Chapitre 5
Huit jours s’écoulèrent sans que madame Breteuil rencontrât Muriet. Elle faisait pourtant de son mieux, et si la bonne dame avait eu quelque vingt ans de moins, plusieurs âmes charitables n’eussent pas manqué de faire remarquer avec quelle insistance elle s’informait du jeune homme près de tous ceux qui pouvaient lui indiquer l’endroit où elle avait chance de le voir.
Muriet, de son côté, faisait la bête morte ; non qu’il fût inquiet des suites de sa petite algarade, mais il avait une vague peur d’être entrepris par madame Breteuil sur le chapitre mariage ; il pourrait toujours nier l’incident du bras, sûr que Norine le nierait avec la même énergie ; quoi qu’il arrivât, l’architecte était certain de ne jamais être trahi par sa candide complice. Mais son attitude de beau ténébreux, appuyé aux chambranles des portes, les œillades assassines qu’il avait plus d’une fois lancées à la jeune fille n’étaient pas aussi niables.
Cependant il ne pouvait éternellement s’abstenir de se présenter chez madame Breteuil ; le samedi suivant, il sonna à sa porte, à l’heure où elle était sortie d’ordinaire, et le samedi plus que les autres jours. La bonne lui ouvrit ; madame était chez elle.
— Pas de chance ! se dit Muriet ; mais il entra le front haut et la conscience tranquille.
Sa conscience était toujours tranquille ; c’était une bonne personne qui n’aimait pas à être dérangée, et qui s’organisait pour cela.
Après les préliminaires indispensables, madame Breteuil entama son sujet : elle sentait le cœur lui battre : c’est si délicat de toucher aux affaires d’autrui ! Tout le monde n’est peut-être pas de cet avis ; mais quand on a le malheur de posséder une âme timorée, on est sujet à des impressions parfois bien désagréables. La bonne dame éprouvait quelque chose de semblable à l’effroi d’un débutant mineur qui, pour la première fois de sa vie, est chargé de mettre le feu à une mine : il sait bien que la mèche est longue et que toutes les précautions sont prises pour qu’il ait le temps de s’en aller ; mais si par hasard…
Elle ne connaissait pas son Muriet ; avec celui-là, les mines ne portaient jamais ; il y avait en lui une substance non analysée chimiquement, mais anti-explosible par excellence, qui changeait les nitroglycérines les plus belliqueuses en une simple bouillie inoffensive.
À la phrase : « Vous avez remarqué mademoiselle Guerbois ? » notre ami répondit :
— Elle est délicieuse ! d’un ton froid qui fit moralement reculer madame Breteuil jusqu’au Spitzberg.
— J’avais cru, balbutia cette femme aussi bonne que crédule, j’avais pensé…
— Qu’elle me plaisait ? acheva Muriet, la tirant d’embarras et terminant la phrase. Oui, certes. Ah ! certes ! Délicieuse, ai-je dit ? C’est adorable qu’il faudrait dire, sous peine de lui faire injure ; mais…
— Mais quoi ? insista madame Breteuil en allongeant un peu le cou, afin de mieux pénétrer dans la pensée de l’architecte.
— Ah ! j’eusse été heureux… Mais pourquoi me faire dire ces choses cruelles ? Est-il nécessaire de vous expliquer combien la pauvreté déploie de barbarie inutile envers ceux qu’elle prive non seulement des jouissances superflues de la vie, mais encore des joies nécessaires du foyer ?
Madame Breteuil regarda avec compassion ce pauvre jeune homme qui portait si dignement le fardeau secret de chagrins dont, jusque-là, elle n’avait pas soupçonné l’existence.
— Nous autres, voyez-vous, chère madame, reprit l’architecte, nous avons des devoirs envers la société en même temps qu’envers nous mêmes ; pour nous créer une situation qui fasse honneur à nos études, nous avons à subir des luttes longues et pénibles. Comment en sortir avec éclat, sinon en conservant notre liberté d’action qu’entravent toujours une femme et des enfants ? Et puis, il y a longtemps que je me le suis dit, je n’aurais jamais le courage d’exposer une femme aimée à partager les tristesses de ma pauvreté !
— Je croyais que vous aviez une position sinon brillante, au moins honorable ? dit madame Breteuil, qui, au milieu de ce pathos, n’arrivait pas à débrouiller ses propres idées, et encore bien moins celles du jeune homme.
