Chapitre 6
Lignon était fait pour Norine ! Et elle était faite pour lui ! Il se le disait en ce moment même, pendant qu’il se figurait magnétiser de son regard « la jeune et l’innocente proie » qu’il convoitait, mais seulement, lui, en justes et légitimes noces. La tête levée, les yeux pleins de fluide, il regardait Norine avec toute l’intensité qu’il pouvait mettre hors de lui-même ; on eût pu dire littéralement que les yeux lui en sortaient de la tête.
La charmante magnétisée n’en paraissait point troublée cependant ; elle allait et venait, vêtue de modestie jusqu’au cou, où son vêtement se terminait par une innocente petite ruche, plus candide que les plumes d’une colombe. Le hasard l’ayant amenée en face de Lignon, à qui elle ne pensait point du tout, elle vit le regard magnétique du jeune homme et en resta fort étonnée.
— Pourquoi, se dit-elle, me regarde-t-il avec ces yeux de grenouille inquiète ?
Une seconde réflexion suivit celle-ci d’assez près pour que les deux n’en fissent qu’une.
Norine n’était jamais perplexe très longtemps en ces matières. Aussitôt elle baissa la tête et se tint devant le magnétiseur avec un embarras virginal.
— Vous venez souvent ici, mademoiselle ? demanda celui-ci en permettant à ses yeux de reprendre une expression moins intense qui leur donnerait le loisir de se reposer.
Il avait déjà mal au-dessus des sourcils : c’est qu’il en coûte de projeter sa volonté dans une autre personne ! Cette transsubstantiation ne s’accomplit point sans quelque péril de migraine.
— Très souvent, monsieur, répondit la chère enfant. Madame Breteuil est si bonne pour moi !
Aussitôt Lignon se sentit enflammé de tendresse pour madame Breteuil. Il la chercha du regard dans le salon, l’aperçut au coin de la cheminée, la couvrit mentalement de bénédictions pour sa bonté et revint à son idole, car décidément, et depuis cinq minutes surtout, Norine était bien une idole.
— Où passerez-vous l’été ? demanda-t-il d’une voix tremblante.
Norine leva vers lui ses myosotis pleins de tristesse résignée.
— À Bois-Colombes ! répondit-elle.
À Bois-Colombes ! Cet ange à Bois-Colombes ! alors que toutes les grèves de l’Océan et tous les glaciers des Alpes eussent à peine fait un cadre digne de sa beauté et de sa candeur !
— Vous n’allez pas à la mer ? dit-il plein de regret.
— Non.
La jeune fille abaissa vers la terre son regard résigné.
— Mon père ne peut quitter ses occupations, et ma mère ne se sépare jamais de mon père.
— C’est une famille patriarcale, se dit Lignon ; je l’avais déjà remarqué. Elle a puisé là le charme indicible qu’elle répand, et le germe de toutes ses vertus.
Ils échangèrent encore quelques paroles insignifiantes, puis elle resta immobile devant lui, muette aussi, pendant qu’il recommençait à la magnétiser ; madame Breteuil ayant prononcé le nom de la jeune fille, celle-ci tourna péniblement la tête vers sa vieille amie et, comme avec une sorte d’arrachement, se dirigea vers elle pendant que Justin la suivait des yeux, mais sans magnétisme.
Muriet s’approcha de son ami.
— Tu as l’air tout drôle ! lui dit-il.
Lignon passa la main sur son front.
— Je fais un rêve, répondit-il d’une voix émue. Je ne sais trop si je suis de ce monde.
— Viens boire du grog, il y en a dans la salle à manger. Cela te fixera.
Muriet entraîna son inflammable ami et lui offrit des rafraîchissements.
Lignon éprouvait un tel besoin de s’épancher que la présence des invités ne l’eût pas retenu si madame Breteuil, en l’apercevant, ne lui avait fait signe de venir à elle.
Il obéit, et se lança aussitôt dans un tel éloge des vertus domestiques, de la beauté et de ses charmes, qu’on eût dit une conférence.
La vieille dame l’écoutait de bonne humeur ; en ce temps de sécheresse et d’égoïsme, il ne lui déplaisait pas d’entendre louer ce qui est tout le contraire. Au bout de vingt minutes elle éprouvait pour ce garçon une bienveillance quasi maternelle ; lorsque, ce temps écoulé, il ne put s’empêcher de nommer Norine, et Dieu sait que, sans la conférence, il l’eût fait depuis longtemps, elle le regarda en fermant à demi les yeux, comme on fait pour mieux voir.
