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Chapitre 18

Le jeudi suivant, vers quatre heures du soir, l’entrepreneur, qui avait fait trois visites dans la famille depuis le dimanche, se rendit chez madame Guerbois, et lui adressa le discours suivant :

— Madame, j’ai déjà eu l’honneur de vous dire que j’avais trois cent mille francs de côté ; ce serait peu, assurément, si je n’avais que cela, car à l’heure présente on n’est pas riche avec douze mille francs de rente.

Madame Guerbois ouvrit des yeux énormes, mais ne dit rien.

— Cela, c’est la poire pour la soif, c’est l’assurance contre les accidents ou le chômage ; mais j’ai neuf cent mille francs dans les affaires, et d’ici six mois j’espère bien qu’ils m’en auront rapporté quinze cent mille. Comme vous le voyez, je ne joue pas gros jeu, et je me contente d’un bénéfice raisonnable. J’ai trente-huit ans, c’est vrai, mais j’ai bon pied, bon œil, de belles dents et une jolie santé ; je ne suis ni méchant ni vicieux, et je veux me marier pour faire souche d’honnêtes gens. Voulez-vous me donner votre fille en mariage ?

Madame Guerbois, qui avait trouvé le préambule un peu long, se contenta de répondre :

— Cher monsieur, votre demande nous honore, mais Norine est si jeune ! Pensez à la différence d’âge.

— J’y ai pensé, et j’en ai vu de plus vieux que moi qui ne croyaient pas faire une sottise en se mariant à des demoiselles toutes jeunes. Et puis, que voulez-vous ! je ne puis pas m’ôter les dix années que vous me trouvez en trop. Par conséquent, il faut me les laisser.

— Ma fille n’a pas un sou de dot, reprit Eulalie ; on dirait que nous l’avons sacrifiée…

— Sacrifiée ! s’écria l’ex-maçon en riant à gorge déployée. Donnez-la-moi seulement, et vous verrez au bout de quinze jours si vous l’avez sacrifiée. J’en tiens pour elle, voyez-vous, et je vous engage à y regarder à deux fois. Elle est trop jolie pour épouser un monsieur pauvre ; il lui faut la fortune, elle l’aura. Et enfin, regardez-moi ! il me semble qu’elle ne sera pas trop à plaindre !

— Je veux bien en parler à mon mari, dit la fine mouche en jouant l’hésitation, mais…

— Je lui en parlerai moi-même, interrompit le nouvel amoureux de Norine.

— Gardez-vous-en bien ! Vous ne sauriez pas comment le prendre, s’écria madame Guerbois avec vivacité. Nous ne sommes pas riches, monsieur, mais nous n’en sommes que plus fiers ; si mon mari pensait que votre fortune peut entrer pour quelque chose dans les considérations qui nous décideraient à vous donner notre fille, vous n’auriez aucune chance de réussir.

Louis Duval regarda en dessous celle qu’il avait l’intention de se donner pour belle-mère.

— Toi, pensa-t-il, tu as une raison cachée, – mais il se peut qu’elle soit bonne, et comme tu parais bien disposée, je te laisserai faire pour cette fois. – Ne perdez pas de temps, dit-il tout haut ; j’aime à mener les affaires rondement, et comme, depuis que je pense à Norine, j’ai l’esprit tout désorienté, il faut que cela finisse sans tarder. Quand me donnerez-vous réponse ?

— Dans huit jours.

— Ta, ta, ta ; après-demain. Vingt-quatre heures pour décider le mari et vingt-quatre heures pour préparer la demoiselle. Je me charge du reste.

— Je ne vous promets rien, fit la prudente matrone, mais revenez après-demain, et j’aurai probablement des nouvelles à vous donner. Surtout, ne parlez de rien à mon mari, je vous assure que vous ne le connaissez pas.

