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Chapitre 17

C’est qu’il s’était passé chez madame Guerbois de tout petits événements qui avaient une grande importance.
Eulalie n’eût pas été mère, et surtout n’eût pas été elle-même, si, dès l’entrée de Louis Duval dans leur humble intérieur, elle ne s’était pas aperçue que la beauté de Norine l’avait stupéfié.

Le brave homme se flattait d’avoir usé de la vie, – peut-être même un peu abusé, – depuis que la fortune lui avait ouvert une multitude de portes qui ne s’ouvrent qu’avec cette clef-là ; mais, tout familier qu’il fût d’une vie aussi indépendante de préjugés que possible, il n’avait point rencontré d’ingénues sur son chemin.

— Cette petite fille ! s’était-il dit en regardant Norine, tout étonné de ce qu’il éprouvait.

Eh ! oui, cette petite fille ! C’était là le fin mot de l’attrait pervers qu’elle exerçait sur les hommes.

Elle avait l’air d’une enfant ; sa taille grêle, ses cheveux en longues nattes, la rondeur enfantine de ses joues, la fraîcheur de ses tempes lui donnaient l’extérieur de la douzième année, tandis que les yeux bleus candides en apparence, si profondément vicieux en réalité, les lèvres rouges et sensuelles étaient d’une femme, et d’une femme qui n’ignorait rien de la vie.

Toute cette pudeur si bien jouée, cette modestie incomparable cachaient des roueries sans fin. Petite fille, elle avait passé des nuits entières à écouter les conversations de ses parents, qui la gardaient dans leur chambre. Elle avait entendu et retenu des jugements de toute espèce sur la moralité des hommes et des choses. Pendant qu’on la croyait endormie, elle tendait l’oreille, et, plus tard, quand elle eut sa chambre, elle avait plus d’une fois gagné la porte sur la pointe des pieds pour écouter ce qu’on disait d’elle.

C’est là qu’elle avait appris le charme de ses yeux bleus, le pouvoir de l’innocence, feinte ou réelle ; sa vocation d’ingénue s’était décidée le soir où elle avait entendu sa mère, aussi sotte qu’imprudente, dire à Guerbois sans baisser le ton :

— Veux-tu parier qu’elle épousera un vieux très riche ? Avec cette figure et cet air-là, c’est presque sûr ! Les vieux adorent les petites filles !

Et Norine s’était dit qu’elle resterait petite fille. Petite fille elle était restée. À l’âge où les autres rêvent de robes longues et de chignons relevés, elle avait gardé sans regret ses robes courtes et laissé pendre ses cheveux.

Au bout de peu de temps elle s’était aperçue que certains hommes, sans être vieux, aiment aussi les petites filles. C’est Muriet qui l’avait guidée dans cette nouvelle voie. Il l’avait traitée en enfant, profitant de la liberté qu’il feignait de croire naturelle à cet âge pour obtenir des privautés. Un jour que, saisie d’une velléité de jouer à la grande demoiselle, elle avait changé sa coiffure, l’architecte avait tiré le peigne sans cérémonie, et tout en passant ses mains dans la chevelure flottante il avait dit :

— Restez donc petite fille ; vous ne savez pas ce que vous perdriez à être une demoiselle de seize ans, comme les autres !

La leçon avait porté son fruit. De là étaient venus l’innocence, et les regards étonnés, et les sourires indécis, et les mains volontiers abandonnées à qui voulait les presser, car l’enfant ignore le danger, ne soupçonne pas la tentation, ne ressent pas l’émotion qu’elle inspire… Heureuse nature qui profitait si bien des leçons !

Louis Duval, qui avait trente-huit ans, et qui en portait au plus trente-deux, avait été frappé de la foudre en voyant les tendres myosotis levés sur lui à son entrée. Qu’était ce sentiment bizarre qu’il éprouvait pour la première fois ? Il ne s’en rendit pas compte, – il en était incapable, – mais il resta ému, ne pouvant s’empêcher de regarder sans cesse la cause d’une impression si forte.