— Si tu épouses, toi, pensa-t-elle, il y aura à voir, mais si tu fais profession de ne pas épouser non plus, comme il n’y a pas longtemps que je te connais, je ne t’inviterai plus.
Il épousait ! Personne n’avait jamais tant épousé ! La famille, les commencements modestes, la joie d’améliorer peu à peu sa situation ; le bonheur d’avoir une femme qui vous devait tout, la suprématie des jeunes filles élevées simplement, qui n’apportent pas de dot, il est vrai, mais qui ne dépensent point le plus clair de la fortune commune en chiffons coûteux, les plages solitaires, le logement au quatrième avec un balcon, etc., etc., tout y passa.
Madame Breteuil eût pu faire observer qu’en général les balcons sont au cinquième, mais le moyen d’interrompre un homme si lancé !
Quand il s’arrêta pour reprendre haleine, elle dit tranquillement :
— Alors, vous n’êtes pas de ceux qui prétendent qu’une dot est nécessaire ?
Lignon allait recommencer ; mais, se tenant pour suffisamment éclairée, elle l’arrêta du geste.
— Veuillez ne voir dans ma question que l’intérêt et la sympathie, je vous en prie. Pour envisager ainsi la vie, vous avez donc une fortune personnelle ?
— Moi ? Je suis le fils de mes œuvres ! s’écria Lignon avec chaleur. Je ne dois rien qu’à moi-même, et j’ai eu des commencements difficiles… Ah ! oui ! bien difficiles, reprit-il en se rappelant qu’il logeait en chambre garnie, et que son mobilier de famille, lourd et vénérable, relégué dans un garde-meuble, attendait depuis deux ans, pour rentrer dans un véritable domicile, qu’il pût en payer la garde. Mais la position que je me suis faite me permet d’espérer… Et, en consacrant mes loisirs à la littérature, je suis sûr d’arriver à quelque chose de mieux qu’à être un simple employé de librairie, si bien rétribué que puisse être ce poste.
— Vous écrivez ? demanda madame Breteuil. Qu’est-ce que vous faites ?
— En ce moment, répondit Lignon, je m’occupe d’un ouvrage sur l’économie politique, et puis j’ai un roman sur le chantier…
— Le roman, fit la bonne dame, cela rapporte peut-être plus, mais cela pose moins. Vous avez donc fait des études spéciales ?
— Oh ! dit Lignon, je me suis occupé spécialement de la question sociale, et vous comprenez que tout ce qui s’y rattache m’est familier.
Il avait l’air si sûr de son fait que madame Breteuil, absolument ignorante en ce qui concernait l’économie politique, n’osa douter de son génie. Elle se promit néanmoins de s’informer plus exactement de la situation de son nouvel ami, et, pour ce, de ne pas s’adresser à Muriet, contre lequel elle sentait naître au fond de son cœur un doute, très proche parent de la méfiance.
Le lendemain, madame Breteuil, qui se préparait à sortir, vit entrer chez elle madame Anglois.
En toute circonstance, elle eût été bien aise de la voir ; la pensée que son amie, dès le premier coup d’œil, avait été plus clairvoyante qu’elle-même, et qu’il allait falloir lui confesser les torts de Muriet, n’était point sans ennuyer l’honnête créature. Cependant, comme elle allait toujours droit au péril, elle n’essaya point de tourner la difficulté.
— Eh bien, votre épouseur, épouse-t-il ? demanda madame Anglois.
— Il n’épouse point, répondit madame Breteuil, qui ne put s’empêcher de rire de la façon dont était posée la question.
— Ah ! Eh bien, je n’en suis pas fâchée ; cela m’eût bien surprise si ce garçon-là avait eu des intentions honnêtes !
— Vous l’avez pris en grippe, je ne sais pourquoi ! s’écria madame Breteuil, que son esprit chevaleresque poussait à défendre ceux qu’on attaquait.
— Grippe ou pas grippe, vous verrez bien ! Mais c’est lui faire trop d’honneur. Parlons d’autre chose. À propos, et votre protégée, la demoiselle aux yeux bleus ?
— Pauvre fillette ! elle me fait de la peine ! J’ai envie de l’emmener à Dieppe avec nous.
