‹ L'ingénueChapitre 20 sur 27 · Chapitre 20

Chapitre 20

On ne se laisse pas égorger, néanmoins, sans quelque résistance ; aussi madame Guerbois reçut-elle vers cinq heures, le lendemain, une lettre où Lignon demandait des explications et une entrevue, ensemble ou séparément.

Le pauvre garçon avait mis là toute son âme ; sous de vaines formules de dignité, il cachait fort mal le cri désespéré d’un honnête homme qui se sent outrageusement traité.

Madame Guerbois lut cette lettre, la mit dans sa poche et fit faire du feu dans le salon, afin de mieux accueillir l’hôte attendu, celui qui devait combler ses vœux d’orgueil et de prospérité.

Louis Duval ne se fit pas attendre : c’était un homme ponctuel, dans ses plaisirs comme dans ses échéances. À cinq heures et demie, il apparut rasé de frais et très correct, autant du moins qu’il pouvait l’être, c’est-à-dire sans ombre de distinction.

— Eh bien, dit-il en entrant, est-ce arrangé ?

— Pas si vite ! fit en souriant madame Guerbois, qui lui indiqua un siège.

La cheminée fumait, et l’on fut obligé d’en baisser le rideau ; l’odeur de la fumée jointe au froid glacial de la petite pièce, rarement ouverte, n’avait rien qui portât précisément à l’éloquence. Madame Guerbois s’aperçut que si elle avait gagné sur les événements beaucoup de terrain depuis la veille, ses conquêtes n’étaient pas de nature à fournir un récit qui pût charmer l’entrepreneur. Aussi se trouva-t-elle un peu embarrassée.

— Vous avez parlé à votre mari ? demanda Duval, voyant qu’on ne lui disait rien.

— Non, répondit bravement Eulalie. J’ai parlé à ma fille.

— Ah ! fit le brave homme en s’épanouissant. Eh bien ?

— Je ne crois pas qu’elle soit mal disposée à votre égard, mais c’est à vous de chercher à plaire, dès que nous aurons obtenu le consentement de mon mari.

— C’est donc bien difficile ? demanda Duval en ouvrant de grands yeux.

— Eh ! mais…

Une idée lumineuse traversa le cerveau de madame Guerbois.

— Voulez-vous lui faire votre demande vous-même ? dit-elle avec un accent aussi convaincant que si elle venait de découvrir le remède au phylloxéra.

— Je ne demande que cela ! répondit Duval.

— Eh bien, faites-le ! Mais à une seule condition, sans laquelle tout serait perdu. Vous ne lui laisserez pas même soupçonner que vous m’en aviez parlé avant de vous adresser à lui. M. Guerbois est très bon, mais, comme la plupart des hommes, il est un peu jaloux de son autorité. Je l’ai préparé sans avoir l’air d’y toucher ; il sera surpris, mais pas mécontent, je pense. Et vous avez quelque chance de réussir, si vous le prenez tout uniment, à la bonne franquette…

— Parbleu ! fit l’entrepreneur, je serais embarrassé de lui parler autrement ! Je ne suis pas avocat, moi ! Alors, tout de suite, quand il va rentrer ?

Madame Guerbois regarda la pendule.

— Tout de suite, dit-elle. Je ne crois pas qu’il vous donne une réponse définitive ce soir, mais vous ne serez pas longtemps dans l’incertitude.

Duval se sentit tout à coup moins gros personnage que la veille. Il ne s’était point figuré qu’on pût discuter l’alliance d’un homme si riche, et par un mouvement de bascule très naturel, il prit une considération plus sérieuse pour ceux qui hésitaient à l’accepter pour gendre.

— Et la petite ? dit-il, revenant au sujet de ses préoccupations.

— Ma fille ? Elle va bien, merci, répondit tranquillement Eulalie.

— Je pense bien qu’elle n’est point malade, fit l’entrepreneur avec impatience. Je vous demande si on peut la voir.

Madame Guerbois hésita. Non qu’elle eût le moindre doute sur les sentiments de sa fille ; elle lui avait fait part de la proposition nouvelle, et Norine n’avait point paru la trouver extravagante. Mais, avant que Guerbois fût prévenu, serait-il prudent de mettre en rapport ces deux êtres qui n’aspiraient qu’à s’unir ? Elle se décida à risquer le tout pour le tout.

— Vous allez la voir, dit-elle, mais ne lui parlez de rien, je vous en prie, avant d’avoir vu son père.