Sur cette assurance, Duval se retira fort tranquille. Il ne doutait pas du succès de sa démarche ; riche comme il l’était, il aurait pu prétendre à une alliance plus relevée, mais son bon sens de paysan lui disait que dans un milieu moins bourgeois il n’eût jamais été qu’un parvenu, tandis qu’en prenant sa femme dans une famille de médiocrité avérée, il apparaissait comme un être supérieur.

Très orgueilleux de s’être fait ce qu’il était, Duval n’eût jamais pu admettre qu’on lui reprochât son origine ; c’est pour cela qu’il en parlait à tout venant, afin de prévenir les surprises ; il plaisait à cet homme de régner sur son entourage… Hélas ! il n’est pas nécessaire d’avoir été maçon pour cela ! Duval se sentait de force à régner sur tous les Guerbois, qu’il avait l’intention, d’ailleurs, de combler de bienfaits, tant qu’ils le mériteraient.

Depuis trois jours, madame Guerbois avait eu le temps de méditer sur cette proposition attendue, et plus d’une fois elle avait maudit sa folle précipitation qui l’avait encombrée d’un futur gendre tel que Lignon. Comment se débarrasser de ce fâcheux, maintenant ? Elle connaissait le caractère têtu de cet aveugle fiancé ; jamais elle ne viendrait à bout de lui faire lâcher prise ! Il irait bêler publiquement sa douleur dans les endroits où cette expansion serait le moins nécessaire, et si quelque chose en venait aux oreilles de Duval, l’affaire pouvait fort mal tourner. Après avoir eu deux fiancés à la fois, si Norine n’allait plus en avoir un seul ? Elle aurait alors pas mal de peine à en rattraper un troisième.

Dans sa perplexité, madame Guerbois avait presque oublié les difficultés d’un autre genre que son mari lui susciterait sans aucun doute. C’était un honnête homme que M. Guerbois. Il n’avait pas des masses considérables d’idées, mais il en avait une qui en valait beaucoup : il était esclave de la parole donnée, et quoique ayant désiré toute sa vie une quantité de choses qu’il n’aurait jamais, il ne le savait que trop, il comptait l’argent pour rien quand il s’agissait d’honneur.

Tout en ruminant ces pensées incommodes, madame Guerbois mit son chapeau pour aller chercher son mari aux Eaux de la ville. Norine était sortie pour promener ses frères, et elle ignorerait la visite de Duval tant que sa mère ne lui en parlerait pas. Sur ce point, d’ailleurs, Eulalie n’avait point d’inquiétudes. Elle se dirigea vers le bureau de M. Guerbois, assez perplexe quant aux moyens, et parfaitement fixée quant au fond.

— Après tout, se dit-elle, s’il faut des scènes, nous aurons des scènes.

C’était désagréable évidemment, mais qui veut la fin veut les moyens.

En arrivant près de la maison des Eaux, madame Guerbois crut reconnaître une silhouette jadis en permanence sur leur horizon et qui depuis longtemps s’était éclipsée ; elle regarda de plus près… Cette allure nonchalante et pour ainsi dire démantibulée, ces mains dans les poches, – c’était bien Muriet, qui causait sur le seuil avec un employé ! Que venait-il faire là ?

Madame Guerbois se souvint que Muriet, comme architecte, devait avoir de temps en temps maille à partir avec la Compagnie des eaux ; elle se souvint aussi que ce garçon lui avait de tout temps paru pratique et de bon conseil ; une autre idée, celle-ci tout à fait lumineuse, lui traversa le cerveau. Toujours comme architecte, Muriet devait savoir un tas de choses sur les entrepreneurs… Elle n’oublia qu’un point, c’est qu’il avait embrassé sa fille. Mais l’avait-il seulement embrassée ? Toute cette histoire n’était-elle point une invention de ces méchants Breteuil ? Qu’ils étaient loin, les jours où Mamie donnait un collier de corail ! Il s’agissait bien de corail, maintenant ! Norine aurait des diamants.

— Bonsoir, monsieur Muriet ! dit Eulalie. Il y a bien longtemps qu’on ne vous a vu !

