père ; puis, malin et plein d’inventions, il s’était fait entrepreneur. Avec cinq cents francs, mis de côté à grand-peine, il en avait gagné en une seule fois cinq mille ; ceux-là, en moins de dix-huit mois, en avaient produit quarante mille. Dès lors, il s’était lancé dans les affaires, et maintenant se vantait d’avoir de côté trois cent mille francs qui, disait-il, ne devaient rien à personne.

Trois cent mille francs ! Les petits Guerbois, la bouche ouverte et ronde comme un O majuscule, regardaient le monsieur qui avait trois cent mille francs, et se promettaient bien d’en ébahir le lendemain ceux de l’école.

M. Guerbois souriait avec bonhomie ; les trois cent mille francs l’amusaient sans le toucher ; cela ne représentait pour lui aucune chose réelle et tangible. Quand l’argent arrive à ces hauteurs-là, pensait-il, ce n’est plus de l’argent ; l’argent, c’est la pièce de vingt francs, le billet de cent francs, la somme pour laquelle on émarge et le terme qu’on paye. Au-delà, c’est du chimérique et de la fantaisie.

Norine écoutait, très recueillie. Vainement Lignon avait essayé d’attirer son attention ; plus modeste et plus réservée que jamais, elle n’appartenait, ce soir-là, qu’à ses devoirs de fille de la maison ; elle s’occupait des assiettes, des verres et des couteaux, et n’avait d’yeux que pour sa mère, qui se plaisait à lui donner du geste et du regard des ordres auxquels elle obéissait avec une promptitude inaccoutumée.

Louis Duval continuait le récit de son épopée. À son récent voyage au pays, sa vieille mère, qu’il avait installée dans une maison à elle, lui avait demandé des nouvelles de ses amis Guerbois. Il ne les avait pas vus depuis qu’il était petit garçon. Comment ! on ne se rencontrait donc pas, dans ce grand nigaud de Paris ? Fallait les retrouver à la vieille mère, ses chers Guerbois ! L’homme était employé aux Eaux de la ville. Ça se retrouve, un employé, quand on sait où est le service !

Duval savait où était le service : il avait fait bâtir assez de maisons pour ça ! Il avait déniché son Guerbois, qui l’avait amené dîner, et voilà comment il se trouvait là ! C’est la vieille mère qui serait contente quand elle apprendrait que les Guerbois avaient trois enfants si beaux, dont une si jolie demoiselle !

Norine sourit, rougit et baissa la tête… Tout à coup Lignon éprouva une envie folle de prendre l’entrepreneur à bras-le-corps et de le jeter par la fenêtre ; mais en regardant la carrure de l’ancien maçon, il pensa mieux et jeta un coup d’œil à sa future belle-mère pour l’avertir de son mécontentement. Celle-ci n’y prit pas plus garde qu’à un duvet léger qui aurait voltigé dans la pièce voisine.

On causait, on causait, et l’on ne bougeait pas. Guerbois avait allumé sa pipe, le visiteur aussi. Norine et sa mère aidaient la bonne à desservir, mais sans se lever de table, simplement en lui passant les objets. Les heures s’écoulèrent ainsi ; les enfants étaient allés se coucher tout seuls, et l’on causait toujours dans la salle à manger. À dix heures, Duval secoua sa pipe et se leva.

— Faut aller se coucher, dit-il, quand on se lève à cinq heures du matin pour surveiller ses ouvriers ; mais nous nous reverrons, madame Guerbois. Dimanche, je viendrai vous chercher dans mon break, et nous irons déjeuner à Saint-Cloud, à la Tête-Noire.

Ce fut bientôt une affaire conclue ; Justin écoutait peu ; l’important, c’est que cet homme s’en allait et qu’on pourrait enfin parler de la grande affaire.

— Mon ami, dit madame Guerbois à son époux, va faire un bout de conduite à ces messieurs.

— Je voudrais vous dire un mot, fit Justin en s’approchant.

— Pas ce soir, mon cher monsieur, répondit-elle. Je suis sur les dents. Un autre jour.

Lignon eut envie de se fâcher, mais Norine le regarda si gentiment qu’il se senti tout ému.

— À demain alors, dit-il en tendant la main vers sa promise.

Celle-ci allongea le bout de ses doigts, qu’elle retira vivement pendant que Duval se retournait.

— Au revoir, mademoiselle, dit-il avec sa jovialité bruyante ; on peut bien vous embrasser ; n’est-ce pas, madame Guerbois ?

Sans attendre de réponse, il planta deux baisers sur les joues de l’ingénue, et, prenant congé de la bonne dame, il passa devant Guerbois, qui l’attendait dans l’antichambre.

— Eh bien, Lignon ? fit le père de Norine, on a éteint le gaz, profitez de la lampe pour descendre sans vous casser le cou…

Justin suivit, comme un chien qui sait qu’on l’emmène chercher le fouet qui va le punir.

— Ah çà ! se dit-il quand il se trouva seul sur le tramway, tout le monde l’embrasse, à ce qu’il paraît ; c’est ennuyeux, à la fin !

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