— Soyez tranquille ! fit Duval. On sait vivre.

Eulalie alla chercher sa fille, qui entra avec son maintien ordinaire et ses yeux modestes. Elle s’assit dans un fauteuil près du brave homme qui la dévorait des yeux, et qui de temps en temps rentrait ses mains, comme un chat rentre ses griffes, afin de ne point céder à son envie de la prendre par les épaules.

Le feu ne voulait point marcher. Norine prit le soufflet, s’agenouilla devant la cheminée et se mit à souffler.

Qu’elle soufflait bien ! que ses mouvements, toujours retenus, avaient de grâce légèrement anguleuse et de modestie avouée ! Rien qu’à la voir ainsi, on devinait qu’elle était une ingénue, – pas une ingénue de théâtre, de ces personnes qui disent en se retranchant derrière un fauteuil : Parlez à mon père ! – Mais une vraie ingénue, une jeune fille qui ne rougissait qu’aux compliments bien tournés, et qui, aux grosses galanteries, était capable de vous regarder dans le blanc des yeux en vous disant : Je ne comprends pas !

Duval l’aimait presque autant agenouillée devant le foyer que sur le fauteuil auprès de lui ; cette attitude avait quelque chose de plus intime qui encourageait les confidences.

Profitant d’un moment où la sage Eulalie était dans la pièce voisine, il se pencha vers Norine et lui dit à demi-voix :

— Vous rappelez-vous mon cheval, celui qui nous a promenés dimanche ?

Norine laissa tomber le soufflet, tourna vers l’entrepreneur ses beaux yeux étonnés, et répondit :

— Oui, monsieur.

— Aimeriez-vous à l’avoir, ce cheval-là ? Il est gentil, pas méchant ; son propriétaire non plus, pas méchant. Aimeriez-vous le cheval ?

— Oui, monsieur, répondit l’ingénue, plus ébahie que jamais.

— Et le propriétaire du cheval, dites ? Aimeriez-vous à avoir le propriétaire aussi ? Et une belle petite maison, avec une belle petite voiture ? Vous n’aimeriez pas cela ?

— Je ne sais pas, monsieur, répondit Norine toujours agenouillée devant le feu qui fumait abominablement.

Elle était devenue toute rose, et ses mains tremblantes cherchaient, sans le trouver, le soufflet caché sous un pli de sa robe.

— Pour avoir le cheval et la voiture, il faut prendre aussi leur propriétaire, continua Duval, qui lui parlait, sans s’en apercevoir, comme à une enfant. Mais ce n’est pas cela qui vous effraierait, dites ? Je vais vous demander tout à l’heure à votre papa…

— Me demander ? fit Norine devenant plus rouge encore.

— Adorable enfant ! s’écria l’entrepreneur, qui n’y put tenir et l’embrassa. Oui, en mariage. Vous voulez bien, n’est-ce pas ? Alors vous le direz à votre papa. On nous mariera dans trois semaines, parce que j’ai une fabrique à bâtir dans l’Indre le mois prochain, et je vous donnerai tout ce que vous voudrez.

— Monsieur ? fit Norine qui semblait éperdue…

Eulalie rentra très à propos, si à propos que madame Anglois l’eût accusée d’avoir entendu la conversation derrière la porte, – mais chacun sait que madame Anglois avait l’âme aussi noire que le jais dont elle faisait sa parure habituelle.

Dix minutes après, Guerbois fit son entrée. Il était soucieux ; la décision qu’il avait prise à l’égard de Lignon lui donnait des remords. Il avait beau se dire que, du moment où sa fille n’aimait pas ce jeune homme, le seul parti à prendre était de rompre sans retard, sa conscience lui faisait de cruels reproches, et, derrière les motifs excellents que lui avait donnés sa femme, derrière les affirmations catégoriques de sa fille, il sentait confusément quelque chose qu’on ne lui disait pas.

Il fut surpris plus que charmé de retrouver chez lui l’entrepreneur. Sans éprouver de mauvais sentiments à l’égard de cet homme, Guerbois établissait une sorte de rapprochement entre son arrivée et l’orage qui venait d’éclater dans son intérieur.

Après un bonjour assez bref, il se tourna vers sa fille et lui demanda si le dîner était prêt.

Norine s’éclipsa sur-le-champ.

Duval ne perdit pas une seconde et entama la lutte héroïquement.

— Monsieur Guerbois, je vous demande votre fille en mariage, dit ce vaillant qui n’y allait pas par quatre chemins.