— Eh ! chère madame, j’ai fait de bonnes années… quand je dis bonnes, c’est parce que je suis modeste ; je joins les deux bouts, voilà ce que je puis dire de mieux ; mais c’est parce que je suis seul. Si j’étais chargé de famille…
Madame Breteuil réfléchissait en regardant ses genoux, ce qui est une preuve de grande concentration.
Au bout d’un instant, elle leva les yeux sur son interlocuteur.
— Alors, vous n’avez point la moindre envie d’épouser mademoiselle Guerbois ?
— Je suis dans l’impossibilité absolue de me marier avec un ange qui n’a pas de fortune.
— Eh bien, mon cher monsieur, en ce cas, il faudra tâcher de l’éviter sans affectation quand vous la rencontrerez, et de ne pas chercher à la voir exprès. La réputation d’une jeune fille est une chose si fragile et si délicate, qu’il est du devoir de toute personne honorable de se garder de ce qui pourrait y porter préjudice.
— Oh ! madame, vous ne croyez pas que…
— Je ne crois rien, mon cher monsieur. Vous la regardez trop ; certaines personnes s’en sont aperçues, on me l’a dit ; cela m’ennuie de devoir vous le répéter. Si vous aviez eu l’intention de demander sa main, j’aurais trouvé assez naturels vos efforts pour attirer l’attention de cette enfant ; mais du moment où vous n’avez aucun désir de ce genre, il est inutile de lui faire du tort, et de l’empêcher par là de trouver un autre parti.
— Je suis désolé, fit Muriet qui se leva et mit la main sur son cœur avec beaucoup de dignité, désolé en vérité que des personnes malintentionnées aient cru devoir porter sur mes assiduités, après tout fort naturelles, près d’une jeune fille accomplie, un jugement si peu conforme à la vérité…
Madame Breteuil regarda Muriet avec une attention que, jusque-là, elle ne lui avait point accordée.
— Vous n’y êtes pas du tout, dit-elle avec fermeté. Quand on ne veut pas épouser une jeune fille, on ne la regarde pas ; il n’y a pas d’assiduités qui tiennent : on épouse ou on n’épouse pas ; or, comme vous n’épousez pas, cette enfant ne doit pas exister pour vous.
— Ah ! soupira Muriet sur un ton différent du premier, peut-on imposer silence à son cœur ?… Mon cœur me porte vers elle, c’est ma raison qui m’en détourne…
— Eh bien ! conseillez à votre raison de vous en détourner de façon que les autres ne puissent s’y tromper. Je n’ai pas besoin de vous dire que cet entretien restera entre nous ; tirez-en profit, mon cher monsieur, et ne faites plus les yeux doux qu’à des demoiselles bien dotées, puisque vous ne choisirez madame Muriet que parmi celles-là. Ce n’est pas que je vous blâme, ajouta-t-elle en interprétant un geste du jeune homme ; j’aurais préféré, je l’avoue…
— Que j’eusse épousé mademoiselle Guerbois ? fit l’architecte, la bouche en cœur.
— Que personne n’eût l’idée que vous pouviez l’épouser, riposta madame Breteuil avec vivacité.
Après quelques phrases ambiguës, les interlocuteurs se séparèrent assez mécontents l’un de l’autre.
— Vieille pécore ! pensait Muriet ; de quoi se mêle-t-elle ?
— Toi, tu n’es pas un franc compagnon ! disait la vieille femme.
Celle-ci ne considérait pas sa tâche comme finie ; si sa petite protégée avait cru un instant à la possibilité d’un mariage entre elle et l’architecte, il importait de ne pas la laisser s’attacher à cette idée. Dans une âme si jeune et si flexible encore, de premières impressions vagues ne pouvaient avoir laissé des traces profondes ; que Norine eût pensé à Muriet, c’était déjà trop, mais elle ne pouvait y avoir songé au point d’éprouver du chagrin en apprenant qu’il ne comptait point l’épouser.
Madame Breteuil chercha l’occasion de voir en particulier sa jeune amie, la trouva bientôt, et se promit de l’éclairer sur les dangers d’un monde qui, pour madame Guerbois, était un mystère dont la digne matrone ne cherchait point l’explication.
