Chapitre 4
— Comme elle grandit, cette petite ! Il sera bientôt temps de la marier, dit madame Breteuil en regardant Norine avec une admiration qu’elle ne cherchait point à cacher.
Norine rougit et leva les yeux sur sa vieille amie ; lorsqu’elle rougissait, elle regardait toujours la personne qui l’avait fait rougir, probablement afin de savoir pourquoi elle avait rougi.
— Nous avons le temps ! répondit madame Guerbois ; n’allez pas lui mettre de ces idées-là en tête. Il faut qu’elle travaille ! Nous n’avons rien à lui donner, vous savez. Si elle veut une dot, qu’elle se la gagne à elle-même.
— Eh mais ! c’est fort bien ; je pense cependant qu’il ne sera pas défendu de l’aider ? repartit avec bonté madame Breteuil ; je l’aime, cette mignonne. N’oubliez pas, Eulalie, que je l’ai vue naître, et que je me sens comme une espèce de tante.
— Vous avez eu pour elle les bontés d’une mère, répondit madame Guerbois, mais elle vous le rend en affection.
— Pauvre chérie ! fit la vieille dame en souriant. Viens donc dîner avec nous jeudi. J’ai quelques amis, cela te distraira. Il faut bien s’accoutumer à voir un peu de monde ! Vous me la confiez, n’est-ce pas, Eulalie ?
Madame Guerbois se rengorgea et consentit d’un air digne. Au fond, elle était enchantée.
Madame Breteuil se leva, ouvrit l’un après l’autre deux tiroirs de son secrétaire, et revint en faisant briller entre ses doigts un collier de grosses boules de corail.
— Tiens, ma petite, dit-elle à Norine, tu mettras cela les dimanches ; tâche de ne pas l’égarer. C’est un bijou de ma pauvre Lucie que nous avons perdue quand elle avait douze ans. Il y a longtemps de cela, tu ne t’en souviens pas ?
Les yeux de myosotis s’étaient remplis de larmes de gratitude.
Madame Breteuil posa un baiser sur le front pur qui s’inclinait devant elle, et réprima silencieusement un gros soupir.
Elle avait vieilli vite, et les cheveux blancs qui encadraient son honnête visage lui étaient venus bien avant le temps ; mais elle n’en était que meilleure ; les enfants qu’elle avait perdus avaient laissé dans son cœur une plaie toujours saignante, et, loin de jalouser les autres mères, elle se plaisait à partager leurs soucis, sans rien leur demander qu’un peu d’affection en retour.
— Et ce piano, cela va-t-il ?
— Les gammes, c’est bien ennuyeux, répondit Norine avec douceur ; mais, puisqu’il faut en faire, j’en fais.
— Et ses examens, les prépare-t-elle ?
— Je crois bien ! fit madame Guerbois avec orgueil. Cela va parfaitement bien.
— Tu travailles beaucoup, dis ? reprit la vieille dame avec intérêt.
— Ce n’est pas que je travaille, répondit modestement la jeune fille, mais j’ai de la chance, j’apprends tout sans difficulté…
— Heureuse intelligence ! Mais un peu de travail ne nuirait pas, cependant ; ce qu’on apprend trop vite, on court risque de l’oublier de même… Ne t’y fie pas, petite fille !
Les yeux bleus restèrent baissés ; Norine n’aimait pas les conseils. Y a-t-il rien de plus assommant qu’un conseil ? Comme si l’on ne savait pas ce qu’on a à faire !
Au bout d’un instant, madame Guerbois et sa fille prirent congé de leur vieille amie.
Dans l’escalier, la mère dit à Norine :
— Montre-moi ce qu’elle t’a donné.
Norine défit le collier que madame Breteuil avait passé à son cou, et le remit à sa mère.
— C’est du corail rose, très beau, c’est un peu enfantin pour toi, mais c’est pourtant un superbe bijou.
Norine reprit le collier et l’attacha avant de descendre le dernier étage.
— Cela ne coûte cher qu’à acheter, dit-elle ; le corail, c’est de la fantaisie ; en réalité, cela n’a aucune valeur.
