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Chapitre 7

— J’espère, mesdemoiselles, que vous serez grandes amies, dit madame Breteuil aux deux jeunes filles qui se tenaient debout, en face l’une de l’autre, dans le salon de son chalet.

— Si cela ne tient qu’à moi, fit Rosette en tendant la main à sa nouvelle compagne, ce sera bientôt fait.

Rosette était petite, brune, très mince, élégante. Sa physionomie mobile, plus spirituelle que régulière, était sans cesse en mouvement.

Norine la regarda avec douceur et dignité tout à la fois, donna sa main, sourit et resta muette.

— Allez causer dans le jardin, dit madame Anglois ; vous ne vous croirez pas obligées de poser devant nous, et nous ne serons pas forcées de vous regarder.

Norine, les yeux baissés, se dirigea vers la porte ; Rosette revint à sa tante, lui passa les bras autour du cou, lui murmura à l’oreille : « Elle est très jolie ! » et s’enfuit, après avoir presque troublé la symétrie des bandeaux noirs, plats et dentelés.

— Quel contraste ! dit madame Breteuil. Le jour et la nuit !

— Ça veut dire que Rosette est un peu noire de peau ? répliqua tranquillement la propriétaire des bandeaux luisants. C’est vrai ! Il n’y a pas à essayer de le cacher ; mais elle est franche ; il lui arrive de dire des bêtises ; j’aime mieux ça. Elle a tout son noir en dehors. Votre Norine est plus blanche de peau ; c’est le dedans qu’il faudrait voir ! Je me méfie des personnes qui ne parlent pas.

— Timidité, fit madame Breteuil.

— Ou cachoterie. Je n’en démords pas, moi, vous savez ; j’attends l’épreuve, mais je ne suis pas pressée.

Pendant que les deux dames discutaient leurs mérites, les jeunes filles s’étaient assises sur un banc, à l’abri d’une charmille de lilas dont les feuilles larges et épaisses donnaient à cette heure du jour une ombre suffisante. Elles ne savaient que se dire. Rosette, très femme du monde, et d’un esprit clair, avait bonne envie de s’instruire au plus vite de tout ce qu’elle avait besoin de savoir sur le compte d’une jeune personne qu’elle verrait journellement pendant un mois.

Elle posa quelques questions, obtint des réponses courtes, peu précises, et s’aperçut ensuite, à sa très grande surprise, que c’était elle qui avait questionné, et qu’au fond pourtant elle ne savait presque rien sur le compte de Norine, tandis qu’elle avait dévoilé à celle-ci à peu près tout ce qu’il pouvait lui être bon de savoir.

Quand on les appela pour faire la promenade indispensable, madame Anglois échangea deux paroles avec sa nièce.

— Aimable ? dit-elle brièvement.

— Très fermée.

— Pas timide ?

Rosette allait répondre : « Oh ! si ! » Elle se ravisa, et dit : « Oh ! non ! »

Ce fut tout, mais il n’en fallait pas davantage.

Madame Anglois porta tout le jour sur son visage un air de satisfaction comprimée extrêmement intéressant à contempler.

La routine ordinaire des plaisirs, ou de ce que l’on désigne sous ce nom, commença dans les deux chalets voisins.

M. Breteuil s’amusait prodigieusement des naïves questions de Norine ; cet homme qui n’avait plus d’enfant adorait l’enfance : Norine lui paraissait sur la limite où l’on peut encore traiter en fillette une jeune demoiselle qu’on a vue naître, et il assistait à l’éclosion des sentiments mondains dans cette intelligence neuve, comme à un spectacle curieux et intéressant.

Au bout de quelques jours, l’existence d’abord trop surchargée s’allégea et prit une allure régulière.

À cette époque aussi parut comme visiteur assidu au chalet Anglois un beau jeune homme de trente ans environ, que cette dame et sa nièce accueillirent comme on le fait d’un ami de longue date.

Norine ouvrit des yeux comme des assiettes à dessert la première fois qu’elle entendit Rosette engager une bataille avec ce nouveau venu. Ils ne se querellaient pas, et les ripostes portaient, vives et drues comme de jolis coups d’épée.

Madame Anglois, impassible, n’avait pas seulement l’air d’écouter, mais à certains plis imperceptibles de ses lèvres ceux qui la connaissaient auraient deviné qu’elle s’amusait prodigieusement.

Mademoiselle Guerbois ne comprenait pas un mot de la conversation ; il s’agissait de choses dont elle n’avait aucun soupçon, de ces idées générales, contenues dans tel livre, sous une forme savante ou légère, et qui, suivant qu’on les partage ou qu’on ne les partage pas, unissent ou séparent éternellement deux âmes, parce que, interprétées différemment, elles contiennent en elles le germe des vertus ou des travers de toute une existence.

— Est-ce qu’ils comprennent quelque chose à ce qu’ils disent ? se demanda Norine avec dédain.

Elle avait une certaine peine à croire que ce qu’elle ne comprenait pas fût compréhensible. Les yeux fixés sur les jouteurs, elle allait de l’un à l’autre, essayant de deviner ce qu’ils pouvaient cacher sous ce langage amphigourique, qui devait certainement avoir un sens mystérieux, quelque chose comme le javanais à l’usage des gens du monde.

