Chapitre 19
La première impression de Justin, en recevant la lettre qui anéantissait ses espérances, fut que tout le monde était devenu fou. Seul en possession de sa raison, il se trouvait au milieu d’un vaste Charenton où s’agitaient des êtres absurdes, aux actions illogiques, aux discours incohérents, qu’il était impuissant à diriger.
Il relut une seconde fois la terrible missive, où le style de l’employé n’avait orné la triste vérité d’aucune circonlocution, d’aucun adoucissement, et les mots : « Ma fille ne vous aime pas », lui entrèrent dans la tête comme un clou.
C’était donc vrai qu’elle ne l’aimait pas, cette perfide ingénue ?
Pourquoi alors l’avait-elle regardé de ces yeux divins, si doux, si pleins d’attrait ? Pourquoi ces sourires enchanteurs ? Pourquoi ces paroles discrètes qui permettaient de deviner tout ce qu’on voulait ? Pourquoi ces rougeurs subites et ce son de voix ému ?
Elle ne lui avait jamais dit un mot de tendresse.
Bien des fois il lui avait demandé :
— Vous m’aimez, n’est-ce pas ?
Et elle avait répondu par un regard, par un sourire, mais jamais par une parole.
Pourtant, quand ils avaient fait ensemble des projets d’avenir, elle avait discuté d’un ton ferme les détails matériels, les conditions de la vie.
N’avait-elle accepté que cela du mariage, et s’était-elle réservé pour elle seule, dans un impénétrable mutisme, les secrètes pensées de son âme ?
Après la violence du premier choc, pendant que, la tête dans ses mains, il essayait de remonter le cours de ses souvenirs pour se rendre compte des choses, il se rappela que bien des fois il s’était senti inquiet en comparant l’immensité de l’amour qu’il ressentait pour Norine avec le calme qu’elle déployait en sa présence.
— Innocence ! s’était-il dit d’abord.
Et il ne l’en avait aimée que davantage ; et puis, à mesure que les semaines succédaient aux semaines, il avait pensé parfois qu’elle eût dû se laisser gagner un peu par tant de passion ; que tout au moins elle eût pu s’en montrer troublée ; mais non. Le visage charmant se couvrait de rougeur, les yeux disaient cent choses fugitives, la bouche souriait avec une expression furtive et discrète qui pouvait permettre de tout supposer… Jamais l’âme n’avait laissé échapper son secret.
— Ça ne se passera pas tranquillement, comme ils le supposent ! s’écria Lignon en frappant un grand coup de poing sur son bureau.
Heureusement il était seul, et sa colère n’eut point d’écho.
Quelques instants après, son chef immédiat se présenta, et remarquant la physionomie bouleversée du pauvre garçon, il lui dit de ne pas attendre l’heure de la fermeture, et d’aller prendre au Luxembourg un peu d’air dont il paraissait avoir grand besoin.
Justin ne se le fit pas dire deux fois ; saisissant son chapeau, il s’enfuit comme un homme qui court après un voleur.
Où allait-il, de ce pas rapide, sur le boulevard du Palais ?
Chez Norine ! Il allait se faire expliquer l’inqualifiable conduite de ces gens qui l’avaient accueilli à bras ouverts et qui tout à coup lui fermaient la porte, non seulement de leur cœur, mais de la vie ! Il leur dirait ce qu’il pensait, il saurait si elle, l’ange de ses rêves, l’incarnation de son amour, était la victime ou l’instrument de cette odieuse machination.
Tout en allongeant le pas, il se parlait tout haut, et gesticulait comme un possédé. Quelqu’un l’appela par son nom, il n’y prit point garde ; une main se posa sur son épaule, il en secoua la pression importune.
— Voyons, Lignon, dit une voix d’homme, vous ne vous débarrasserez pas de moi comme cela. Ou bien vous êtes très malade, et il faut aviser, ou bien il vous est arrivé un grand malheur et, en ce cas, que puis-je faire pour vous ?
Justin regarda l’homme qui lui parlait avec cet accent d’autorité mêlé d’une profonde pitié, et il reconnut Edmond Reyer.