Madame Guerbois regarda sa fille avec une certaine admiration. Elle savait comme cela un tas de choses, cette petite Norine, dont elle-même sa mère ne se doutait pas ; sagesse précoce, recueillie, ou plutôt ramassée un peu partout : aux devantures des boutiques, dans les omnibus, parmi les conversations des compagnes de cours…
Pendant que madame Guerbois, préoccupée de ses deux garçons qui usaient prodigieusement de chaussures, se demandait si un novateur béni des mères n’inventerait pas une sorte de cuir inusable, sa fille écoutait tout ce qui passait à portée de ses oreilles, oui, tout, et faisait son profit de ce qu’elle entendait.
— Tu ne sais pas, maman ? dit Norine quand elles eurent fait un bout de chemin ; je pense que madame Breteuil ira à Dieppe, cette année, pour la saison des bains de mer.
— Ah ! fit madame Guerbois, qui s’en souciait peu.
— Il y a comme cela pas mal de personnes qui vont à Dieppe, reprit la jeune fille. M. Muriet va aussi à Dieppe, mais pas en même temps, je crois… Il ira avant, pour l’affaire des chalets.
— Des chalets ? demanda la mère interdite.
— Oui, tu sais bien, une commande de chalets… Est-ce que c’est joli, Dieppe ?
— Je ne sais pas, avoua candidement madame Guerbois.
— Ils sont bien heureux, ceux qui vont à la mer, reprit Norine ; quel malheur que nous ne soyons pas assez riches ! Moi qui ai tant grandi et qui suis si fatiguée de m’occuper de mes petits frères, j’aurais bien aimé aller passer un mois sur une plage…
Madame Guerbois soupira. Elle aussi était bien fatiguée, elle aussi avait par-dessus la tête de ses garçons turbulents, et de plus que sa fille, elle avait les années de lassitude antérieure, les maladies, les inquiétudes ; mais ce n’est pas elle qui eût jamais rêvé d’aller à la mer ! Sa campagne de Bois-Colombes suffisait à toutes ses ambitions.
— Je ne vois pas en quoi une plage serait si nécessaire, dit-elle d’un ton de reproche ; notre maison de campagne nous suffit ; bien des gens plus riches que nous n’ont pas de maison de campagne.
Norine fit un petit signe de tête assez semblable, mais en miniature, au mouvement d’un cheval qui fait sonner sa gourmette ; elle en avait par-dessus la tête de la maison de campagne à Bois-Colombes, où l’on allait le samedi avec un panier plein, pour revenir le mardi ou le mercredi avec un panier vide. Une maison de campagne, cela ! en passant devant les superbes villas qui s’étalent entre Asnières et Versailles, un jour de grandes eaux, elle avait pu juger de ce qu’est une véritable maison de campagne, et cela n’avait aucun rapport avec celle de Bois-Colombes.
— Elle est riche, madame Breteuil, reprit la jeune fille ; elle doit s’ennuyer de vivre seule avec son vieux mari…
— M. Breteuil n’est pas vieux, fit observer madame Guerbois.
— Il a au moins cinquante ans, fit avec dédain mademoiselle Norine.
— Eh bien ! ce n’est pas si vieux !
— Cela dépend des goûts, repartit sèchement l’ingénue. Moi, je le trouve vieux.
Madame Guerbois ne releva point cette assertion ; elle avait autre chose à faire que de se quereller avec sa fille, bien que de temps à autre elle s’octroyât ce passetemps.
Norine, extrêmement gâtée par son père, devait en partie les défauts de son éducation à ce que, pendant six ans, elle avait été considérée comme fille unique et devant rester telle.
Aussi, qui pourrait dire l’humeur de la fillette quand elle avait vu un frère, puis deux frères, non seulement lui prendre une part des attentions de ses parents, mais rogner son bien-être et lui imposer des devoirs ? C’est avec un sentiment assez semblable à de l’aversion qu’elle s’acquitta de ces devoirs, mais sans que la grâce de ses attitudes y perdît rien.
Il y avait une armoire à glace dans la chambre de madame Guerbois, et c’est cette armoire à glace qui était la cause prépondérante des décisions de mademoiselle Norine.
Quelque philosophe inconnu a-t-il jamais porté ses méditations sur l’armoire à glace ? Pour nous, nous n’hésitons pas à reconnaître en ce meuble innocent, quoique vaniteux, l’auteur d’une forte partie des erreurs de tout genre auxquelles succombe la plus belle et la plus faible portion de l’humanité.
