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Chapitre 24

Dès le soir du premier jour, l’amour-propre de la jeune femme fut éprouvé d’une rude façon. En choisissant Dieppe, elle avait obéi à deux sentiments très différents qui se mêlaient étrangement dans son âme. Elle avait voulu d’abord battre sur leur propre terrain madame Breteuil, madame Anglois et Rosette, en les écrasant de son luxe et de son élégance. Puis elle avait au fond de l’âme un espoir impérissable : celui de gagner Reyer.

La pensée que cet homme lui échappait s’était avivée dans cette petite cervelle détraquée ; elle ne savait par quels moyens, mais il lui semblait qu’un jour elle finirait bien par entendre ce beau garçon rebelle lui dire : Je vous aime !

L’aimait-elle ? Probablement ; au fond de cet être mal équilibré, le désir de l’amour était presque aussi fort que celui de l’amour-propre. D’autre part, il est certain que si, par impossible, Reyer se fût laissé séduire, au bout de huit jours elle l’eût chassé, pour le plaisir de faire triompher le susdit amour-propre.

Tant qu’elle ne l’aurait pas tenu dans ses mains, qu’elle n’aurait pas plongé ses yeux dans les yeux de cet homme qui n’avait voulu d’elle à aucun prix, elle serait humiliée et vaincue.

À la façon des autruches qui se cachent la tête et croient échapper aux regards parce qu’elles ne voient pas, Norine n’avait pensé qu’à cela. Mais lorsqu’elle vit arriver à sa rencontre M. et madame Breteuil, Edmond et sa femme avec la redoutable madame Anglois, elle s’aperçut qu’elle avait beaucoup présumé de ses forces. Quelle figure allait-elle faire devant cette bande hostile qui s’avançait comme une armée rangée en bataille ?

— Tiens ! fit Duval, M. et madame Breteuil ! Voilà une bonne rencontre !

Avant que Norine eût pu dire un mot, il s’était jeté en avant, il avait serré les mains des deux époux.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venus à ma noce ? dit-il. Voilà qui n’était pas gentil ! Mais puisqu’on vous retrouve… Vous habitez Dieppe ? Vous connaissez ma femme ?

— Un peu, fit M. Breteuil froidement.

Duval, qui était à cent lieues de la vérité, se mit à patauger dans la situation comme un terre-neuve qui casserait des œufs dans un poulailler. Il finit par inviter tout le monde à dîner pour le dimanche suivant.

On lui opposa des refus polis ; il insista, et voyant qu’il ne pouvait gagner la partie :

— Ah ! je sais, dit-il ; c’est parce que l’invitation est faite trop en l’air. C’est bon, nous irons vous faire une visite, n’est-ce pas, Norine ? Et vous n’aurez plus rien à dire.

Après une quantité suffisante de dénégations, on se sépara.

Norine marchait au bras de son mari, roide comme un pieu, avec toute la mauvaise grâce qu’elle était capable de déployer, et il y en avait pas mal.

— Je vous avais dit, fit-elle après un très long silence, que M. et madame Breteuil s’étaient mal conduits avec moi ; je ne pensais pas que vous alliez vous jeter à leur tête…

Duval s’arrêta court, tellement stupéfait de ce qu’il venait d’entendre qu’il n’en croyait pas ses oreilles.

— Comment ! dit-il, tu me fais de la morale, à présent ? Cela te déplaît que je sois gentil avec mes vieux amis et des gens dont je puis avoir besoin un jour ou l’autre ? Car M. Breteuil a de l’argent, et madame Anglois n’a pas vendu tous ses terrains, sans compter l’avocat, dont les services me seront précieux, car il m’a déjà donné pour rien plus d’une consultation que j’aurais payée cher ailleurs et pas si bonne.

— Je vous dis qu’ils se sont mal conduits avec moi, répéta Norine, qui n’avait plus envie d’écraser personne, mais qui se sentait horriblement vexée.

— Je croirais plutôt que c’est toi… fit Duval, qui brûlait sans le savoir ; voyons, ne te fâche pas, Norine, mais tu sais bien, là, entre nous, que tu as un petit caractère qui n’est pas commode ! Cela m’est égal, parce que j’ai pris le parti de n’y point faire attention, et d’ailleurs, comme c’est pour la vie, n’est-ce pas ? c’est ce que j’ai de mieux à faire ! Et puis, je t’aime bien. Mais jamais, vois-tu, tu ne me feras croire que ces Breteuil du bon Dieu aient pu se mal conduire avec une morveuse comme toi ! Regarde donc ce qu’ils sont, et vois un peu ce que tu es, à part ton nouveau grade de madame Duval qui fait de toi la moitié du bon garçon que je suis !

— Rentrons ! dit Norine qui suffoquait.

— Je ne demande pas mieux ! répondit Duval. J’en ai assez de me coucher quand le soleil se lève ! Si tu m’en crois, nous allons profiler de ce que nous sommes au bord de la mer pour nous coucher à neuf heures. Il n’y a rien de meilleur pour la santé, et demain nous irons faire une visite à cette bonne madame Breteuil.

