Chapitre 22
Le grand jour se leva dans un ciel pluvieux. La froide journée de novembre faisait grelotter sur le parvis de l’église Saint-Laurent les gamins qui attendaient le cortège, et les marchands de marrons des environs firent de bonnes affaires.
Enfin les voitures furent signalées ; les portes de l’église roulèrent bruyamment, envoyant un flot d’air glacial jusqu’au maître-autel, les orgues tonnèrent pendant que les suisses, plus majestueux l’un que l’autre, précédaient d’un pas égal et mesuré les époux que M. le maire seul avait encore unis.
Norine marchait aussi mal qu’une figurante de province, et c’est facile à comprendre. On n’apprend pas en huit jours à se mouvoir dans les flots d’une traîne de satin ; on n’acquiert pas facilement l’art de porter pour six mille francs de dentelles sans y songer ; il faut à toute chose un apprentissage, et l’ingénue, si charmante dans son rôle de petite fille, devenait commune et empruntée sous ses vêtements de gala.
Elle vint à bout de s’asseoir cependant, sans déchirer son voile plus de deux ou trois fois, et la cérémonie commença.
Joie des bonnes âmes ! Triomphe du cancan ! Quel milieu favorable qu’une nef d’église à tous les propos cruels, drôles, inconvenants et envieux ! On prétend que le monde est méchant ; il y a peut-être du vrai dans cette appréciation, sévère mais juste. Convenons alors que le lieu où, sans contredit, il déploie le plus de méchanceté, c’est une nef d’église un jour de grand mariage. La seule chose qui puisse étonner encore ceux qui ont fait partie d’un de ces beaux défilés qui durent une heure, c’est que quiconque a des oreilles puisse se hasarder à faire dire un jour sur son compte l’équivalent de ce qu’il a entendu, – en admettant que par un prodige de charité, sans être muet de naissance, il n’ait point ouvert la bouche.
L’occasion était belle, ce jour-là. Mademoiselle Guerbois ? Qui ça ? Rien du tout. Une fille d’employé. Et lui, le marié ? Un entrepreneur.
Ici les quolibets et les railleries amères pleuvaient sur Duval, qui se carrait dans son beau fauteuil de velours rouge, en pensant que la messe lui coûtait cher, mais qu’elle était vraiment très bien.
Et il épousait une fille sans dot ? C’était donc une réparation ? À quel propos un homme engraissé de la sueur du peuple épouserait-il une fille sans fortune, à moins d’y être contraint ? Cette opinion avait cours principalement parmi les clients des marchands de marrons.
L’opinion de la classe moyenne était moins féroce. On trouvait Norine gauche et Duval stupide, simplement. Laide ? Non, pas absolument laide, rouge comme une langouste, et c’est si commun, surtout un jour de mariage ! Il n’y a d’intéressant que les mariées pâles. Et lui, ce gros garçon, il épousait cette mijaurée ! Eh bien, il devait bien savoir à quoi il s’exposait, celui-là !…
Non ! s’il y avait une justice à rendre à Duval, c’est qu’il n’avait pas le moindre soupçon des dangers qu’il courait. Il avait épousé Norine tout bêtement, par un sentiment au fond assez bon. Elle lui plaisait évidemment, mais il y avait loin de cette sorte d’attrait à la furieuse passion qui dévorait Lignon. On n’eût pas donné Norine à Duval, qu’il s’en fût très bien consolé, – surtout si Reyer lui avait gagné son procès.
Les motifs déterminants de sa résolution avaient été surtout le désir d’avoir chez lui un joli animal de luxe, qu’on pût faire voir à tout le monde, de s’en amuser comme d’un joujou curieux et cher, et la pensée qu’étant riche, il n’avait besoin de l’agrément de personne pour faire ce qui lui plaisait.
— Une famille huppée, disait-il, ça ne m’irait pas du tout ; faisons le bonheur de cette nichée de pauvres diables.
Et puis Norine avait l’air si jeune, si jeune ! et Duval, qui avait trente-huit ans, adorait cela.
Les époux bien et dûment bénis, le défilé commença.
C’est une tâche difficile pour les jeunes mariés, même habitués à la gymnastique mondaine ; pour une pataude comme Norine, c’était un véritable Waterloo. Roide comme un piquet, rouge comme une pivoine, maladroite et embarrassée de tout, de ses gants trop justes, de son voile, de son bouquet, elle ne savait rien répondre, et elle restait ennuyée, vexée, devant tous ces saluts qu’elle donnait au diable.
Soudain, dans l’interminable queue, elle distingua une poitrine étincelante de jais noir, et elle se sentit défaillir.
Madame Anglois n’avait pas voulu perdre cette dernière bouchée de l’ex-Petit Chaperon ; elle s’avançait les yeux et les dents au vent, triomphante et superbe.
Elle savourait délicieusement, cela se voyait, la gaucherie et l’insuccès de la jeune mariée.
— Comme elle est rouge, la malheureuse ! entendait-elle dire autour d’elle.
Et cette phrase, répétée dans tous les rangs, la remplissait de joie.