Une mère qui amène une fillette au-dessus de trois ans devant son armoire à glace en lui disant : « Vois quelle belle robe, et comme elle te va bien ! » est d’avance vouée à mille supplices mérités ; son imprudence ne saurait être comparée qu’à celle d’un mari dont le premier soin serait de dire à son ami :
« Regarde donc ma femme, comme elle est jolie ! »
Bien entendu, l’un et l’autre fait se produisent tous les jours, et ne manquent pas d’avoir les conséquences que l’on sait, ce qui est aussi naturel que désagréable.
L’armoire à glace vit assurément quelque chose de fort joli, le jeudi suivant, vers cinq heures, lorsque Norine jeta un dernier coup d’œil sur sa toilette. Une robe de soie écrue, présent de madame Breteuil, relevée de nœuds cerise, prenait gracieusement la taille élégante de la jeune fille. Le collier de corail entourait son cou ; les joues rosées, les cheveux châtains relevés sur la tête en nœud antique, et les yeux bleus, plus bleus que jamais, formaient un ensemble tel que l’armoire à glace devait se déclarer satisfaite.
Si cette armoire avait vécu dans un monde plus aristocratique, elle eût remarqué la grosseur disproportionnée des os, la laideur vulgaire des pieds et des mains, le manque de finesse de la peau ; elle se fût aperçue que la beauté de Norine était fragile comme l’éclat des nuages au premier matin ; rien qu’à regarder madame Guerbois en contemplation devant son idole, elle se fût dit que Norine serait infailliblement, avec le temps, telle que sa mère, pire que sa mère peut-être, car les traits de la jeune fille étaient moins purs.
Madame Guerbois avait été remarquablement jolie, dix-huit ans auparavant ; il ne restait de cette fleur de beauté qu’une matrone épaisse et rougeaude. Mais l’armoire à glace achetée d’occasion n’avait jadis réfléchi que des figures de femmes de chambre ; elle n’entendait rien à l’élégance véritable ; aussi Norine partit-elle coiffée d’un modeste petit chapeau couronné de modestes petits coquelicots, avec toute la modestie d’une jeune beauté qui se sent remarquée et qui en étouffe de joie.
Elle avait l’air si modeste qu’une pivoine épanouie à son corsage virginal eût eu l’air de demander grâce pour son irrépressible rutilance et se fût faite toute petite, afin de passer inaperçue.
Norine sortait seule depuis longtemps. Quand on a trois enfants et peu de moyens, on est bien forcé d’envoyer sa fille faire des commissions ; si elle fait des commissions, il n’y a pas de raison pour qu’elle n’aille pas seule à son cours. Alors, pourquoi la ferait-on accompagner lorsqu’elle va faire une visite ? On l’envoie chercher le soir, ou bien on la fait reconduire, mais c’est parce que la nuit est pleine de périls ; le jour, que peut-on craindre, quand une jeune fille sait se tenir ?
Bien des paroles pourtant avaient été murmurées aux oreilles de Norine pendant ses courses ; mais qu’importait ? L’ingénue savait le prix de sa beauté, elle savait aussi ce que valait le regard innocent de ses yeux de myosotis. Si quelque chose l’avait troublée, ce n’avait pas été la proposition la plus malsonnante d’un homme grossier ; c’eût été plutôt la vue d’un homme riche qui lui jetait un regard d’admiration en passant, du haut du siège de son phaéton. Tout ce qui était pauvre et mal vêtu ne comptait pas pour Norine. Les ouvriers qui repavaient sa rue et qui disaient avec un juron : « La belle fille ! » n’appelaient même pas une rougeur sur ses joues veloutées ; l’ouvrier eût-il vingt ans, fût-il le plus beau des hommes, n’existait pas pour Norine. Mais un homme laid, pas jeune, bête et bien mis, provoquait toutes les pudeurs de la belle timide. Elle passait silencieuse, drapée dans son innocence qui n’entendait pas, qui ne comprenait pas, et le libertin qui lui avait glissé une polissonnerie à l’oreille restait ébloui, car elle l’avait regardé de ses yeux ingénus ; et touché, vaincu, ramené à des souvenirs de la seizième année, le vieux dépravé se disait :
— Il y a donc encore des innocentes ! Et si belle !