Guerbois tressaillit, le regarda bien en face et répondit :

— Pardon, je n’ai pas compris.

— Vous avez tout de même bien entendu ! repartit l’entrepreneur. Je vous demande votre fille en mariage.

Le mari d’Eulalie regarda sa femme ; elle était impassible et semblait attendre sa réponse comme on attend son tour pour jeter de l’eau bénite sur un catafalque.

— Vous nous faites beaucoup d’honneur, dit lentement Guerbois, sentant qu’il était obligé de dire quelque chose ; il s’arrêta et dit tout à coup :

— Cela vous a pris subitement, aujourd’hui ?

— Ce matin à onze heures, mon cher ami, répondit Duval avec une grande présence d’esprit… Sitôt mes affaires terminées, je suis venu ici, j’en ai dit un mot à madame Guerbois, et vous voyez que je n’ai pas perdu de temps…

— Vous n’y songiez pas hier, ni avant-hier ? fit Guerbois soupçonneux, en regardant alternativement sa femme et celui qui postulait à l’honneur de devenir son gendre.

— J’y songeais bien, répondit Duval, assez embarrassé de la tournure que prenait l’entretien ; j’y songe depuis que j’ai vu votre demoiselle, mais elle est plus jeune que moi, et, voyez-vous, cela donne à réfléchir ; c’est ce matin…

Il s’arrêta, sentant qu’il pataugeait, et que précisément il n’aurait pas dû parler de la différence d’âge, qui n’était pas en sa faveur.

— J’aime mieux que ce soit ce matin, fit Guerbois avec un regard sévère à l’adresse de sa femme. Mais, mon cher monsieur, que voulez-vous que je vous réponde ? Vous nous prenez de court !… Laissez-nous le temps de la réflexion.

Duval recommença le petit boniment qui lui avait si bien réussi près d’Eulalie. Il parla de sa fortune actuelle, de son avenir, des bénéfices qu’il ne pouvait manquer de réaliser, du petit hôtel, etc.

Guerbois, qui avait pris une chaise, l’écoutait en silence. Norine n’avait pas reparu, et Eulalie devenait nerveuse.

Enfin Duval se tut, n’ayant plus rien à dire.

— Mon cher monsieur, répondit enfin Guerbois, je comprends très bien tout ce que vous me dites, mais, voyez-vous, il y a pour moi une question qui passe toutes les autres : c’est de savoir si ma fille sera heureuse avec vous et si elle ne se repentira pas de son choix.

Duval voulait protester, Guerbois l’en empêcha en reprenant :

— Vous avez une chose contre vous, c’est votre argent. Il se peut très bien que ma fille se trompe et croie aimer votre personne, tandis qu’elle aimerait les avantages que vous lui apportez. C’est pour cela qu’avant de vous répondre je veux avoir un entretien sérieux avec elle.

Le digne homme avait parlé d’un ton qui n’admettait pas de réplique : Duval sentit qu’il n’avait qu’une chose à faire, prendre son chapeau et s’en aller en demandant quand il pourrait revenir.

— Oh ! fit Guerbois, ce ne sera pas long. Demain, c’est dimanche, nous aurons le temps de causer ; vous aurez notre réponse lundi.

Ils se serrèrent la main et se séparèrent.

Le dîner fut silencieux et triste ; les garçons, tarabustés, ne levèrent pas le nez de dessus leurs assiettes, et bientôt expédiés, laissèrent le champ libre aux discussions de famille. Rien ne ressemblait moins à des préliminaires d’accordailles que ce repas morne et la soirée qui suivit.

Lorsque les époux furent seuls avec Norine, le père tira quelques bouffées de sa pipe, en regardant sa fille d’un air sévère.

Eulalie n’osait bouger, quoique de sa nature elle fût peu facile à effaroucher.

— Eh bien ! dit Guerbois à l’ingénue, tu t’es débarrassée d’un prétendu que tu n’aimais pas. En voici un autre qui se présente ; tu as vraiment plus de chance que de mérite ! Il s’agit de savoir si celui-là te plaira pour tout de bon.

Norine restait la tête baissée, l’air boudeur, parfaitement convaincue, – il suffisait de la regarder pour s’en rendre compte, – de l’ennuyeuse pédanterie de son père, qu’intérieurement elle nommait M. Rabat-Joie.