Muriet n’avait jamais su au juste si M. Guerbois, influencé par de mauvais conseils, n’avait pas eu l’idée de lui administrer quelques coups de pied peu parlementaires. Très agréablement surpris par la douceur des accents qu’il entendait, il se retourna avec un sourire aimable, et retira ses mains de ses poches.

— Je suis resté longtemps à Dieppe, dit-il. Heureux de vous revoir, chère madame. Tout le monde va bien chez vous ?

— Mais oui, merci. Avez-vous vu mon mari ?

— Non, répliqua l’architecte. J’avais affaire dans un autre bureau.

Il n’ajouta pas qu’il ne passait jamais devant la porte de M. Guerbois sans une émotion vaguement désagréable.

— Il faut venir nous voir, reprit Eulalie. Vous nous avez tout à fait abandonnés.

— Depuis que vous avez une société constante dans la personne de mon ami Lignon…

— Pas si constante… Et puis…

Madame Guerbois poussa un profond soupir et détourna les yeux.

— Enfin, un fiancé, cela compte pourtant. À quand le mariage ?

— Oh ! ce n’est pas fait ! répliqua la mère de Norine. Il y a bien des mariages dont on a parlé qui ne se font pas ! M. Lignon nous a vivement froissés.

— Est-il possible ? fit Muriet en écartant les jambes, afin de remettre plus aisément les mains dans ses poches.

— Oui, madame Breteuil a été avec nous d’une indélicatesse révoltante. Vous savez ce qui s’est passé ?

— Non ! répondit l’architecte en toute sincérité.

— Elle avait mis ma pauvre enfant dans une situation tout à fait dépendante : elle en faisait une sorte de femme de chambre ; en un mot, Norine ne pouvait plus faire un geste ni dire un mot sans encourir des reproches cruels ; quand j’ai vu cela, vous comprenez bien que je l’ai reprise…

— Vous avez grandement bien fait, approuva Muriet.

Au fond, il ignorait ce qui s’était passé depuis le brusque départ de Norine.

Lorsque sur la plage il avait rencontré M. et madame Breteuil, et que ceux-ci s’étaient détournés de façon à s’abstenir de le saluer, il avait compris que sa personne n’était pas étrangère à l’événement. Mais, avec la prudence plus acquise qu’instinctive des gens qui sont souvent sous le coup d’un affront mérité, il s’était tenu à l’écart, en évitant soigneusement tout ce qui eût pu provoquer une explication.

— Comme on est trompé ! reprit-il en haussant les épaules ; ces Breteuil qui avaient l’air de braves gens !

— C’étaient de braves gens autrefois, mais il y a là une madame Anglois, avec sa nièce et un certain Reyer, qui ne valent pas la corde pour les pendre. Ce sont eux qui ont tout perdu par leurs calomnies.

Muriet secoua la tête et les épaules d’un air de commisération.

— Il faut venir nous voir, dit Eulalie d’un air engageant ; nous ne sommes pas fâchés, nous autres.

— Il n’y aurait pas de quoi ! fit galamment l’architecte.

— À propos, nous avons retrouvé un ancien ami de la famille, ou plutôt c’est lui qui nous a retrouvés… Louis Duval, l’entrepreneur de travaux. – Vous le connaissez ?

— Duval ? Certainement.

— Bonne maison ?

— Excellente ! Vous êtes très bien avec lui ?

— Très bien !

— Vous devriez nous mettre en relation ; j’ai à lui proposer quelque chose, et je cherchais un joint.

Madame Guerbois le regarda attentivement.

— Vous avez besoin de lui ? lui dit-elle lentement.

— Quand on est architecte, on a toujours besoin des entrepreneurs.

— Eh bien ! venez donc me reconduire. Mon mari rentrera bien tout seul.

Il offrit son bras, et tous deux regagnèrent sans se presser la demeure patriarcale des Guerbois. Avant qu’elle en franchît le seuil, Muriet avait donné de si bons conseils à son amie que l’affaire paraissait certaine. Ils se séparèrent le plus cordialement du monde.

