Chapitre 21
Rien ne s’opposait plus au bonheur de Louis Duval. Il reçut le lundi matin un petit mot de madame Guerbois, lui apprenant qu’il pourrait se présenter dans la soirée pour se voir agréer.
Il arriva pimpant et magnifique, avec un bouquet gros comme lui et un tout petit écrin, qui contenait les deux plus belles dormeuses qu’on pût voir ce jour-là à Paris. Il attacha lui-même les diamants aux oreilles un peu longues, un peu plates et très rouges de sa jeune fiancée, qui le remercia avec ses sourires les plus intimidés ; madame Guerbois reçut une broche de rubis, et M. Guerbois eut toute une collection de poignées de main qui ne parvinrent pas à le dérider.
— Mon beau-père est un peu ours, pensa l’heureux futur, mais pour ce qu’il me gênera dans l’existence !…
Le jour de la cérémonie fut fixé ; Norine n’était plus si jeune, paraît-il, car il n’était plus nécessaire du tout d’attendre un an avant de la marier. Quatre semaines suffirent amplement aux fiancés pour faire connaissance et pour s’aimer. C’était même trop, mais la couturière refusait de rien promettre avant cette époque.
— C’est ennuyeux que nous soyons brouillés avec les Breteuil, dit madame Guerbois à sa fille, un jour qu’on essayait des robes.
L’expansion régnait entre elles désormais avec l’entente la plus parfaite. Elles eussent été bien étonnées si quelqu’un avait fait allusion aux fameux soufflets qui avaient suivi le retour de Dieppe. Cependant Norine, qui des deux avait la meilleure mémoire, sentit s’échauffer un peu sa joue au nom de madame Breteuil.
— Ennuyeux ? dit-elle. Pourquoi ? Il me semble, au contraire, que nous sommes très heureux d’en être débarrassés ! M. Lignon n’aurait pas manqué d’aller leur porter ses plaintes, et c’est nous qui aurions eu à supporter des scènes désagréables.
— Je ne te dis pas, fit madame Guerbois, mais madame Breteuil serait furieuse de te voir épouser un homme riche, bien plus riche qu’elle et que son mari… Elle qui cherchait à t’humilier, en deviendrait enragée !
— Elle enragera bien tout de même, répliqua vertement Norine ; elle le saura, n’est-ce pas ? Eh bien, le jour où elle le saura, elle sera punie.
Punie de quoi, douce Norine ? De vous avoir prise, sur votre propre parole, pour une enfant bonne, honnête, chaste, et d’avoir reculé d’horreur le jour où vous avez dévoilé votre véritable nature ?
Cette punition de madame Breteuil devait moins se faire attendre que Mamie elle-même ne l’eût cru et peut-être souhaité. Au moment d’envoyer les invitations pour la messe de mariage, Duval arriva avec une liste d’une aune de long.
Il n’entendait pas se marier en catimini, celui-là ! Il avait invité tout ce qu’il avait fréquenté de près ou de loin pendant un laps de dix années. Riches et pauvres, simples fournisseurs et gros bonnets, tout figurait sur cette interminable liste, plus longue deux fois que le calendrier.
Au milieu des invités inconnus, trois noms sautèrent aux yeux de Norine, qui ne perdait pas une miette de ce qui se passait : Breteuil, Anglois, Reyer.
On eût dit les fameux caractères jadis tracés sur les murailles de Balthazar, tant les yeux de l’ingénue s’emplirent d’horreur et de crainte.
— Vous connaissez ces gens-là ? demanda-t-elle d’une voix moins ferme qu’elle ne l’eût voulu.
— Breteuil ? Parfaitement ! J’ai ajouté une aile à un petit hôtel dont il est propriétaire avenue d’Iéna. Jolie propriété ; ce terrain lui a coûté cinquante francs le mètre autrefois ; maintenant, ça lui rapporte tout bâti quatorze mille francs de loyer, et il n’y en a pas gros, allez ! Charmantes gens, ces Breteuil. J’ai déjeuné chez eux une fois dans le temps : – tout à fait aimables. Et vous, vous les connaissez ?
— Nous les avons vus autrefois, fit madame Guerbois, mais le caractère difficile de madame Breteuil nous a obligés à cesser les relations.