— Comment vous trouvez-vous ici ? demanda-t-il en chancelant comme un homme endormi qu’on réveille brusquement.
— Je sors du Palais. Ne saviez-vous pas que je suis avocat ?
— Je n’en savais rien. Je vous demande pardon, je suis très pressé.
Il voulut s’esquiver, Edmond le retint.
— Où allez-vous ?
— Chez elle ; je veux savoir ce que cela veut dire…
Avec l’intuition des âmes tendres et la pénétration des esprits fins, Reyer devina tout.
— Elle ne veut plus de vous ? fit-il très doucement, comme s’il eût parlé à un enfant malade.
— Elle ne m’a jamais aimé ! s’écria l’infortuné.
Il saisit les deux mains de Reyer, et les fit craquer sous l’effort des siennes.
— Mais vous, dit-il désespéré, elle vous aimait peut-être ? Qu’est-ce que cela vous fait ? vous pouvez bien me le dire à présent ! Est-ce qu’elle aime quelqu’un ?
— Elle n’aimera jamais qu’elle-même, répondit le jeune homme tristement.
Une voiture passait ; il la fit arrêter et y poussa Justin, qui se laissa faire.
— Allons chez moi, dit-il ; je suis marié, vous trouverez en ma femme un bon conseil à coup sûr, une consolation peut-être, et, par-dessus tout, beaucoup, beaucoup de pitié pour le malheur qui vous frappe et que nous avions prévu.
Justin ne semblait pas l’entendre.
Au bout d’un instant, il passa la main sur son front.
— Vous l’aviez prévu ? dit-il. Et madame Breteuil, elle l’avait prévu aussi ? Croyez-vous qu’ils me pardonneront ?
— Qui ?… M. et madame Breteuil ?… Ah ! certes !
Justin ne dit plus rien jusqu’au moment où, guidé par Reyer, il entra dans l’appartement tiède et charmant où Rosette attendait son mari.
Lorsqu’il la vit, toujours souriante et bonne, le visage éclairé par un rayonnement intérieur, il sentit fondre le bloc de glace que depuis trois heures il portait sur le cœur.
— Ah ! vous, dit-il, vous, vous avez une âme ; vous savez aimer, souffrir : aimer pour vous, souffrir pour les autres !… Mais elle ! elle ne vaut rien ; elle m’a trompé, trahi, elle m’a menti !… Non, elle n’a pas menti, pas même cela ! Fausse et hypocrite, sa bouche ne ment jamais ; ce sont ses yeux qui mentent !
Il se laissa tomber dans un fauteuil, et, cachant ses yeux sous la main compatissante de Rosette, il pleura enfin.
— Ce ne sera rien, dit doucement Reyer, qui se tenait derrière lui ; et puis, elle a eu raison de dire qu’elle ne vous aimait pas ; cela vaut mieux que si elle vous avait épousé…
— C’est vrai, fit Lignon, qui cherchait un brin de paille pour s’y raccrocher. C’est noble, au moins ! c’est de la franchise !
Pendant qu’il se calmait un peu, Rosette attira son mari hors de la portée de la voix.
— Ne lui donnez pas de joies inutiles, dit-elle ; le second choc n’en serait que plus dur.
— Que voulez-vous dire ? fit Edmond surpris.
— Si elle l’a refusé, c’est qu’elle a un autre mariage en vue.
— Vous croyez ? Ce serait trop fort !
— Vous rappelez-vous cet homme qui promenait toute la famille dimanche ? Ce doit être celui-là !
Reyer resta muet.
— Ce serait plus abominable que tout le reste ! dit-il.
— Vous le verrez. En attendant, tâchons de distraire ce malheureux, mais ne le rattachez pas à son idole.
— Vous ne m’en voulez pas de l’avoir amené ? fit Reyer en la regardant avec douceur.
— Vous avez bien fait ! Qui sait si, à l’heure présente, il ne serait pas au fond de l’eau ? répondit Rosette avec le sourire de tout son aimable visage et de son regard lumineux.
Ils le gardèrent toute la soirée, et lorsque Reyer reconduisit chez lui le malheureux qui venait de recevoir un si terrible choc, l’homme était brisé, mais la vie et la raison étaient sauves.
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