Quand celle-ci s’était mariée, les choses s’étaient passées le plus simplement du monde : une parente avait parlé de M. Guerbois comme d’un parti sortable ; on s’était vu, on s’était plu, la demande avait suivi, puis la noce, le tout comme si le mariage était une affaire qu’il fallait bâcler, parce que le célibat n’est point un état social suffisant.
Quoi de plus naturel pour une femme mariée dans de telles circonstances, que d’espérer pour sa fille un mariage tout pareil ?
C’était à madame Breteuil de remplacer maintenant la mère inhabile et non éclairée ; c’était d’autant plus un devoir pour l’honnête femme, qu’elle se reprochait un peu d’avoir transplanté dans un terrain pour lequel elle n’était point suffisamment préparée la jeune plante qui avait nom Norine Guerbois.
La jeune plante se présenta un matin, très pimpante, dans une modeste petite robe de percale à fleurs, présent de sa vieille amie, comme la plupart de ses ajustements ; la journée était superbe, la chaleur point écrasante ; une gaieté active remplissait les rues, avec les charrettes des marchands des quatre saisons ; les petites voitures de fleurs passaient comme des buissons de roses, et les carottes entassées avec les oignons nouveaux semblaient couler des tonnes d’or et d’argent éventrées sur les étals des marchands de légumes.
Norine avait vu toute cette gaieté du jour en passant par les rues, mais les roses l’avaient laissée indifférente ; elle considérait les fleurs comme des objets purement décoratifs, et à ce titre préférait les fleurs artificielles, qui durent plus longtemps. C’étaient les oignons et les carottes qui l’avaient touchée, en évoquant dans son esprit l’idée d’or et d’argent monnayés.
Ah ! qu’elle eût voulu être riche ! Riche, pour ne pas aller à pied, pour porter des bas de soie, pour montrer, en relevant l’ourlet de sa jupe, quand on franchit un ruisseau, une broderie merveilleuse ornée de valenciennes… Il y avait tant de gens riches : pourquoi ceux-là et pas elle ? Pourquoi madame Breteuil avait-elle dix fois plus d’argent qu’il ne lui en fallait, tandis que Norine menait au sein de sa famille une existence obscure et monotone ?
La vieille dame invitait souvent sa petite amie, et la faisait participer dans une large mesure aux plaisirs d’une vie aisée. La belle affaire ! Ne faudrait-il pas lui en savoir gré ?
— Cela l’amuse, se disait Norine avec humeur ; elle me donne des robes parce que je suis jolie, elle m’invite parce que cela fait bien dans son salon : je n’ai pas à lui en devoir de reconnaissance, nous sommes quittes pour le moins !
Elle pensait ces choses en montant l’escalier ; mais dès qu’elle eut mis la main sur l’anneau du timbre, son visage reprit l’expression douce et sage que le monde était habitué à y voir.
— Assieds-toi donc là, petite, fit madame Breteuil en lui indiquant un canapé étroit dans un coin de sa chambre ; nous allons y faire une bonne causette.
La fenêtre ouverte donnait sur un grand marronnier dont les larges feuilles se pliaient et se dépliaient au joli vent d’été, comme des éventails agités d’une main diligente.
Norine jeta un coup d’œil distrait sur la verdure, regarda autour d’elle l’ameublement riche et plein de goût, et se dit rageusement :
— N’en aurai-je donc jamais un semblable ?
Après une seconde de réflexion, elle ajouta :
— Mais plus beau !
— Tout le monde va bien chez toi ? dit madame Breteuil, qui s’assit après avoir baisé Norine au front.
— Mais oui, je vous remercie, madame.
— Appelle-moi Mamie, comme lorsque tu étais petite. T’en souviens-tu ?
Les yeux bleus se levèrent avec reconnaissance vers l’amie qui les avait vus s’ouvrir à la lumière.
— C’est vrai, reprit madame Breteuil ; je t’ai portée dans mes bras quand tu avais quelques jours à peine ; tu étais bien mignonne ; on ne se serait jamais douté que tu deviendrais la grande fille que voilà !
Les yeux bleus se chargèrent encore une fois de la réponse, et un joli sourire doubla le prix de leur regard.
— Voilà ce que c’est que le monde ! On se marie, on a des enfants, et puis tout à coup, sans qu’on sache comment, voilà les enfants qui sont bientôt en âge d’être mariés à leur tour.