— Mariée à un entrepreneur, se dit Muriet. Mais alors l’univers est à nous !

Il était si heureux qu’il en fit une série de gambades, au grand étonnement des passants ; après quoi il reprit son air d’homme sérieux, sans que le fond de son caractère en fût autrement changé.

Quand Justin se présenta le soir même chez ses futurs beaux-parents, il trouva les deux dames seules ; M. Guerbois, après un dîner rapide, était allé au théâtre avec un billet de faveur remis à sa femme par la main tutélaire de Muriet. Celui-ci avait toujours quelque entrée mendiée auprès d’un ami, au service des petites demoiselles de sa connaissance ; le sacrifice lui avait peu coûté ce jour-là, l’essentiel étant de ne pas laisser le père de Norine mettre ses grands pieds dans les fines toiles d’araignée qu’il se proposait de tendre. Guerbois parti, les garçons furent promptement expédiés au lit, non sans réclamations de leur part, réclamations qui n’aboutirent qu’à leur faire tirer les oreilles.

C’est donc madame Guerbois seule qui devait assister aux entretiens confidentiels de Norine et de son fiancé. Justin s’en réjouit, car la bonne dame, occupée d’ordinaire aux soins de son ménage, allait et venait presque tout le temps, laissant à l’amoureux Lignon plus d’une occasion de baiser la main ou la joue, le cou ou le poignet, suivant l’occasion et aussi la longueur des manches.

Mais les espérances de Justin furent trompées. Sa future belle-mère avait pris un ouvrage d’aiguille fin et compliqué, un de ces travaux qu’on n’entreprend qu’avec la sécurité d’y pouvoir consacrer quelques heures d’affilée. Justin ne se connaissait pas en travaux d’aiguille, mais la physionomie placide de madame Guerbois le fit trembler : elle avait l’air beaucoup plus immuable que toutes les constitutions connues jusqu’à ce jour, et l’on n’a ces airs-là que lorsqu’on est décidé à quelque chose d’important.

Néanmoins il tira sa chaise auprès de celle de Norine, fit quelques questions, obtint des réponses mêlées de sourires et de réserve, et, s’étant suffisamment enhardi, finit par emprisonner dans la sienne une main, celle qui ne tenait pas d’aiguille.

— Monsieur Lignon ! fit la voix majestueuse d’Eulalie Guerbois.

— Madame ! répondit-il en sursautant, mais sans lâcher sa proie.

— Il y a longtemps que je voulais vous faire une petite observation, et j’hésitais à cause des circonstances délicates ; mais la nécessité commande…

Justin abasourdi regardait sa future belle-mère comme s’il la voyait pour la première fois. Elle continua avec la même dignité :

— Vous avez pris auprès de ma fille une attitude tout à fait impossible à tolérer. Je veux bien qu’elle vous soit engagée, mais ce n’est pas une raison pour être constamment à ses côtés et pour vous permettre des libertés que les usages n’autorisent pas entre gens qui ne doivent s’épouser qu’à une date très reculée.

— Je ne comprends pas, fit Lignon d’une voix altérée.

Il avait lâché la main qui retourna à l’ouvrage.

— Eh bien, mon cher monsieur, je vais m’expliquer : vous embrassez beaucoup trop ma fille, vous lui prenez beaucoup trop les mains, vous vous mettez beaucoup trop près d’elle. – Enfin, voyons, ne m’obligez pas à vous dire ces choses-là que vous savez aussi bien que moi !

C’était un coup droit. En effet, Lignon savait parfaitement que, dans le monde, ce n’est pas ainsi qu’on en agit avec sa future. Mais la surprise fut courte ; il n’était pas homme à se laisser retirer des droits acquis, surtout lorsqu’il était question pour lui de ce qu’il prisait le plus au monde.

— Si vous les savez si bien, ces choses, dit-il, je ne comprends pas pourquoi, chère madame, vous les avez tolérées jusqu’ici.