— C’est cela ! affublez-vous d’une ingénue, – et à marier, encore ! – Écoutez, ma chère, je crois que vous avez pris un brevet d’invention pour vous créer des ennuis. Riches, pas d’enfants ; intelligents, votre mari et vous, vous êtes sans cesse à vous demander ce que vous pourriez bien faire pour avoir du désagrément…
Madame Breteuil, un peu vexée, se tenait dans l’attitude d’un enfant grondé, qui ne veut pas pleurer ; son amie continua :
— Moi, je suis braque, tout le monde sait cela : aussi allez voir si l’on vient me demander des services ! et ça ne m’empêche pas d’en rendre, croyez-le bien ! Mais ce n’est pas moi qu’on ira chercher pour faire une demande en mariage, ou pour recommander une demoiselle qui fait de la peinture, ou pour placer un jeune homme sans emploi, qui séduira ensuite la fille de la maison ! Non ! pas moi !
La visiteuse avait l’air parfaitement enchanté que ce ne fût pas elle ; son amie ne sut que répondre, et conséquemment ne répondit rien. Madame Anglois reprit :
— Ainsi, tenez, ma sœur m’a priée de chaperonner sa fille… je l’emmène à Dieppe…
Madame Breteuil, prise de fou rire, se renversa dans son fauteuil et s’en donna à cœur-joie sans troubler pour cela son imperturbable amie, qui continua :
— Je l’emmène à Dieppe ; ça a l’air absurde, n’est-ce pas ? Une contradiction à tous mes principes ? Eh bien, pas du tout ! Rosette ira à droite et à gauche, fera tout ce qui lui passera par la tête, coquettera, montera à âne ; cela m’est parfaitement égal. Ma sœur m’a dit :
« – Tu devrais emmener Rosette.
« J’ai répondu :
« – Tu sais que ça m’ennuie, et que si je l’emmène, je ne saurai jamais ce qu’elle fera. Cependant, si elle se noie, je te ramènerai son corps.
« – Très bien, a dit ma sœur, ça me suffit !
« Vous voyez bien que ce n’est pas Rosette qui me gênera.
Madame Breteuil riait toujours, au point de s’essuyer les yeux de temps en temps.
— Vous me décidez, dit-elle enfin en reprenant la verticale ; je vais dire à ces braves Guerbois que je leur demande Norine. Nous sommes voisines, les deux jeunes filles voisineront, et cela nous donnera un peu de bon temps.
Madame Anglois riait à son tour, mais elle riait en dedans, sans qu’il y parût beaucoup.
— Vous voyez le triomphe de ma théorie. C’est moi qui emmène Rosette, et c’est vous qui la chaperonnerez, car je vous connais, vous êtes une poule couveuse qui passe sa vie à s’effrayer pour les canards des autres ! Et comme j’ai décliné d’avance toute responsabilité à l’égard de Rosette, j’aurai tout le plaisir pendant que vous aurez tout le mal ; ce sera délicieux.
La semaine suivante, madame Breteuil demanda et obtint la permission d’emmener sa chère Norine à Dieppe. Le mois de juin s’achevait, et il fut convenu que dix jours après la jeune fille abandonnerait le soin de ses petits frères et l’entretien du linge de ménage pour aller respirer les brises fortifiantes de la Manche.
— Elle va bien me manquer, dit madame Guerbois avec un soupir, mais enfin prenez-la, je vous la confie sans crainte.
Madame Breteuil se sentit alors tellement l’obligée d’Eulalie, qu’elle crut devoir lui en exprimer sa reconnaissance en termes affectueux.
— Je ne l’ai jamais confiée à personne, reprit la matrone ; mais avec vous je n’ai rien à redouter. Elle est bien élevée, d’ailleurs ; elle a de l’amour-propre, et j’ai eu soin de ne jamais la froisser. Il m’est arrivé plus d’une fois, quand elle était petite, après l’avoir fouettée à la maison, de sortir avec elle, et d’aller en visite. Si l’on me demandait : « Est-elle sage ? » je répondais toujours : « Très sage. » Je n’ai jamais voulu que personne eût connaissance du mal qu’elle m’avait donné. Aussi vous voyez quel résultat !
Madame Breteuil avait ses doutes quant au système : pour le résultat, il était louable, certainement, puisque Norine était si près de la perfection. Elle prit avec madame Guerbois quelques arrangements relatifs à la toilette de la jeune fille et se retira avec un singulier sentiment de mécontentement vague, mêlé d’un peu de tristesse. Si elle eût pu le définir, elle aurait trouvé que, venue pour rendre un service, elle s’en allait comme une personne obligée, et que sa juste fierté se sentait quelque peu froissée. Mais elle ne s’arrêta point à disséquer l’état de son âme, et courut acheter un chapeau, un petit pardessus et douze paires de gants pour la mignonne Norine.
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