Les yeux bleus se baissèrent avec une modeste confusion.
— Dis-moi, fillette, continua madame Breteuil en parlant avec une extrême précaution, afin de ne pas heurter la pudeur instinctive de sa jeune amie, est-ce qu’on t’a déjà fait la cour ?
Les joues veloutées devinrent incarnates, et les paupières baissées tremblèrent un peu.
La vieille dame reprit, avec autant de douceur et de prudence que si elle déroulait le pansement d’une blessure, et en effet, elle éprouvait une sorte de serrement de cœur comme on en ressent quand on craint de faire mal à un être endolori :
— Je ne connais pas toutes les personnes que vous recevez chez vous ; il y a peut-être des jeunes gens qui t’ont trouvée aimable et bonne à voir ?
— Il ne vient chez nous presque personne, répondit Norine d’une voie assurée ; vous connaissez, Mamie, toutes les personnes que nous voyons.
— Alors, on ne t’a pas encore fait la cour ?
Norine regarda Mamie d’un air de doute et d’innocence qui signifiait clairement :
— Comment voulez-vous que je sache si l’on m’a fait la cour ou non, alors que je ne sais pas seulement ce que c’est ?
Madame Breteuil attira à elle l’enfant ingénue pour l’embrasser, puis reprit, en caressant une main qu’elle avait gardée dans les siennes :
— Cela t’arrivera sans doute prochainement, car enfin il serait inutile de te cacher que tu es jolie ; tu as reçu une éducation assez soignée ; j’espère qu’il se trouvera un brave garçon pour t’apprécier et désirer de t’épouser. C’est que vois-tu, ma mignonne, on n’est jamais trop prudente ; c’est un grand malheur que de s’attacher à quelqu’un que l’on ne peut pas épouser ; on s’en détache à la longue parce qu’il le faut, mais il en coûte, et quand on se marie après avec un autre, ce n’est plus tout à fait la même chose…
Norine écoutait, la tête baissée, mais elle n’avait pu empêcher sa main de se glacer dans celle de madame Breteuil.
— Ainsi, je vais te dire des choses qui t’étonneront peut-être. Parmi les hommes que nous voyons, il y en a qui peuvent être des partis pour toi, et d’autres qui n’en sont pas, qui n’en seront jamais.
— Comment ? demandèrent les deux myosotis en se levant sur Mamie.
— M. Bachelier, par exemple, n’est pas un parti pour toi…
Norine éclata de rire comme une enfant joyeuse.
Bachelier avait quarante-six ans, quelques cheveux gris qu’il faisait tailler en brosse, et une paire de lunettes à verres très forts, amie et compagne de sa myopie invétérée.
— M. Donnesson non plus, continua madame Breteuil en choisissant à dessein des personnages peu aptes à concourir. M. Renouard, parce qu’il a une mère intolérable, et que, du vivant de cette mère, il a juré de ne pas se marier. – M. Rollin… M. Muriet…
La main de Norine trembla. Il ne faudrait point lui en faire un crime ; à seize ans on ne peut guère se défendre d’un léger frisson, quand on entend une condamnation capitale.
— M. Muriet n’a point les mêmes raisons que M. Renouard, mais il en a d’aussi valables. Sa situation ne lui permet d’épouser qu’une femme riche, il l’a dit ici l’autre jour, et comme tu n’as pas de fortune, ma pauvre petite…
Norine avait détourné la tête et regardait attentivement les feuilles du marronnier, qui continuaient à s’ouvrir et à se fermer.
— Je te donnerai bien quelque chose, ma chère enfant, reprit madame Breteuil avec une douceur infinie, mais ce n’est pas ce qu’on appelle une fortune. Une fortune comme celle à laquelle aspire M. Muriet serait un capital de deux ou trois cent mille francs, et je ne puis pas te donner cela ! Alors, celui qui t’épousera devra te prendre pour ta bonne mine et ta sagesse, et vous n’en serez que plus heureux. À vrai dire, je ne comprends pas beaucoup la nécessité d’une dot pour rendre une fille aimable, mais il paraît que, dans l’architecture, c’est nécessaire, comme mise de fonds… Je n’entends rien à ces choses-là ; on me l’a dit, je le répète, et je le crois, puisque je vois de semblables mariages se faire chaque jour…
Madame Breteuil s’arrêta ; une goutte transparente venait de tomber des yeux détournés sur le corsage de percale.