— J’ai eu tort, avoua franchement la matrone.

Pour le coup, ceci passait l’intelligence de Justin. Jamais on n’avait pu faire avouer à madame Guerbois même l’apparence du plus léger tort. Lignon sentit que l’affaire était sérieuse.

— Parlez franchement, dit-il. Vous avez un motif, dites-le-moi.

— Mon motif est celui-ci : vous ne vous marierez pas avant une année ; il est impossible que pendant une année ma fille soit exposée aux commentaires de personnes devant lesquelles vous affichez une passion aussi compromettante…

— Mais puisque nous sommes fiancés ! s’écria le malheureux.

— Alors, monsieur, respectez votre fiancée ! Ayez souci de sa réputation, que vous traitez avec une indifférence égoïste. Je regrette que cette conversation ait lieu devant ma fille, mais comme c’est elle qui a à souffrir de votre insouciance…

— Norine, fit Justin éperdu, est-ce que vraiment je vous ai causé quelque tort, quelque chagrin ? Vous savez que je vous aime plus que ma vie : ce n’est pas vous qui m’accuseriez injustement d’égoïsme et d’insouciance…

— Injustement ! s’écria madame Guerbois. Monsieur, vous n’allez pas, j’espère, exciter ma fille contre moi ? Tant qu’elle ne portera pas le nom de son mari, elle appartient à ses parents, qui seuls sont juges de ses actions. Je lui ai défendu d’encourager plus longtemps vos manières peu convenables, et je suis assez sûre de l’avoir bien élevée pour savoir qu’elle m’obéira.

Exaspéré, Justin attira violemment à lui Norine, qui ne résistait pas, et la tint embrassée en regardant madame Guerbois d’un air de défi.

— Norine, viens ici, commanda la mère.

La jeune fille essaya de se dégager, mais il la retint.

— Je ne sais ce que cela veut dire, reprit Lignon ; vous me cherchez une querelle pour des motifs que je ne puis comprendre, mais Norine m’aime trop pour ne pas sentir qu’elle me désespérerait en agissant d’après vos conseils…

— Eh bien ! fit madame Guerbois d’un ton plus calme, je ne suis pas fâché de vous connaître avant le mariage. Ordinairement, on ne sait ces choses-là que trop tard ; vous vous montrez sous votre jour véritable, cela vaut cent fois mieux. Je ne sais ce que dira mon mari quand il saura votre conduite, mais je doute qu’il veuille se donner un gendre tel que vous.

— Norine, cria l’amoureux désespéré, mais parlez donc, dites à votre mère que nous nous aimons, qu’elle me rend fou, que tout cela n’a pas le sens commun !…

— Des injures, à présent ? fit Eulalie d’un air de triomphe.

Norine s’était mise à pleurer, et pour tirer son mouchoir de sa poche elle se dégagea des bras de Lignon, où elle n’eut garde de rentrer. Elle s’écarta du côté de sa chambre.

— Ma fille, laisse-nous, dit madame Guerbois.

L’ingénue s’éclipsa subitement, et Lignon se trouva seul en face de sa redoutable adversaire.

— Je ne qualifierai pas votre conduite, monsieur, lui dit celle-ci. C’est au chef de la famille à agir dans une circonstance aussi grave. Comme mon mari ne rentrera que fort tard, je vous engage à vous retirer.

Justin prit son chapeau.

— Madame, dit-il, pour ne point mériter vos reproches, je suis contraint de vous obéir, mais je vous déclare ne rien comprendre à la querelle que vous avez suscitée, et, quelles qu’en puissent être les conséquences, je vous en rends responsable.

Il sortit fort dignement ; mais, à peine dans la rue, il sentit son cœur se gonfler comme pour éclater, et, s’appuyant contre le mur, il regarda le sol à ses pieds ; il lui sembla qu’un immense effondrement de tout l’univers engloutissait sa vie, ses espérances et Norine elle-même, qui tombait dans le gouffre en lui jetant un dernier regard de ses yeux si purs et si tendres.