— Vous m’étonnez ! dit Duval ; cette femme-là m’avait semblé avoir le caractère le plus accommodant. Enfin, quand on ne voit les personnes qu’en passant, n’est-ce pas ?…
— Madame Anglois ! fit Norine en enfonçant ses ongles dans le papier, comme si c’eût été une figure humaine. Vous connaissez madame Anglois ?
— Ah parbleu oui ! s’écria l’entrepreneur. Drôle de femme, n’est-ce pas ? Grande amie des Breteuil, très originale ; le plus honnête homme du monde lui rendrait des points. Mais diablement carrée en affaires. Elle voulait me vendre un terrain, – nous n’avons jamais pu nous entendre, parce qu’elle en demandait trop cher – trop cher pour ce que je voulais le payer, bien entendu. Elle a eu le dernier mot ! Elle l’a vendu le prix qu’elle avait dit, et celui qui l’a acheté a fait une bonne affaire ; que voulez-vous ! j’étais entêté, elle aussi.
— Vous êtes entêté ? demanda Norine de sa douce voix, avec un sourire d’incrédulité.
— Comme une vieille mule ! Vous verrez cela ! Mais il ne faut pas vous tourmenter pour ça ; une fois qu’on le sait, n’est-ce pas ? on s’arrange pour céder, et cela va tout seul. Cette chère madame Anglois ! Je la vois toujours avec plaisir, et je crois qu’elle aime à me rencontrer ; deux entêtés comme elle et moi, il n’y a que deux choses possibles : on se déteste ou l’on s’adore… et nous ne nous détestons pas ! Eh ! eh !
Il riait de son rire jovial, qui voulait être fin, avec une telle simplicité de cœur que Norine eut tout à coup envie de le gifler ferme. Elle contint cependant cette velléité prématurée, et continua de parcourir la liste pour arriver au troisième nom qu’elle avait vu et qui lui brûlait les yeux depuis un quart d’heure.
— M. et madame Reyer, qu’est-ce que c’est que cela ? demanda-t-elle après deux autres questions insignifiantes.
— Reyer est un avocat très gentil. Il n’y a pas quinze jours que je le connais ; il va me plaider un procès… Il a compris tout de suite, c’est étonnant. Il a un cheval noir. Eh mais ! vous le connaissez, vous savez bien ! Nous l’avons rencontré au bois de Boulogne le jour de la Tête-Noire. Vous m’avez dit que vous l’aviez vu à Dieppe.
— Ah ! fit Norine en essayant de se reprendre comme un homme qui se noie et qui se figure qu’il va se mettre à nager. Très bien ; c’est ce Reyer-là ?… Et vous l’invitez ?
— Je crois bien ! S’il me gagne mon procès, il y aura bien des jolies petites choses à acheter pour madame Duval avec cet argent-là ! Et puis, un avocat, ce n’est pas à dédaigner, cela peut servir.
Le ciel de Norine s’était assombri. Elle eut beau faire inviter Muriet à la cérémonie, au lunch, au dîner et à la soirée, tout cela n’empêchait pas ses ennemis d’être convoqués, et elle se sentait sûre, mais sûre ! de voir madame Anglois, le jour de son mariage, la dévisager de l’air narquois qu’elle seule au monde possédait à ce point-là. Et Reyer, viendrait-il ? Probablement ! Comme il allait la mépriser !
Jamais encore Norine n’avait admis l’idée qu’on pût la mépriser, c’est une idée que généralement on s’efforce d’envisager le moins possible ; cette fois le mépris de Reyer s’imposait à elle net et cinglant comme un coup de cravache.
Que penserait-il lorsqu’en lisant la lettre de faire part, au lieu du nom de Justin, il verrait celui de Duval ? Si elle avait su que depuis quinze jours il connaissait toute cette vilaine histoire ! Si elle avait pu apprendre que, grâce à Rosette et à son mari, Julien Lignon continuait à vivre avec une apparence de raison et de sang-froid qui au fond n’était que de l’habitude ! Mais elle ne devait savoir tout cela que plus tard. Et si elle l’avait appris dès lors, sa vexation eût peut-être été moins grande, tant il est vrai qu’un malheur redouté est souvent plus affreux qu’un malheur arrivé.
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