Le lendemain, Norine eut la migraine. Le mari, qui s’y attendait, ne s’en émut point, et vers deux heures il arriva au chalet Breteuil, sans avoir rien dit à sa femme.

Que faire contre la figure réjouie d’un homme auquel on ne veut point de mal, et qui s’apporte pieds et poings liés, lui et son butin, dans vos mains généreuses ?

Duval raconta son mariage à sa façon et ne cacha point les défauts de Norine, qu’il traitait d’ailleurs d’une manière qui tenait le milieu entre l’affection que l’on porte à un joli animal de luxe et celle qu’on ressent pour un enfant gâté dont les caprices amusent sans inquiéter. Il dit ensuite que sa jeune femme avait fait mine de résister dans les commencements, mais qu’il l’avait matée en un rien de temps.

Madame Breteuil le regardait avec incrédulité, et M. Breteuil le contemplait avec compassion. Duval, qui n’était point bête, s’aperçut de leurs sentiments.

— Gageons, dit-il, que vous me prenez pour un imbécile ?

— Oh ! firent les deux époux avec un geste identique, qui exprimait combien ils étaient loin d’une idée aussi impolie.

— Si fait ; cela se voit sur vos figures. Eh bien, non ! je ne suis pas un imbécile. Je connais les défauts de Norine ; elle est gourmande, volontaire, boudeuse, orgueilleuse ; elle n’a pas très bon cœur, et au fond elle est très égoïste. Mais ce qu’elle a pour elle, voyez-vous, c’est son honnêteté ! pas coquette pour un sou, ma petite Norine ; au temps présent, on n’en trouve plus guère, de ces femmes-là ! Vous me direz qu’elle aime la toilette ? Eh, mon Dieu ! c’est de son âge. Mais, voyez-vous, les hommes n’existent pas pour elle ! Moi-même, je suis son mari : eh bien, elle est aussi modeste, aussi naïve que dans les premiers temps de notre mariage… Et il n’y a rien au-dessus de cela !

Certaines convictions commandent le respect. Ce serait une mauvaise action que de les ébranler, car que pourrait-on mettre à leur place ? Et de quel droit briser le cœur d’une créature humaine ? D’ailleurs, la vie se chargerait probablement de désillusionner l’entrepreneur, et s’il ne devait jamais être désillusionné, eh bien ! il n’en serait que plus heureux ! C’est ce que pensèrent les époux Breteuil, et ils gardèrent le silence.

— Norine a dû vous faire quelque sottise, reprit-il. J’ai vu cela à la façon dont vous vous êtes rencontrés. C’est une enfant sans éducation, car, il faut tout dire, ses parents l’ont horriblement mal élevée. Je vais lui faire la leçon, et je vous l’amènerai souple comme un gant.

Là-dessus, il prit congé, sans laisser aux époux le temps de lui répondre.

— Que faut-il faire ? dit madame Breteuil, dès que la porte fut fermée. C’est bien dur de subir la présence de cette petite pécore ; et, d’autre part, comment désabuser ce pauvre homme ? Cela aurait l’air d’une mauvaise action, et n’en serait-ce pas une en effet ?

M. Breteuil réfléchit profondément pendant une minute.

— La situation est plus grave qu’elle n’en a l’air, dit-il enfin ; il est certain qu’avec l’opinion qu’il a de sa femme, Duval ne peut manquer de voir un jour lui arriver des choses fort désagréables. Mais nous ne sommes pas ses amis, tout au plus est-il pour nous une relation : le métier de don Quichotte ne nous a pas beaucoup réussi avec Lignon, et celui-là, cependant, c’était notre devoir de l’éclairer… Si vous m’en croyez, nous laisserons le couple Duval se débrouiller, et, pour éviter des explications déplaisantes, s’il nous amène sa femme, nous l’accueillerons froidement, comme si nous l’avions à peine connue. Croyez-moi, si cette sorte de comédie répugne à nos instincts de droiture, elle ennuiera encore bien davantage celle que vous nommez si bien la petite pécore !

Lorsque Norine apprit qu’elle accompagnerait irrévocablement son mari dans sa prochaine visite à madame Breteuil, elle éprouva un joli petit accès de rage : pour la première fois depuis qu’elle était mariée, elle commit une imprudence et se découvrit.

— Je n’irai pas, dit-elle. Non, je n’irai pas ! Après tout, nous ne sommes pas en Turquie, nous sommes en France, et l’on ne peut me forcer à faire ce qui ne me convient pas. Je n’irai pas, je ne veux pas !

Duval la regarda attentivement, et son visage jovial prit une expression que ses maîtres maçons connaissaient bien ; sa femme ne l’avait jamais vue.

— Dis-le donc encore une fois, que tu ne veux pas ? fit-il sans élever la voix, mais en serrant un peu les dents.

Elle le regarda et prit peur.