Après tout, c’est quelque chose que de provoquer une sensation bienfaisante dans une âme dégradée, mais le diable, qui était l’ange gardien de Norine, n’y perdait rien, et, voyant cela, se léchait les babines. C’était un diable pas pressé, et qui avait le temps.
Pour aller chez madame Breteuil, Norine prit le plus long : le plus long passait devant certain bureau, sur le seuil duquel paraissait parfois Eugène Muriet, à l’heure où les bureaux se ferment, c’est-à-dire vers six heures.
Muriet n’y venait pas tous les jours ; mais, depuis le printemps, Norine, en promenant ses frères, l’en avait vu sortir à plus d’une reprise, et ce rez-de-chaussée avait pris pour elle l’attrait d’un lieu où l’on n’entre pas, mais d’où l’on voit sortir quelqu’un qui vous intéresse.
Après avoir tourné le coin, Norine ralentit le pas sans affectation ; plus elle approchait du bureau, plus sa marche devenait lente. Devant la boutique d’un horloger, elle tira sa montre pour voir l’heure : six heures moins une minute. Elle prit sa petite clef et remit soigneusement les aiguilles à l’heure, puis glissa la montre dans sa ceinture, et reprit sa marche comme une personne qui s’est attardée.
Six heures sonnèrent à l’église Saint-Laurent, et Muriet se montra sur le seuil de son bureau ; tel l’archange au seuil du paradis.
— Vous, mademoiselle ! fit-il en descendant une marche, puis une autre.
Il se trouvait sur le trottoir et prit dans la sienne la main de la jeune fille. Un shakehands à l’anglaise, et tout fut dit : d’ailleurs Norine avait des gants de fil écru, qui, nul n’en ignore, ne sont pas agréables à presser.
— Vous ! toute seule !
— Je vais dîner chez madame Breteuil. Vous la connaissez, n’est-ce pas ?
— Comment ! si je la connais ! Elle a du monde ce soir ?
— Quelques personnes, à ce qu’il paraît.
— J’y passerai pour un moment : il y a une éternité que je ne l’ai vue. C’est une excellente femme, pas très intelligente…
— Elle est si bonne pour moi ! fit Norine, les yeux baissés.
Muriet la regarda du coin de l’œil. Il avait extrêmement envie de la prendre par les épaules et de planter un baiser sur sa bouche, un peu boudeuse et vraiment trop prude pour la circonstance ; mais allez essayer un coup pareil en plein boulevard de Strasbourg !
Ils marchaient et ne marchaient pas, comme on voudra. Si quelque ami les avait rencontrés, il n’eût pu dire qu’ils cheminaient ensemble ; un autre ami n’eût pu affirmer non plus qu’ils s’étaient arrêtés pour causer.
— À ce soir, alors, mademoiselle Norine ? fit Muriet.
— Au revoir, monsieur ! répondit-elle discrètement.
Il pressa encore une fois les doigts recouverts de fil d’Écosse, et s’en alla, non sans s’être retourné.
Norine poursuivait son chemin, sans avoir l’air de songer à lui.
— Tu voudrais bien te marier, toi, se dit le jeune architecte, et tu voudrais bien que ce fût avec moi ! Mais pas de bêtises ! La vie n’est pas un roman, comme l’a dit un maître ès cœur humain. Le mariage non plus n’est pas un roman ; c’est le mariage des autres qui…
Il n’acheva point sa pensée et s’en fut dîner du côté du Luxembourg, où il troubla profondément l’esprit de Justin.
— J’ai rencontré mademoiselle Guerbois, lui dit-il perfidement vers neuf heures du soir. Elle dîne dans une maison charmante, chez une certaine madame Breteuil ; si tu veux, je te présenterai : la bonne dame adore la jeunesse, elle trouve qu’il n’y en a jamais assez chez elle. Et puis on y danse deux ou trois fois par hiver ; mais tu n’es pas fou de la danse, je crois ?
— Moi ! Si fait ! J’adore ça ! répondit Lignon, qui n’avait jamais pu valser en mesure. Mais, à cette saison, on ne danse pas.
— On fait de la musique, tout au moins ! Allons, c’est dit, je te présenterai.
Là-dessus Muriet s’en alla, laissant Justin rêveur.