— Cela ne te va pas, ce que je te dis ? continua celui-ci. En général, tu n’aimes pas les vérités désagréables. J’en ai à te dire pourtant, et tu vas les entendre. Je suis mécontent, parce que tu m’as fait jouer un vilain rôle auprès d’un honnête homme, et que, honnête homme moi-même, cela me répugne plus que tu n’es en état de le comprendre. Tu as accepté M. Lignon, parce que tu avais peur de rester fille ; lorsque tu as cru qu’un autre homme plus riche te faisait les yeux doux, tu t’es dépêchée d’annoncer que le premier prétendu te déplaisait. Je ne crois pas qu’il t’eût déplu autant, si tu n’en avais pas trouvé un autre.

— Mais, papa…, voulut dire la jeune fille rebelle.

Il lui imposa silence du geste.

— Je n’ai pas à discuter avec toi, fit-il rudement ; c’est toi qui as à m’entendre. Je ne t’empêche pas d’épouser Duval, si Duval te convient ; je crois qu’il te convient, parce qu’il est riche, tout bonnement…

— Oh ! Guerbois, comment peux-tu accuser cette enfant de calculs ?

— Je sais ce que je dis, fit le père avec la même autorité tranquille ; et puis, Eulalie, ce n’est pas à toi que j’ai affaire pour le moment, c’est à Norine.

Donc, ma fille, tu peux épouser Duval si tu veux, mais c’est à la condition que jamais, entends-tu ? jamais tu ne te plaindras de lui, ni peu ni beaucoup, ni sous un rapport, ni sous un autre. Ce gendre-là me convient beaucoup moins que le premier. L’autre était un brave garçon, pas riche, mais scrupuleux sur toutes choses ; or je t’apprendrai, ma fille, qu’on ne fait pas de si grosses fortunes en étant très scrupuleux. Si je pensais que Duval puisse avoir jamais fait tort d’un sou à qui que ce soit, tu ne l’épouserais pas, je t’en réponds ; mais, comme tous les entrepreneurs honnêtes, il aura fait payer cher du travail médiocre, ou bien très cher un travail excellent ; il aura pressuré les ouvriers, profité de la gêne des uns, de l’ignorance des autres, et c’est à ce prix qu’il a mis de côté la fortune que tu convoites. J’aimais mieux un gendre presque pauvre, qui ne devait rien qu’à son travail. Lignon t’apportait déjà mieux que ce que tu peux attendre chez nous, ma fille ; je trouvais cela suffisant. Je pensais qu’il te plairait ; tu lui as donné de grosses espérances, il ne faut pas nier cela, Norine…

La jeune fille fit un mouvement d’épaules qui signifiait :

— Qu’est-ce que ça me fait ?

— Oh ! je sais bien que cela t’est égal, reprit le père, mais à moi cela ne m’est pas égal. Voilà un homme qui a du chagrin, beaucoup de chagrin, assurément plus que tu ne mérites qu’on s’en fasse pour toi ; tu ne t’en occupes pas, tu n’y songes même pas ; tu ne penses qu’à épouser un homme riche, qui a une voiture…

— Je ne peux pourtant pas me marier par charité, fit Norine d’un ton revêche.

— Je ne crois pas, repartit le père, que tu fasses jamais rien par charité, ma pauvre enfant, et c’est très malheureux pour toi. J’avais espéré autre chose, je l’avoue, mais je t’aurai probablement mal élevée à force de t’aimer.

Il se tut et resta immobile, oubliant même de tirer des bouffées de sa pipe. Il voyait sans doute des choses passées depuis bien longtemps. Norine, toute petite, appuyée contre son genou, volontaire et rétive, mais si séduisante dans sa grâce câline, avec ses jolis yeux qui ne faisaient alors tourner, en fait de têtes, que celles du père et de la mère. Oui, on l’avait gâtée ! Que de fois, lorsqu’il aurait fallu la punir, s’était-on laissé désarmer par son sourire ou par ses larmes !… Si le père avait su, le courage ne lui eût pas manqué ! Et, comme une obsession, Guerbois pensait toujours à Lignon, Lignon seul, désespéré, dans son appartement trop grand pour lui, loué et préparé pour la jeune femme qui devait venir l’illuminer de sa présence.

— Quand on pense, se dit Guerbois avec un irrésistible mouvement de colère, que ce garçon a fait pour elle des dépenses au-dessus de ses ressources, et qu’il n’y a pas moyen de lui rendre cet argent-là !