Eulalie, plus fine qu’elle n’en faisait semblant, avait deviné cela au bout de dix minutes. D’ailleurs, elle avait acquis étonnamment vite, au contact de son futur gendre, des notions mondaines et des perceptions affinées.

— Toi, Louis, – se dit-elle en regardant Duval avec le sourire banal de l’hôtesse qui offre à dîner, – pour manger de ce morceau-là, tu ferais n’importe quoi. On verra !

C’était tout vu. Dans l’esprit de madame Guerbois, à partir de cette minute, Justin fut sacrifié. Norine n’avait pas dit un mot, pas fait un geste, mais sa mère ne s’en inquiéta pas. Elle connaissait sa fille et la savait ce qu’on appelle raisonnable. Le dimanche ne se fit pas attendre trop longtemps. Dès dix heures du matin, le break de l’entrepreneur était devant la porte, à l’ineffable joie des gamins du quartier.

Ce n’était pas un équipage de grand luxe, et un valet de bonne maison eût trouvé à redire à la tenue des harnais ; mais le cheval un peu lourd était un fameux cheval de fatigue, capable de se tenir toute la journée et au besoin toute la nuit sur ses jambes. La famille s’entassa dans la caisse, M. Guerbois monta sur le siège à côté du propriétaire, et la bonne bête fila au grand trot vers Saint-Cloud, sans avoir l’air trop préoccupée du poids sérieux qu’elle traînait derrière elle.

Les garçons poussaient des cris de joie en voyant passer les arbres des avenues du bois de Boulogne ; aller si vite, et dans une voiture de maître ! La voiture de maître produisait un tout autre effet sur Norine et sa mère ; elles étaient toutes deux fort sérieuses et ne disaient rien.

De temps en temps, l’entrepreneur se retournait vers la jeune fille avec un sourire ; elle souriait en réponse avec la plus touchante modestie. Il avait déjà servi, ce sourire-là : tour à tour Muriet, Lignon et Reyer en avaient éprouvé le charme ; mais les paysages des Alpes ne sont pas neufs non plus, ayant été déjà contemplés par des millions de paires d’yeux ; cependant, pour chaque nouveau venu, l’impression n’en est pas moins neuve, et voilà pourquoi Louis Duval se sentait tout aise chaque fois qu’il recevait au visage ce sourire furtif et ce regard timide.

On arriva à la Tête-Noire : l’entrepreneur s’occupa lui-même de son cheval, dont il connaissait la valeur ; puis il entra dans l’hôtel et commanda le déjeuner, après quoi il emmena toute la famille aux bords de l’eau voir les pêcheurs à la ligne, réservant le parc pour un moment plus favorable.

Norine semblait un peu étourdie par la promenade au grand air, et ses pas n’étaient plus tout à fait certains.

— Appuie-toi sur mon bras, lui dit sa mère assez haut pour être entendue.

— Je ne permettrai pas cela ! fit galamment Duval en s’emparant d’une main gantée qu’il passa sous son bras.

Le chapeau de l’ingénue cacha un instant son doux visage. Muriet, Lignon et Reyer connaissaient bien ce mouvement, mais c’était encore comme pour les Alpes, l’entrepreneur ne le connaissait pas et se sentit saisi d’admiration.

— Une enfant, pensa-t-il, et quelle délicieuse enfant ! On rentra, car l’air était vif, et l’on y sentait les approches de l’hiver. Bientôt la famille fut installée à une table dans une salle de l’entresol, car il ne restait plus de cabinets particuliers, et l’on commença à banqueter.

Les rires des petits garçons attirèrent d’abord l’attention des convives installés aux autres tables vers celle que présidait Duval, puis on remarqua Norine, et elle obtint un vrai succès de beauté, non qu’elle fût vraiment belle, mais par ce charme d’innocence qui, jusqu’ici, n’avait pas trouvé à se produire sur un théâtre aussi favorable. À Dieppe, dans le monde, on ne l’avait point remarquée, car elle n’était rien, ni personne ; mais ici, dans un restaurant à la mode, les hommes habitués à regarder curieusement des femmes qui n’y vont que pour cela se trouvaient déroutés et goûtaient l’attrait de ce visage candide, comme les estomacs blasés dégustent la crème, par amour de la nouveauté.