— Ô Norine ! fit-il amèrement, que vous me coûtez de souffrances !

Et renfonçant les larmes qui, malgré lui, venaient à ses yeux, il retourna à grands pas vers sa demeure solitaire.

À quoi tiennent les choses ! S’il avait pris le parti héroïque d’attendre M. Guerbois devant sa porte, tout se fût peut-être arrangé le soir même.

L’employé des eaux ne plaisantait point avec la foi jurée. Une explication eût eu lieu. Eulalie n’eût guère su comment justifier son agression, et Norine, remise aux mains de son heureux fiancé, à condition qu’il l’embrasserait moins souvent, eût marché malgré elle dans l’étroit chemin des vertus pauvres, où restent plus d’empreintes de chaussures clouées que de souliers de satin.

Lorsque M. Guerbois parut devant la porte de sa maison, minuit sonnait partout depuis un quart d’heure. Il entra, dit son nom au concierge, et, arrivé tout en haut, il tira sa clef de sa poche pour ne réveiller personne. Sa surprise fut grande en voyant de la lumière dans la chambre de sa femme, qui n’avait pas l’habitude de l’attendre ; plus grande encore en trouvant celle-ci debout, habillée de pied en cap.

— Qu’y a-t-il ? ne put-il s’empêcher de demander.

— Il s’est passé quelque chose de très singulier ce soir, répondit-elle avec une animation qui n’était pas feinte, car elle jouait une grosse partie. Lignon est venu ; sur une légère observation que je lui faisais relativement à ses manières vis-à-vis de Norine, il a pris feu, m’a fait une scène, et sais-tu ce que j’ai cru comprendre ?

— Non ! fit Guerbois qui pensait entendre un sixième acte du drame qu’il venait de quitter.

— Eh bien ! – ne t’emporte pas, je t’en prie, mon ami, il m’a semblé que ce garçon au fond de lui-même était très amoureux de Norine…

— Cela se voit assez, interrompit Guerbois ; il en est bête !

— Pas si bête… Enfin, je ne suis pas sûre qu’il veuille l’épouser.

— Par exemple ! s’écria le père avec un beau mouvement d’indignation.

— Calme-toi, je t’en prie ; je lui ai dit qu’il l’embrassait trop… Tu t’en étais bien aperçu toi-même, n’est-ce pas ?

— Peuh ! fit Guerbois, je n’y ai pas fait attention. Il l’embrassait certainement, je ne peux pas dire le contraire, mais je t’avouerai que je n’ai pas compté.

— Enfin il l’embrassait beaucoup trop ; il était toujours après elle, cousu à ses jupes ; je l’ai prié de se tenir un peu plus convenablement, – car cela pourrait être remarqué, n’est-ce pas ? à présent que nous voyons plus de monde…

— Du monde ? répéta Guerbois qui ne se croyait pas si lancé.

— Mais oui. M. Duval n’a pas l’intention de cesser ses visites, n’est-ce pas ? et il peut nous amener des amis… Eh bien ! qu’est-ce qu’il penserait, lui ou les autres, de voir ce monsieur se conduire avec Norine comme il le fait ?

— Tu crois qu’il le ferait devant le monde ?

— Pour cela, j’en suis bien sûre ! Mais ce ne serait encore rien ! Si tu savais comment Lignon a pris mes observations ! Il s’est emporté et m’a dit des choses, des choses…

La conversation fut longue ; Eulalie savait prendre son mari ; avant que trois heures eussent sonné à leur petite pendule, elle lui avait donné des preuves si concluantes des intentions criminelles de Justin, que le brave homme était fort ébranlé.

Le lendemain, après deux ou trois heures données à un repos nécessaire, elle acheva son œuvre.

Norine comparut. Habilement interrogée, elle fit des réponses non moins habiles, et le père indécis finit par lui dire :

— Mais enfin, si ses expansions t’étaient si désagréables, pourquoi les souffrais-tu ?