— Le voilà qui me présente partout, se dit-il. C’est gentil de sa part ; voilà ce qu’on appelle un bon camarade… Il y en a qui disent qu’il ne vaut pas cher… c’est qu’ils ne le connaissent pas ! Les belles âmes sont toujours méconnues !
Quinze jours après, Muriet avait présenté Lignon chez madame Breteuil, qui l’avait pris à gré sur-le-champ ; les qualités honnêtes du jeune homme n’étaient pas de celles que l’on rencontre tous les jours, et elles se montraient à première vue. Lignon fut invité à une soirée tranquille, où l’on faisait juste assez de musique pour n’en point dégoûter ceux qui ne l’aimaient pas. Il croyait aimer la musique ; au fond, il n’y entendait rien ; l’ouverture de Zampa lui paraissait le dernier mot de l’art dramatique musical, mais il n’osait l’avouer et se prononçait pour Wagner.
Mais, chez madame Breteuil, Hérold, Rossini et Wagner étaient tout un pour lui. Il eût applaudi l’ouverture du Barbier en croyant que c’était la chevauchée des Walkyries.
À trois pas de lui, assise sur un pouf, tout contre la chaise de sa vieille amie, dont elle caressait la main de temps en temps, Norine Guerbois écoutait, les yeux baissés, avec une expression de recueillement angélique sur son candide visage.
Le morceau terminé, elle leva les yeux, et Justin reçut en plein cœur un regard délicieux.
Étourdi, il se leva, salua et se rassit pendant qu’une dame déposait ses gants sur le piano.
Norine ne connaissait presque pas ce monsieur ; elle l’avait vu une fois chez son père. C’était un ami de M. Muriet, elle le dit à madame Breteuil, et se tourna d’un autre côté, de façon que Lignon ne la vît plus qu’en profil perdu.
Pas perdu pour lui, dans tous les cas, car il s’en rassasia jusqu’à s’en sentir malade ; la tête lui tournait, il avait envie de pleurer et de s’en aller, et cependant il restait là, les yeux fixés sur l’image de l’innocence.
— Tu as l’air tout drôle, lui dit Muriet ; est-ce que tu es fatigué ? Tu sais, ici, on s’en va quand on veut.
— M’en aller ! jamais de la vie ! fit Lignon indigné. M’en aller ! d’une maison où je viens pour la première fois !
— Eh mais ! calme-toi : je te proposais cela comme on offre un bock.
On ne ferait plus de musique ce soir-là ; d’aucuns en poussèrent un soupir d’aise, mais ce fut un soupir étouffé, car vraiment madame Breteuil y mettait beaucoup de discrétion, et cela ne durait jamais plus de trois quarts d’heure.
On passa dans la salle à manger, où Norine se mit à parcourir les groupes en offrant du chocolat et des petits gâteaux.
Elle avait dans les mouvements une lenteur que, chez une personne ordinaire, on eût appelée de la gaucherie ; mais chez elle ce n’était plus qu’une inexpérience touchante. On voyait bien qu’elle n’en avait pas l’habitude.
— Qu’est-ce que c’est que cette jeune fille ? demanda à madame Breteuil, d’un air inquisitorial, une grande femme coiffée en bandeaux très plats, très noirs, très dentelés, avec tant de jais sur des cheveux si brillants que cela vous faisait mal aux yeux.
— Norine ? C’est une mignonne enfant, la fille de braves gens sans fortune ; je la fais venir chez moi quand j’ai du monde pour l’accoutumer un peu aux usages : jolie comme elle l’est, ce serait dommage qu’elle n’épousât pas quelqu’un de comme il faut, et c’est une petite sauvage.
La dame aux cheveux brillants appliqua contre ses yeux un lorgnon aussi noir que le reste de sa parure, examina Norine de la tête aux pieds, et répondit froidement :
— Marier cette jeune personne au-dessus de sa condition ? Vous savez, ma chère, en général, ce n’est pas un service à rendre aux gens… Il y a vingt-cinq ans que je me suis juré de ne pas me mêler de mariages : cela tourne toujours contre vous. Le moins qu’il arrive, c’est de vous brouiller avec une des deux familles : communément, c’est avec les deux. Vous me direz que c’est un bon débarras ; j’en conviens ; mais quand le mariage tourne mal, et je n’en connais pas qui aient bien tourné, cela fait trois maisons où l’on vous déchire à belles dents, sans compter les maisons adjointes, où l’on ne vous connaît pas, et celles où l’on vous connaît et où l’on dit que c’est bien fait, parce que vous n’aviez pas besoin de vous en mêler.