Norine avait déjà remarqué qu’Edmond Reyer était fort beau. Sa tête intelligente, plantée sur un corps superbe, offrait surtout des yeux magnifiques, qui changeaient de forme et de couleur avec ses impressions ; en ce moment, animé par la discussion, il regardait Rosette d’un air presque belliqueux.

— J’avais pensé qu’il lui faisait la cour, se dit l’ingénue, mais on ne regarde pas ainsi une personne qu’on aime.

Évidemment Muriet ne regardait pas ainsi : ses yeux langoureux, plus chargés de vice que de passion, pas plus que les regards magnétisants de Lignon, n’avaient aucun rapport avec ce que Norine avait sous les yeux. On a beau être une ingénue de profession, à seize ans, on ne peut pas tout savoir ! Norine se trompait complètement, comme on se trompe de temps en temps dans la vie, et chaque fois à ses propres dépens. Elle se figura que Reyer éprouvait une sorte d’antipathie pour Rosette.

De là à lever sur lui des yeux bleus, candides et tremblants, il n’y avait qu’un tout petit pas, non point un pas de Norine qui avait de grands pieds, mais un des pas de Rosette qui eût chaussé la pointure de Cendrillon. Le pas fut fait instantanément.

— Nous scandalisons mademoiselle Norine ! fit Reyer en quittant la discussion qui commençait à le fatiguer.

Rosette se retourna et ne vit plus que le sourire embarrassé de sa jeune compagne.

— Cela vous ennuie ? continua le jeune homme en s’approchant de l’ingénue. Vous vous demandez quel plaisir on peut trouver à se dire des choses désagréables entre amis. Si vous saviez quelle joie c’est au fond ! N’est-ce pas, mademoiselle ? ajouta-t-il en se tournant vers Rosette.

— Il n’y a que cela de bon ! répondit-elle du ton le plus convaincu.

Norine prit un air très sage et un peu pincé ; elle n’aimait point qu’on se moquât d’elle, ni qu’on parût la considérer comme moins instruite que les autres. Personne, malheureusement, n’y fit attention ; la causerie prit un autre tour, et Norine en fut pour son petit air prude.

Le soir du même jour, comme les deux familles se promenaient avec des amis sur la plage en groupes souvent disjoints, Norine, qui avait des yeux excellents, aperçut de loin Muriet. Il venait avec son air détaché, les mains dans ses poches, comme de coutume, et de plus une certaine aisance, comme un homme dont les destins sont en train de s’améliorer.

— Chère madame ! quelle heureuse rencontre ! fit-il en s’arrêtant devant madame Breteuil avec une surprise modérée.

— Qu’est-ce que vous venez faire ici ? répliqua la bonne dame, moitié miel, moitié vinaigre.

Elle était plus surprise que Muriet, et cela lui avait fait perdre la notion exacte de la politesse.

— Je viens pour mes chalets, répondit l’architecte sans se troubler. L’affaire est arrangée de la façon la plus avantageuse pour moi.

Il avait distribué des poignées de main à droite et à gauche, et termina sa tournée par Norine, dont il pressa la main d’une façon expressive. On se remit en marche.

— Alors vous faites fortune ? demanda madame Breteuil, qui avait quelque peine à se faire à cette idée.

— Un commencement, un modeste commencement, fit le jeune homme.

Le regard de madame Breteuil l’interrogea, puis se reporta sur Norine, et revint à lui, le tout en moins d’un quart de seconde ; il ne broncha point. Oh ! non, il n’épouserait pas, bien sûr ! En quelques minutes, bon gré, mal gré, et principalement par M. Breteuil, qui était sans méfiance, il se trouva présentée une douzaine de personnes ; il avait retiré ses mains de ses poches, et fut très convenable.

— Lignon s’est mis à son grand ouvrage, dit-il lorsqu’un hasard longuement combiné l’amena à portée des oreilles de mademoiselle Guerbois ; il me paraît être dans une veine de travail et de beaux sentiments tout à fait louable. Il a loué un appartement, il va s’y installer, il se met sur le pied d’un homme sérieux.

— Il a raison ! dit madame Breteuil.

Norine marchait tranquillement. On s’assit sur le galet ; la nuit baissait rapidement ; Reyer s’était un peu écarté avec Rosette, mais très peu, car on entendait leur conversation dans l’intervalle des lames ; Muriet se glissa auprès de Norine sans qu’on y prit garde, et s’empara d’une main qui traînait, on ne sait pourquoi, sur le galet.

— Je suis venu pour vous, lui dit-il tout bas.

La main semblait morte, les oreilles eurent l’air de n’avoir rien entendu. Muriet coula ses doigts jusqu’au poignet, qui ne se retira pas. Et la nuit tranquille descendit sur l’Océan.

Il y avait à cette heure, sur l’immense cordon de plages qui s’étend de la Belgique à l’Espagne, des cœurs altérés d’idéal, des êtres résignés qui pleuraient un bonheur impossible, des poètes qui pensaient et des âmes qui s’épanouissaient sous les étoiles ; mais ni Norine ni Muriet n’avaient rien à voir avec ces têtes fêlées ; eux, c’étaient des gens pratiques, et qui le prouvaient.

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