— Tu pleures, ma petite ! s’écria l’excellente femme ; ce que je te dis te fait du chagrin ?
Norine hocha affirmativement la tête et pressa son mouchoir sur ses lèvres.
— Il t’avait donc dit quelque chose, cet être-là ? continua madame Breteuil tout à fait en colère.
Les myosotis noyés d’eau se tournèrent de son côté, et la tête fit un mouvement négatif.
Ce n’était pas mentir : oh ! non ! jamais Muriet n’avait dit à Norine qu’il l’aimât ! S’il lui avait pris la main et le bras, quand l’occasion s’en présentait, ce n’étaient pas des paroles, bien sûr !
Madame Breteuil poussa un soupir d’aise. Si Muriet n’avait rien dit, c’était après tout un brave garçon ; elle n’avait pas l’esprit tourné de l’autre côté et n’entrevit même pas la vérité.
— Pourquoi pleures-tu, alors ? fit-elle en s’avisant néanmoins que tout chagrin doit avoir une cause.
La réponse fut prompte et nette.
— Parce que c’est si cruel de penser que, faute d’une dot, on ne peut jamais épouser celui qu’on aurait voulu choisir.
— Il te plaisait donc, ce Muriet ?
Les yeux bleus regardèrent Mamie avec une expression d’innocence angélique pendant que Norine répondait :
— J’aime beaucoup sa société ; je ne sais pas si c’est cela qu’on appelle plaire ; mais, puisque vous me dites qu’il n’est pas de ceux qui peuvent m’épouser, naturellement je n’ai pas à penser à lui.
— Le brave petit cœur ! se dit la vieille dame touchée jusqu’au fond de sa bonne âme sans méfiance.
Les larmes continuaient cependant à couler.
— Allons, fillette, ne te fais pas de chagrin, reprit madame Breteuil ; il ne manque pas d’honnêtes gens sur la terre ; mais il ne faut plus penser à Muriet, tu m’entends ?
— Je n’ai pas pensé à lui, Mamie, répondit l’ingénue ; j’ai beaucoup d’amitié pour lui, mais il me semble que ce n’est pas mal. Ce qui est triste, c’est de songer que cette dot… C’est humiliant ! Enfin…
Elle se tamponna les yeux avec son petit mouchoir, et joignit les deux mains sur son genou avec un air de résignation désintéressée.
— Pauvre petite, comme elle a pris cela simplement et avec noblesse ! pensa madame Breteuil. Si tu as jamais du chagrin, tu me le diras, n’est-ce pas ? reprit-elle tout haut ; ta mère et ton père sont d’excellentes gens, mais un peu inexpérimentés quand il s’agit des choses du monde. Tu me demanderas conseil, n’est-ce pas ?
— Certainement, Mamie ! Vous savez bien que je n’ai que vous !
Mamie l’embrassa, la câlina, la dorlota ; ces belles petites larmes, essuyées avec tant de résignation, lui faisaient peine ; elle alla chercher dans un tiroir une bague ancienne et la passa au doigt de Norine.
— Tiens, lui dit-elle, on console les enfants avec des joujoux, et les jeunes filles avec des bijoux. Ne pense plus à ce que je t’ai dit que comme à une mesure de prudence pour l’avenir. Que diable ! tout le monde n’a pas absolument besoin d’épouser une femme riche !
Quelques jours après, Muriet et Norine se rencontrèrent dans le salon de madame Breteuil ; ils causèrent comme d’habitude ; le jeune homme était sûr que la vieille dame l’avait desservi ; cependant il ne vit rien d’insolite sur le visage de Norine ; en la débarrassant d’une tasse vide, il pressa le bout de ses doigts comme il le faisait d’ordinaire ; les doigts ne se retirèrent pas plus que de coutume… Muriet regarda plus attentivement le joli visage encore presque enfantin ; rien n’y décelait le trouble.
— Oh bien ! pensa-t-il, si c’est pour s’amuser, on pourra aller très loin sans qu’elle se fâche… Mais cela m’étonnerait bien si je lui faisais jamais me rendre un baiser ! C’est comme une tirelire, cette petite fille-là : elle accepte tout, ne souffle mot et ne rend rien… Heureux époux qui l’aura ! Mon ami Lignon est fait pour elle.
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