En se sentant admirée, Norine faillit perdre le ton ; ce n’était pas tout à fait sa faute, il faut en convenir ; dans son rôle de fiancée, elle avait pris un petit aplomb précurseur de la domination future, et ce n’était pas très aisé de revenir tout à coup, sans transition, aux anciens exercices de son adolescence. Elle émit un peu trop carrément deux ou trois opinions qui n’étaient pas d’accord avec sa modestie virginale, mais sa mère sut l’avertir en lui décochant un coup de pied sous la table, et d’ailleurs Louis Duval n’était pas assez coutumier des conversations mondaines pour remarquer cet accroc. Il disait bien tout ce qui lui passait par la tête : pourquoi chacun n’en eût-il pas fait autant ? Il n’y avait pas de mal à cela !

L’attention dont Norine était l’objet flattait sa vanité ; il était fier d’être l’amphitryon d’une personne aussi remarquée. Le restaurant lui était bien connu ; il y avait amené plus d’une jolie demoiselle ; mais c’était la première fois qu’il obtenait un semblable succès.

Aussi en fut-il un peu grisé ; sans compter le vin blanc, indispensable avec les huîtres, il avait vidé avec M. Guerbois une fine bouteille de clos-vougeot, qui lui avait échauffé les tempes. Les petits garçons titubaient légèrement, et la proposition d’une promenade dans le parc ne paraissait sourire à personne.

— Nous allons aller au Bois ! fit Duval triomphalement ; nous nous y promènerons toute l’après-midi, et je vous en montrerai tous les coins. Vous serez en voiture, cela ne vous fatiguera pas !

Aller au bois, en voiture de maître ! faire son petit persil autour du lac ! Jamais Lignon n’aurait eu une idée pareille !

On descendit. Duval s’occupa de sa bête, s’assura qu’elle était convenablement sanglée, et chercha des yeux ses hôtes pour les faire monter ; il ne trouva près de lui que Norine. Arrêtée devant le cheval, elle avançait timidement la main vers ses naseaux.

— Il ne mord pas, mademoiselle, vous pouvez le caresser, dit l’entrepreneur épanoui.

Norine effleura du bout du doigt le poil de l’alezan, puis approcha sa main un peu davantage. L’animal flatté témoigna sa satisfaction, et pendant un instant ils échangèrent des politesses.

— On dirait qu’il s’accoutume à moi, dit l’ingénue.

— Il ne serait pas longtemps à vous connaître ! répondit hardiment Duval. Vous allez monter à côté de moi sur le siège, et je vous apprendrai à conduire, voulez-vous ?

Norine rougit et ne répondit pas. La famille Guerbois arrivait en force.

— Je prends mademoiselle Norine auprès de moi, dit-il ; nous allons lui apprendre à tenir les rênes.

— Oh ! fit madame Guerbois avec un petit geste d’effroi.

— N’ayez pas peur, je serai là. Et puis le cheval est doux comme un agneau, quand on ne le brutalise pas.

— Ce n’est pas Norine qui pourrait brutaliser quoi que ce soit, fit la mère avec un sourire d’orgueilleuse tendresse.

Norine, soutenue par son galant cavalier, escalada le siège, non sans s’empêtrer un peu dans sa jupe, mais c’est nécessaire quand on ne veut pas passer pour une virago ; on partit, et, une fois le pont dépassé, Duval remit les rênes aux mains timides de sa jolie compagne.

C’était une ivresse que de rouler sur le gravier fin ; la route déserte, toute droite, prêtait à ces expériences sans danger ; de temps en temps l’ex-maçon arrangeait les guides dans les mains de la jeune fille, plus souvent qu’il n’était nécessaire peut-être, – et la famille épanouie jouissait de toutes les joies patriarcales.