Elle avançait lentement, dans la foule railleuse, saluant à gauche et à droite ces figures de connaissance qu’on ne rencontre jamais qu’aux mariages et aux enterrements, mais qu’on ne manque jamais d’y rencontrer. Arrivée devant Norine, elle la salua avec une politesse irréprochable, pendant que l’infortunée voyait revivre à ses yeux, avec une netteté désolante, la dernière scène du chalet : Rosette s’en allant gaiement en promenade avec Edmond sur leurs ânes, pendant que madame Anglois martyrisait si joyeusement sa rivale d’intention.
À cette pensée, la jeune mariée devint encore plus rouge et tourna au cramoisi.
— Mes compliments, mon cher monsieur Duval, disait le Loup au marié triomphant. Vous venez de faire là une jolie acquisition ; c’est plus flatteur que mon terrain, n’est-ce pas ? Tous mes souhaits, et sans rancune, cher monsieur. Mes compliments, madame.
Le Loup s’en alla de son pas tranquille, et Norine eût respiré si elle n’eût entendu la voix qu’elle connaissait bien répondre à une autre voix :
— C’est vrai ; c’est affreux d’être rouge comme cela ; ça ne lui passera pas, allez ! Sa mère est toute pareille, regardez-la !
Et Norine, qui ne sentait que trop brûler ses joues, vit augmenter encore le feu qui dévorait son visage. Aussi l’expression de sa physionomie n’en devint-elle pas meilleure.
Au moment où elle prenait son air le plus boudeur, Reyer parut devant elle, comme s’il sortait d’une boîte à surprise. Sans la regarder, il s’inclina devant elle et serra la main du marié.
Pour le coup, elle pâlit ; une vague lueur d’espoir jaillit des ténèbres où l’avait plongée la vue de madame Anglois. Il ne la regardait pas, il n’osait pas peut-être. Elle osa le regarder, elle, bien en face, fixant sur les yeux du jeune homme des yeux dont l’innocence avait totalement disparu.
Il sentit probablement, ou vit malgré ses paupières baissées, ce regard provocant, qui offrait la femme, et, plein d’une indicible colère devant tant d’impudence, il fixa ses yeux calmes sur ce visage blêmi par on ne sait quelle émotion malsaine ; la rougeur remonta aux joues qu’elle venait de quitter plus ardente, plus sombre, presque violette, comme après un soufflet.
Madame Anglois, qui attendait près de la porte de la sacristie, avait tout vu ; elle prit le bras de son neveu, et l’entraîna dans l’église, et de là au dehors.
Quand ils sentirent l’air froid les frapper au visage, ils respirèrent tous deux librement ; l’instant d’après, le coupé de Reyer les emporta vers la maison.
Au son des orgues, scandé par les coups de hallebarde des suisses, Norine reparut au bras de son mari flambant neuf. Tout près du porche, dans l’obscurité, elle vit deux yeux brillants se fixer sur elle, et elle reconnut le visage pâli, allongé, de Justin Lignon.
C’était d’un mauvais goût absolu, il le savait, mais la sentimentalité romanesque dont il n’avait jamais cherché à se défaire l’avait amené là, malgré les conseils de ses amis. Il avait voulu se donner la joie cruelle de la contempler dans sa pompe nuptiale.
Quoiqu’elle ne fût plus celle qu’il avait aimée, quoiqu’en se vendant pour de l’argent à un honnête homme qu’elle trompait, comme elle l’avait trompé lui, quoique jouant ici la comédie de l’innocence comme elle l’avait jouée à Dieppe, il la voyait encore, le matin même, avec des yeux prévenus. Il la croyait soumise à de détestables influences qu’il ne pouvait s’expliquer : il accusait la mère d’avoir perverti l’esprit de sa fille, et si celle-ci eût eu l’air triste ou seulement préoccupé, il eût versé sur elle encore bien des larmes stériles.
En l’apercevant, la jeune mariée ne put réprimer un mouvement de répulsion ; son regard cruel et dur se fixa sur l’ancien fiancé comme pour lui dire :
— Que venez-vous faire ici ? Pas me compromettre, j’espère ?
Il y avait presque de la menace dans les yeux jadis adorés.
À cette vue, Lignon sentit tout son amour, toute son adoration tomber comme d’un haut échafaudage et mourir en lui, après une courte agonie.
— Pas vous compromettre à coup sûr, répondit son regard, mais vous dire que vous n’êtes plus rien pour moi, rien ! Moins que la boue qui va tout à l’heure souiller l’ourlet de votre robe de noce !
Elle comprit ce langage et passa, de plus en plus rouge. Muriet se tenait, en garçon d’honneur, à la portière du landau ; elle ne sentit même pas la galante pression de la main qu’il lui offrait pour monter ; ne sachant pas monter en voiture, elle se prit les pieds dans son voile, dont un morceau resta accroché à la portière ; pendant que Duval montait, l’architecte s’empara du morceau de tulle et le fourra dextrement dans sa poche, côté du cœur, en adressant un sourire à la jeune femme. Le landau s’ébranla, et toute la noce s’en fut au Grand-Hôtel, où le personnel était en branle-bas de combat pour un festival qui coûtait si cher.
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