— Dis-moi donc que tu ne veux pas quelque chose quand je t’ai dit que je le veux ? Hein, tu ne réponds pas ? Ça t’ennuie, dis, que je ne me laisse pas mener par le bout du nez ? Tu t’étais figuré que tu ferais de ton mari tout ce qui te passerait par la tête, et que s’il résistait, tu lui ferais des scènes ! Des scènes ! en voilà une idée !

Il haussa les épaules, mais ce geste-là ne ressemblait pas du tout à celui de Muriet.

Norine, effrayée, mais invaincue, les yeux méchants, le regardait avec stupeur. Il reporta sur elle son clair regard devenu soudain aigu.

— Tu ne veux pas ! Et tu n’iras pas ! Voilà qui est net, au moins ! Tu leur as donc fait bien des sottises, à ces braves gens, que tu n’oses pas retourner chez eux ?

Elle réprima un mouvement de colère qu’il saisit au passage.

— Voyez un peu ce que c’est ! reprit-il avec une certaine amertume. On est riche, on a sa position faite, on pourrait faire un beau mariage dont on retirerait honneur et profit ; au lieu de ça, on épouse pour ses beaux yeux une petite fille mal élevée, qui n’a rien pour elle que sa figure ; on la comble de prévenances, de cadeaux, on lui donne une maison, des domestiques, une voiture, et puis, moins d’un an après le mariage, cette mijaurée, pour une chose toute simple, vous fait des scènes, sans rime ni raison. Et n’approchez pas, encore, car elle mordrait !

Norine était blême de fureur. Sans dire un mot, du revers de sa main, elle envoya à terre tout ce qui se trouvait sur la table du salon, et regarda avec une sorte de contentement méchant les objets brisés s’éparpiller à terre.

— Ah ! c’est comme cela ? fit l’entrepreneur.

Le sang lui monta au visage, et il devint pourpre.

— Tiens, petite malheureuse, je te broierais comme du verre, si je voulais…

Il lui saisit le poignet et le serra entre deux doigts.

Elle poussa un cri aigu.

— Bête ! dit-il en riant, c’est seulement pour te faire voir ; ne recommence pas, entends-tu ? Je suis le fils d’un maçon, moi, et dans notre pays, quand les femmes sont trop méchantes, les hommes tapent dessus. On n’a encore trouvé que ce moyen-là de les faire taire. Je sais bien que dans la haute société, ce n’est pas comme cela que ça se passe, mais je ne suis pas un homme du monde, moi. Je suis Louis Duval, entrepreneur ! Et ma femme marchera droit. As-tu compris ?

Elle s’enfuit dans sa chambre, s’enferma et refusa de paraître pour le dîner.

Duval ne s’en émut point ; mais en voyant la femme de chambre passer avec un bol de bouillon, il l’arrêta.

— Madame ne doit rien prendre, dit-il. Le docteur a dit que lorsqu’elle se sentirait malade, elle devrait faire diète, une diète absolue. Dites-lui que c’est moi qui le lui rappelle.

Pour entrer chez madame, il fallait traverser la salle à manger. Duval s’installa avec sa pipe dans l’embrasure d’une fenêtre, et monta la garde tranquillement toute la soirée. Vers dix heures, il entra. Norine, couchée, faisait semblant de dormir. Il se conduisit absolument comme si elle n’eût pas été là, et s’endormit lui-même dès que la maison fut silencieuse.

Le lendemain, madame Duval se leva comme à l’ordinaire, et son mari ne fit point d’allusion à ce qui s’était passé la veille.

— Es-tu prête ? lui demanda-t-il vers deux heures. Nous allons chez les Breteuil.

Elle se fit apporter son ombrelle et son chapeau ; l’entrepreneur lui offrit le bras, et ils entrèrent chez madame Breteuil.

En voyant son ancienne petite amie, la bonne âme ne put s’empêcher de se sentir émue, mais elle s’était juré d’être impassible, elle sut se tenir parole.

L’entrevue fut cérémonieuse et courte : Duval, avec toute sa jovialité, ne put amener d’abandon. On se promit néanmoins, de part et d’autre, de se revoir, et l’on se sépara avec un indicible soulagement.

Cependant les frottements inévitables de l’existence adoucirent peu à peu les rudesses de cette première rencontre.

Madame Breteuil, ignorant la scène qui avait eu lieu entre Duval et Norine, prit une sorte de compassion pour l’orgueil vaincu de cette jeune femme punie.

— Elle se repent peut-être, pensait l’excellente femme, et elle n’osera jamais me le dire.

— Elle ne se repent pas, reprit un jour M. Breteuil, devant lequel elle exprimait cette idée tout haut. Elle est humiliée, mais non corrigée. On ne la corrigera pas, ni à présent, ni jamais. J’ai observé ses yeux quand elle vous regarde ; elle vous hait, ma pauvre amie.

Madame Breteuil poussa un soupir et s’efforça de ne plus y penser.

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