— Oh ! vous, fit M. Breteuil qui avait entendu, vous êtes une pessimiste.
— Et vous un optimiste, mon cher ami, riposta madame Anglois. Vous savez qu’au point de vue des bêtises que l’on peut faire, c’est plus dangereux ?
— Pour moi ou pour les autres ? demanda l’excellent homme en riant.
— Pour tout le monde ! riposta vertement madame Anglois.
Elle fit une seconde application de son lorgnon, avec les mêmes précautions que si elle se fût mis un cataplasme sur les yeux, et examina Norine qui causait debout dans un coin avec Muriet.
— Elle ne me revient pas, cette petite, déclara-t-elle, et son amoureux non plus.
— Quel amoureux ? fit madame Breteuil avec une vivacité de geste tout à fait juvénile.
— Ce grand dadais-là, près du buffet ; il a l’air franc comme l’osier, aussi, celui-là !
— Muriet ? Le meilleur garçon du monde. Tenez, il me regarde. Voyez quel bon sourire !
— Je vous affirme que tout à l’heure il regardait votre protégée avec un sourire très différent. Je crois même qu’il lui a pris le bras, tout doucement, dans les environs du coude…
— Oh ! fit madame Breteuil indignée.
Elle éclata de rire tout aussitôt.
— Riez ! lui dit son amie. Demandez-lui donc ses intentions, à ce garçon-là, et puis vous m’en direz des nouvelles !
— Lui ! Eh mais ! ce ne serait pas une sotte alliance. Il n’a pas de fortune, mais il a du talent…
— Quelle chance ! dit froidement madame Anglois, absolument comme si elle eût dit : Quel malheur ! Mais, ma chère, ce garçon-là n’épousera pas ; il aimera, il n’épousera pas !
— À quoi voyez-vous cela ? Vous me faites frémir avec vos pronostics !
— On ne prend pas les environs du coude, dans un salon, à une demoiselle qu’on veut épouser ; et elle, si elle est innocente à ce point-là, ce n’est plus un ange, c’est une oie ; je sais bien qu’au fond c’est toujours une question de plumes blanches, mais…
— Vous êtes trop mauvaise ! fit la bonne madame Breteuil un peu attristée ; si je ne savais qu’en réalité vous êtes la meilleure des femmes, je vous en voudrais…
— On en veut toujours à ceux qui ont raison ; ça prouvera que j’ai raison. Eh bien ! demandez-lui, à votre excellent garçon, s’il se croit en position de se marier, et vous verrez ce qu’il vous répondra. Seulement vous me le raconterez, car c’est moi qui ai vu. Oh ! vous pouvez dire que c’est moi si vous voulez ! Ça m’est complètement égal.
Madame Anglois emporta son lorgnon, son jais et son impassibilité dans le salon, et laissa son amie stupéfiée fixer des yeux aussi scrutateurs que perplexes sur la physionomie de Muriet, qui de temps en temps répondait à l’examen par un bon sourire, et un regard aussi innocent dans son genre que celui de Norine.
Celle-ci s’était repliée vers un groupe de dames où Lignon avait trouvé le courage de l’aborder. D’une voix tremblante, il lui demandait des nouvelles de ses petits frères, du chien, du jardin ; il lui eût demandé comment se portait sa robe de toile bleue, s’il eût osé nommer un objet qui la touchait de si près.
Norine répondait avec un sourire embarrassé, comme il sied à une jeune fille qui n’a pas l’habitude du monde, et de temps en temps elle jetait à madame Breteuil un regard qui semblait dire : Est-ce que je me tiens convenablement, dites, ô ma chère bienfaitrice ?
Encore un peu émue de sa récente alarme, la vieille dame s’approcha de sa petite amie.
Lignon, touché par ce mouvement affectueux qui dénotait une longue habitude de tendresse, sentit son cœur s’envoler vers l’excellente personne. Le cœur de Lignon était toujours prêt à s’ouvrir à de nouvelles affections ; sa nature expansive lui faisait trouver beau et bon tout ce qui lui témoignait la moindre sympathie. Il ne manquait ni de brillant, ni d’un certains fonds, et madame Breteuil l’écouta avec plaisir.