Cette pensée était, parmi toutes, celle qui devait le plus longtemps hanter la probité étroite de l’employé. Pour lui, qui toute sa vie avait été contraint de compter avec la mince dépense d’une impériale d’omnibus, le chiffre des gracieusetés de Lignon envers celle qui avait été sa fiancée s’élevait jusqu’à l’aberration. Que Justin eût été absurde, soit ; l’argent, le précieux argent, qui représentait des privations, n’en avait pas moins été jeté aux quatre vents du ciel.

Pour celui qui ne peut pas dépenser cinq francs sans toucher soit à l’argent sacré qui doit payer la dette, soit au bien-être d’un être cher qui ne vit que de lui, la boîte de bonbons, le bouquet superflu, sont des sacrifices plus méritoires que le plus riche présent de diamants venant d’un des heureux de ce monde.

Les femmes, pour la plupart, ne songent pas à cela ; elles acceptent avec la même indifférence ou le même sourire le bouquet du travailleur pauvre et celui du riche oisif. Si elles étaient moins superficielles, si elles savaient se rendre compte de ce que représente pour chacun d’eux l’offrande en apparence semblable, elles sauraient aussi mesurer la profondeur de l’affection qu’elles inspirent.

Justin avait donné à Norine le nécessaire même ; il avait déjeuné avec des brioches, pendant un mois, pour lui offrir le bracelet d’argent niellé qu’elle avait accepté comme cadeau de fiançailles. Pour lui apporter des bonbons de chocolat qu’elle aimait, non seulement il avait fait un long détour à pied, mais il s’était privé chaque fois de dîner, trompant sa faim avec quelque pseudo-friandise qui lui irritait l’estomac sans le nourrir.

Guerbois connaissait cela ; n’avait-il pas agi de même lorsqu’il faisait sa cour à Eulalie ?

— Lui a-t-on renvoyé ses présents ? demanda-t-il tout à coup.

Les deux femmes comprirent à demi-mot.

— Pas encore, répondit madame Guerbois ; j’ai reçu une lettre tantôt.

Elle hésitait, car si cacher l’existence de la lettre était difficile, la montrer n’avait rien de bien tentant.

— Où est-elle ? fit Guerbois d’un ton impérieux.

La lettre fut produite, et Eulalie suivit sur le visage de son mari l’effet de cette lecture. Quand il eut terminé, il fronça les sourcils et attira à lui le buvard de famille, celui qui bien rarement servait à écrire des lettres importantes. Il prit une plume et élabora lentement, de sa belle écriture administrative, une douzaine de lignes, qu’il signa de son nom, avec un parafe.

— La bonne portera ceci demain avec les présents, dit-il, demain matin, toute affaire cessante.

— Mais, mon ami, fit observer madame Guerbois, demain c’est jour de marché…

— Au diable le marché ! dit Guerbois d’une voix tonnante. Il s’agit bien de vos billevesées ! jusqu’ici j’étais un homme qui n’avait qu’une parole ; à présent, grâce à vous, j’en ai deux, une pour chaque gendre. Allons, apportez les cadeaux et une boîte pour les mettre, et que ça ne traîne pas.

Norine apporta les cadeaux, le fameux bracelet, une petite bague, un porte-cartes en ivoire, acheté à Dieppe, avec le nom « Norine » gravé en travers, un petit coffret à bijoux, – quelques billets très courts, et sous la forme correcte desquels perçait une adoration profonde, irraisonnée.

Guerbois regardait tout cela avec une étrange sensation de pitié, de regret, de colère, qui lui serrait de plus en plus la gorge. Tout à coup ses yeux s’emplirent de larmes brûlantes, pendant qu’il rangeait les objets dans le petit coffre.

— Cela ne vous fait rien, à vous ? dit-il aux deux femmes étonnées, qui le regardaient avec plus de raillerie que de sympathie. Vous ne savez pas que c’est le cœur d’un homme et peut-être sa vie que vous renvoyez là-dedans ? Tenez, ni l’une ni l’autre vous ne méritiez qu’un homme souffrît pour vous !

Il ferma le coffret, mit la clef dans la lettre qu’il plia à la hâte, et s’en alla dans sa chambre, où il marcha longtemps à pas mesurés.

— Papa est de mauvaise humeur ! dit Norine à voix basse. Voilà bien des histoires, en vérité !

— Il est comme cela de temps en temps, mais cela lui passe, répondit Eulalie sur le même ton. Demain il n’y paraîtra plus. Enfin, c’est une affaire conclue. Embrasse-moi, madame Duval. Vas-tu être riche et heureuse !

— Je l’espère bien ! fit Norine avec un sourire orgueilleux.

q

Page 1