La journée d’automne ensoleillée avait amené des milliers de Parisiens dans le bois, même ceux qui n’y viennent jamais le dimanche. Une seule chose troubla la satisfaction de Norine, et elle sut garder le silence sur ce chapitre : ce fut une rencontre dans une allée peu fréquentée.

Le cheval allait au pas, la tête basse, car il commençait à trouver la famille Guerbois passablement lourde ; un élégant tilbury, attelé d’un superbe cheval noir, vint en sens inverse, conduit d’une façon expérimentée par deux mains fines et fermes…

Norine avait regardé le cheval qu’elle trouvait magnifique ; elle aperçut les mains et remonta plus haut : une pâleur de cendre couvrit son visage, dont les traits s’altérèrent, soudain creusés et vieillis par une expression haineuse comme celle d’un animal vaincu.

C’était Edmond Reyer qui tenait les guides ; et c’était Rosette assise à son côté. Rosette, jolie à croquer, avec toutes les irrégularités de son visage, les yeux brillants, les lèvres roses.

Lui, plus beau que jamais, correctement boutonné dans son veston sombre, avec un rayonnement de plus qu’autrefois sur la figure ; elle, élégante et bien mise, l’air heureux et riche.

Ils étaient mariés, c’était évident ; mariés et heureux ! Norine voulut détourner son regard, mais elle ne s’y était pas prise à temps. Reyer leva son chapeau avec toute la froide politesse d’un homme bien élevé, Rosette s’inclina légèrement, et ils passèrent.

— Vous les connaissez ? demanda l’entrepreneur à sa voisine.

— Je les ai vus à Dieppe cet été, répondit l’ingénue, dont les joues venaient de se recolorer.

— Jolie bête ! fit Duval en se retournant pour regarder le cheval. Ça ne doit pas avoir beaucoup de fonds, ces bêtes de luxe, mais c’est agréable à voir. Vous ne savez pas combien ils l’ont payée ?

— Non, fit Norine en regardant la route devant elle.

Ils se promenèrent ainsi jusqu’à la tombée du jour ; vers six heures, tout le monde avait froid, et l’on devenait maussade, ainsi qu’il arrive inévitablement quand les parties de plaisir se prolongent trop. Le break déposa les promeneurs devant la porte de madame Guerbois, et l’on se sépara avec un renouveau d’amitié.

L’entrepreneur s’attendait peut-être à recevoir une invitation à dîner ; il resta un moment indécis, puis remonta dans sa voiture, pendant que Norine disparaissait sous la porte, guidant ses jeunes frères.

— À l’un de ces jours, dit-il avec un signe de tête, et il disparut.

Ce n’est point par prudence que madame Guerbois n’avait pas invité Duval à rester avec eux ; c’est parce que Lignon consacrait religieusement à ses amours cette soirée du dimanche, et qu’il devait être déjà là-haut, maugréant sans doute contre la prolongation de la promenade.

Il était là, en effet, plus amoureux, plus empressé que de coutume, le cœur gros de la récente négligence, prêt à rattraper tout ce qu’on lui avait volé de joie pendant cette triste semaine. La soirée ne lui apporta qu’un désappointement de plus : les enfants endormis et grognons, les parents fatigués et taciturnes, Norine sérieuse et extraordinairement sévère sur le chapitre des convenances ; tout cela formait un ensemble sans charme, et Justin fut presque content de se retrouver seul.

Il évoqua dans sa mémoire les souvenirs heureux de son amour, cherchant à se rappeler comment, tel et tel jour, il s’était senti aimé, comment il avait tenu dans la sienne la main tremblante de sa fiancée… Mais sa mémoire rebelle s’entêta à ne lui rappeler que des scènes confuses, troublées, où il ne pouvait retrouver aucune minute de véritable bonheur…

— C’est étonnant, se dit-il mélancoliquement, on se croit heureux, et puis on ne l’est pas… Le serai-je jamais ? J’ai peur d’avoir le caractère mal fait…

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