Plusieurs invités prirent congé, le salon parut plus vaste, et les groupes se rapprochèrent.
Pendant une heure environ, on causa gaiement, et Justin se fit la réputation d’un homme qui n’est pas sans mérite. Lorsqu’il se retira avec les autres, madame Breteuil dit à son mari :
— C’est un aimable garçon, ce M. Lignon ; il cause bien, je le crois très honnête, et je serais contente de le revoir.
— Il n’est pas si joli garçon que Muriet, mais je lui crois plus de véritable mérite, répondit le maître du lieu en aidant la femme de chambre à souffler les bougies.
Norine passait la nuit chez madame Breteuil, lorsqu’elle y venait pour la soirée. Elle gagna le petit lit qu’on lui dressait dans la lingerie spacieuse où les armoires de sapin verni sentaient la lavande.
— Que c’est agréable d’être riche ! se disait-elle en se déshabillant.
Elle passa la main sur l’oreiller rebondi dans sa taie de fine toile de Hollande, sur les draps de pur fil de lin qui embaumaient l’iris. Tout à coup la maison paternelle lui apparut, propre, mais nue ; les draps de toile de coton, changés le premier du mois, les oreillers flasques, les couvertures lourdes, les vilaines armoires de bois blanc peint en noyer qui meublaient sa chambre, lui semblèrent garnir une sorte d’enfer auquel elle échappait par la force de ses ailes.
Tout l’être de Norine se révolta contre la demi-pauvreté de sa famille, contre la toile cirée des repas, les jupes rapiécées, les bas reprisés au talon, contre toute la parcimonie nécessaire pour faire vivre tant de personnes avec si peu d’argent ; au lieu d’admirer ses parents pour tirer tant de choses d’un si maigre revenu, elle méprisa le pauvre petit semblant de bien-être dont ils se contentaient. La robe, les bas à jour, les souliers élégants donnés par madame Breteuil, qui la voulait chez elle irréprochablement mise, lui parurent seuls dignes d’orner sa beauté, et elle donna une chiquenaude dédaigneuse à la chemise de percale vulgaire qui recouvrait son corps.
— Ma mère devrait bien me faire du linge plus convenable ! se dit Norine en s’enfonçant dans les draps frais et parfumés, avec un petit frisson de volupté. C’est honteux d’avoir des chemises pareilles ! Je suis sûre que la femme de chambre de madame Breteuil en a de plus fines ! Et il faut que je retourne là-bas demain matin, aider cette souillon de bonne à laver la vaisselle et raccommoder les culottes de Raymond. Cet imbécile de Simon qui a déchiré sa blouse aussi !… Il faut que j’y remette des manches… On dirait qu’il le fait exprès !…
Elle faillit pleurer de rage à la pensée des travaux qui l’attendaient le lendemain. Mais, renfonçant les pleurs dans ses yeux, elle pensa soudain à Muriet, qui effectivement avait passé sa main dégantée sur le bras nu de la jeune fille.
C’était là une de ces choses qu’on ne saurait croire : qu’un homme dont les apparences étaient celles d’une bonne éducation se fût permis en plein salon une action semblable ! Cependant Muriet l’avait fait sans trouble ni honte, uniquement parce qu’il en avait envie, et parce qu’une longue pratique lui avait prouvé qu’on fait passer ces choses-là avec beaucoup d’aplomb. Si quelqu’un s’en aperçoit, il n’ose croire à une intention répréhensible. Cela a l’air d’une inadvertance, d’une maladresse, et c’est toujours cela de pris.
Norine n’avait pas paru troublée non plus. Elle savait fort bien ce que voulait Muriet ; elle savait aussi qu’en ayant l’air choqué elle perdait le bénéfice de son rôle d’ingénue ; elle avait gardé son air innocent. Au fond elle aimait cela ; cette main frôlant son bras lui avait fait plaisir ; la sensation était agréable ; puisqu’on pouvait l’obtenir sans qu’il en coûtât rien, tout était pour le mieux.
Mais Norine n’avait point, comme on dit, la tête montée par Muriet ; l’amour tel que le rêvent les jeunes filles n’avait rien à voir là-dedans. Elle s’endormit donc d’un sommeil profond, satisfaite comme une chatte à qui l’on a passé la main sur le dos.
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