— Papa, répondit l’ingénue, il m’avait assuré que c’était mon devoir de le laisser m’embrasser, et, et… j’obéissais. Mais je t’assure que cela ne me faisait pas plaisir.

Ô sincère Norine ! Voilà ce qui était vrai ! Quelle douce émotion ne ressent pas une âme virginale lorsqu’elle peut unir ainsi son avantage avec la vérité !

— Pourquoi l’as-tu accepté, alors, si tu ne l’aimes pas plus que ça ? continua le père d’un ton bourru.

Norine fut sublime.

— Papa, c’est parce que nous ne sommes pas riches ; je sais bien que je n’ai pas de dot, et je pensais qu’en me mariant je cesserais de vous être à charge ; je pensais aussi que cela me permettrait d’être utile à mes petits frères.

Guerbois ne savait que penser.

— Voyons, dit-il, tu sais bien que nous ne sommes pas des croquemitaines. Si tu n’avais aucun goût pour ce monsieur, ce n’est pas par dévouement pour nous que tu devais l’accepter pour mari.

— Je n’avais pas de goût, papa, soupira l’ingénue, mais je pensais que ça viendrait, et… et ça n’est pas venu ! ajouta-t-elle en enterrant ses pleurs très réels dans son mouchoir de poche.

— Nous voilà bien ! dit Guerbois furieux. On ne peut pas te marier de force…

— Surtout si ce monsieur Lignon n’a pas l’intention de t’épouser, insinua Eulalie.

— Je ne vois qu’une chose, reprit l’employé après une longue et pénible méditation, pendant laquelle les deux femmes eurent la prudence de ne pas échanger même un regard. Il faut lui rendre sa parole, mais cela me fait de la peine. Il me plaisait, ce garçon ; je le crois très honnête.

— Honnête dans les affaires, c’est possible, glissa Eulalie ; mais auprès d’une jeune fille la vraie honnêteté eût été de se conduire avec elle d’une façon décente.

— Nous ne la marierons jamais après un éclat pareil ! s’écria Guerbois enragé.

— Ce n’est pas dit, fit Eulalie. Elle est si jeune ! Et puis, mon ami, dût-elle ne jamais se marier, cela vaut mieux que d’être mariée contre son gré.

— C’est donc bien sûr que tu ne l’aimes pas ? reprit le père en regardant sa fille en face.

— Je ne peux pas le souffrir ! répondit-elle avec une fermeté qui ne laissait aucun doute.

— Mais alors, que diable !… je ne comprendrai jamais pourquoi tu ne l’as pas remis à sa place.

— Il m’avait persuadé que c’était mon devoir, t’ai-je dit, papa, fit la sage Norine.

Elle se retira, et madame Guerbois exécuta un nombre considérable de variations sur ce thème ; à la fin, Guerbois déclara qu’il écrirait au jeune Lignon pour lui dire que, n’ayant jamais eu l’intention de sacrifier sa fille, il considérait comme un devoir de rompre un mariage projeté, au moment où il apprenait que son enfant ne l’avait accepté que par esprit de sacrifice.

Ce n’était pas ce qu’avait désiré madame Guerbois ; elle eût voulu une rupture basée sur les inconséquences du prétendu, mais Guerbois ne voulut entendre parler de cela à aucun prix.

— Il faut dire la vérité, fit-il d’un ton qui ne permettait pas de réplique. Si je rends sa parole à Lignon, c’est parce que Norine affirme qu’elle ne l’aime pas, et non pour un autre motif ; qu’il connaisse donc ce motif. Cela lui fera probablement du chagrin, mais il ne pourra pas dire qu’on a agi déloyalement avec lui.

La lettre fut écrite sur-le-champ, et, de peur de surprise, Eulalie courut la mettre elle-même à la poste. Après quoi Guerbois harassé partit pour son bureau, où il ne fit, ce jour-là, que de piètre besogne.

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