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Chapitre 16

Lorsque Lignon revint le lendemain, sa mauvaise humeur de la veille s’était dissipée ; il ne lui restait plus qu’un petit fond de mélancolie, comme aux enfants qui ont beaucoup pleuré et qui, consolés, poussent néanmoins de temps en temps de gros soupirs. Il arriva, le cœur attendri par la pensée de l’ennui que la veille Norine avait dû éprouver à se voir ainsi séparée de lui, et prêt à rattraper le temps perdu.

La famille était rassemblée autour de la lampe, comme de coutume ; on ne festoyait point ce soir-là ; une sorte de maussaderie particulière, celle des lendemains de fête, semblait même régner dans la petite salle à manger.

À la vue de son fiancé, Norine fit un petit signe de tête, sans sourire ; quand il s’approcha d’elle, elle lui tendit la main tranquillement, d’un air qui le renvoyait non seulement au Panthéon, mais par delà le Val-de-Grâce, et lorsqu’il s’assit contre sa chaise, en essayant de garder la main prêtée, mais non donnée, elle la lui retira en lui faisant comprendre qu’on ne saurait à la fois coudre une robe très pressée et se laisser cajoler par un fiancé.

Ce début n’était pas des plus encourageants ; Lignon promena son regard déconfit autour de la table : tout le monde y semblait très affairé ; seul le père Guerbois lui envoya une bouffée tirée de sa pipe, comme pour lui remettre le cœur ; le brave garçon répondit par un sourire, et, se sentant réconforté, entama, avec des précautions oratoires, le récit de son entrevue avec la maison Corroyeur.

— Rien ne nous empêche donc plus de nous marier, dit-il en forme de conclusion : rien que votre consentement, mes chers amis, et vous ne voudrez pas nous faire languir, car nous languissons, n’est-ce pas, Norine ?

Norine ne répondit pas et tira l’aiguille plus vite.

— Vous n’êtes pas convenable, dit madame Guerbois ; on ne dit pas de ces choses-là à une jeune fille.

Lignon se sentit renvoyé, non plus derrière le Val-de-Grâce, mais derrière les coteaux qui enserrent Paris. Quoi ! on recevait ainsi la nouvelle qui l’avait rempli de joie ? C’est le cas qu’on faisait de ses efforts ? Cela lui avait coûté de demander cette avance, il avait dû faire une grosse violence à son amour-propre, il avait eu peur d’être repoussé, il pouvait l’être, et, en fin de compte, la terrible maison Corroyeur se trouvait avoir été plus miséricordieuse que ses futurs beaux-parents. Il n’y comprenait plus rien.

Après un silence qui lui parut avoir duré plusieurs mois, Lignon entendit sortir des lèvres de madame Guerbois cette énonciation qui le terrifia :

— Mon cher, vous n’avez pas le sens commun.

Il leva la tête, prêt à se défendre ; Eulalie continua :

— Est-ce que vous auriez dû faire une semblable demande sans nous en parler ? Ne vous avais-je pas dit que Norine était trop jeune, et que nous ne voulions pas la marier avant un an ? Vous avez pris sous votre bonnet d’agir sans nous consulter ; tant pis pour vous ! Vous attendrez !

— Voyons, chère madame, insista Lignon, dont le fond inflammable reparut sous la contradiction, que j’aie agi précipitamment, je le veux bien, mais ce n’est qu’une affaire de forme, et cela n’empêche pas…

La discussion s’engagea et dégénéra bientôt en querelle. Ce n’était pas la première, d’ailleurs.

Quand on eut bien crié de part et d’autre, on s’apaisa, et l’on se fit quelque sorte d’excuses réciproques ; mais madame Guerbois ne se compromit en rien, et Justin ne put lui arracher aucune promesse.

Norine n’avait pas bronché. Pendant que son avenir se discutait ainsi en sa présence, elle était restée muette, tirant son aiguille, – chose qu’elle n’aimait guère pourtant, – un peu plus rouge que de coutume, mais parfaitement tranquille en apparence.

Lorsque, la bagarre terminée, sa mère lui dit de faire des verres d’eau sucrée, car ceci avait donné soif à tout le monde, elle obéit en silence ; Lignon finit par attraper sa main de temps en temps, mais il ne put rencontrer son regard.

À dix heures, il s’en alla, très penaud, mécontent de lui-même et des autres, plein de ce sentiment d’isolement qui suit les querelles avec les gens qu’on aime, où l’on n’a pas eu tort, et où l’on a néanmoins demandé pardon. Il semble alors que le monde soit un vaste désert, avec votre adversaire à un bout et vous à l’autre, condamnés à ne jamais vous rapprocher et à vivre ainsi dans un éternel abandon.

Rentré chez lui, dans son appartement qui lui semblait grand et où il n’avait pas chaud, il se mit au lit et médita sur sa propre destinée. Tout lui semblait navrant, la démarche, désormais inutile, faite près de la maison Corroyeur, la cruauté de madame Guerbois, l’indifférence de Norine…

— C’est extraordinaire, se dit-il, et je ne peux me l’expliquer, car enfin elle m’aime !…

Il se répétait : Elle m’aime, avec un acharnement de mauvaise foi, et pendant ce temps, son cerveau surmené s’obstinait à lui représenter des scènes fâcheuses. Il ne pouvait s’empêcher de se souvenir des confidences de madame Breteuil, quoi qu’il fît pour en chasser la pensée déplaisante, et revoyait Muriet, les mains dans ses poches, nonchalant et égoïste, allant et venant à Bois-Colombes, dans un temps où lui, Lignon, ignorait l’existence même de l’innocente Norine… Que se passait-il alors ? L’embrassait-il déjà ? Car Lignon, qui avait commencé par nier avec fureur que Muriet l’eût jamais embrassée, se disait maintenant qu’après tout ce n’était pas impossible… L’entrepreneur l’avait bien embrassée, la veille.

— Oui ! s’écria-t-il en donnant un grand coup de poing dans son traversin, ce maçon l’a embrassée, mais comme on embrasse une enfant ; cela n’a aucun rapport avec moi… Elle m’aime, moi ! seul je puis troubler cette âme innocente, car enfin je l’ai vue troublée…

Il médita profondément et finit par se demander :

— M’aime-t-elle ?

L’infortuné ! c’est par là qu’il eût dû commencer trois mois auparavant.

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