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Chapitre 8

Qui avait l’air à la fois très penaud et très content en sonnant huit jours plus tard à la porte du chalet Breteuil ? C’était Justin Lignon ! Parti la veille par le dernier train, il était arrivé à cette heure incertaine où les gares, se demandant si elles ont déjà terminé le doux repos de la nuit, témoignent d’une indubitable mauvaise humeur. Errant au hasard, sa valise à la main, il avait frappé à tant de portes avant de trouver un asile, – et des portes de gens maussades, – qu’il entendit sonner huit heures au moment où s’ouvrait enfin devant lui une chambre telle quelle, au-dessus d’une boutique qui sentait fortement le poisson salé.

Un peu de toilette, – pas de sommeil, car ce n’est pas pour dormir que Justin était venu, – et vite à la plage ; vite dans l’eau, qui parut horriblement froide à cet habitué des grenouillères parisiennes. Mais, ô douloureuse surprise ! pas de Norine dans cette onde glaciale !

Lignon fut désappointé, et très sérieusement. Il était venu pour voir Norine tout de suite, pour se griser de sa douce présence, pour lui parler en particulier, peut-être bien pour l’avaler comme on avale un verre de lait quand on a bien soif, – et Norine n’était point aux bains à dix heures du matin !

Justin Lignon était un homme décidé ; il se rhabilla et s’en fut au chalet Breteuil.

Un autre se fût demandé comment on allait le recevoir ; car en somme il n’était qu’une relation de fraîche date et pas intime du tout. Mais l’intimité viendrait ; de cela, il n’avait pas le moindre doute.

Il fut reçu avec étonnement. Norine faisait la lecture des journaux à madame Breteuil dans le salon ; en l’apercevant, elle commit contre l’innocence une faute toute petite : elle rougit. Ses yeux très purs contemplèrent, avec une nuance de surprise, ce débarqué inattendu, ce qui racheta en quelque sorte la rougeur imprudente ; puis elle se replia en bon ordre vers la salle à manger.

— Où vas-tu, petite ? lui dit madame Breteuil, qui n’aimait pas beaucoup les confidences à jeun.

— Voir à la cuisine, Mamie ! répondit l’ingénue avec son clair regard.

Et elle disparut.

— Vous voilà de bien bon matin ! dit la maîtresse du logis, ne sachant en vérité par quel bout entamer un entretien qui n’avait aucune raison d’être.

Lignon éclata comme une boîte à mitraille, et sa passion, comprimée par quinze jours de séparation, se répandit de tous côtés.

— Je suis venu, s’écria-t-il avec une énergie qui sembla d’autant plus singulière à madame Breteuil qu’elle n’avait vu ce jeune homme jusqu’alors que sous un jour paisible, je suis venu vous dire que je l’adore ! Oui, je l’adore ! reprit-il avec une véhémence croissante, pensant peut-être n’avoir pas assez nettement exprimé sa façon de penser. Elle est le charme, elle est l’innocence, elle est la pureté divine ! C’est l’ange que j’ai rêvé et qu’on ne rencontre presque jamais ! Je l’ai rencontrée, elle sera à moi, dites ? On ne me la refusera pas ?

Mise en garde par madame Anglois, et encore un peu gênée par le souvenir de Muriet, madame Breteuil appuya sur la corde déjà tendue :

— Alors, vous voulez l’épouser ? dit-elle.

— L’épouser, oui : voir cette créature divine à mon foyer ! être tout pour elle, comme elle sera tout pour moi ! Pensez-vous qu’on me la donne ?

Madame Breteuil n’avait pas le moindre doute à ce sujet.

Quand on n’a pas un sou à donner à sa fille, on doit s’estimer heureux de s’en débarrasser en faveur d’un monsieur qui gagne quatre ou cinq mille francs par an. Mais elle n’avait pas le droit d’exprimer cette opinion.

— Comment voulez-vous que je le sache, mon cher monsieur ? dit-elle. Je présume qu’après avoir pris des renseignements, si les parents sont satisfaits de ce qu’ils apprendront, ils ne feront point d’objections inutiles…

— On peut s’adresser à la maison Corroyeur, s’écria Lignon, toujours aussi véhément. Je donnerai des adresses ; je connais des gens très bien, et puis chacun sait que je suis un honnête homme. Je ne dois rien, si je n’ai pas grand-chose, et ce n’est pas une considération à négliger, à une époque où tant de gens ne se marient que pour payer leurs dettes…

Il alla très longtemps de ce train ; madame Breteuil ne l’écoutait guère et ne pensait qu’à l’ennui des responsabilités qui allaient s’amasser sur elle ; quand il arriva à un point et virgule, elle en profita pour l’arrêter :

— Mais, mon cher monsieur, dit-elle d’un air désolé, vous auriez bien pu attendre notre retour à Paris pour me dire tout cela ! Est-ce que vous comptez rester à Dieppe ?

— J’ai quinze jours de vacances, et je veux en profiter pour voir cette adorable enfant.

— Ah ! mais non ! fit l’excellente femme d’un ton péremptoire. Vous n’allez pas rester en contemplation quinze jours devant cette fillette, sans que je sache si les parents le trouvent bon. Vous allez repartir pour Paris, faire votre demande, et vous reviendrez quand vous en aurez obtenu l’autorisation !

— Oh ! madame ! s’écria Lignon, si vous ne faites pas la demande pour moi, je n’ai aucune chance de réussite. C’est vous, vous seule, qui pouvez plaider efficacement ma cause…

Il était reparti, et il alla bon train pendant un temps assez long.

Au fond, ce qu’il disait était vrai, bien qu’il eût pu le dire en moins de mots.

— Eh bien ! laissez-moi le temps de m’informer moi-même, et j’écrirai, conclut madame Breteuil, qui, ressentant depuis quelques minutes une douleur sourde dans la région de l’estomac, se rappela que l’heure du déjeuner devait avoir sonné depuis longtemps.

— Oh ! madame, hâtez-vous ! supplia l’impétueux Justin.

— Eh mais ! on se marie pour toute la vie ! fit madame Breteuil avec une nuance d’impatience ; c’est bien le moins qu’on réfléchisse quelques semaines.

— Quelques semaines ? Jamais !

— Il le faudra bien pourtant. En attendant une solution, vous comprenez, cher monsieur, que les convenances m’interdisent de vous recevoir ici.

Lignon prit une figure si triste, que madame Breteuil eut regret de ce qu’elle venait de dire.

— Vous pouvez cependant habiter Dieppe ; je n’ai aucun moyen de vous en empêcher d’ailleurs, mais je vous supplie d’être prudent dans votre conduite. Que personne au monde ne soupçonne le véritable motif de votre séjour.

— Soyez sans inquiétude, chère madame ; je suis homme du monde, je sais ce qui est dû aux convenances ! Que vous êtes bonne ! Mon Dieu ! que vous êtes bonne !

Il se précipita sur les mains de madame Breteuil et les couvrit de baisers, puis se retira, accompagné jusqu’à la porte par son hôtesse, qui avait un vague désir de s’assurer qu’il n’embrasserait pas Norine dans l’antichambre.

Au moment où ils paraissaient sur le seuil, la jeune fille se montra à la porte de la cuisine, tenant entre ses deux mains écartées un plat de cresson fort bien dressé. Lignon l’enveloppa – cresson compris – d’un regard d’admiration passionnée, et se retira avec un salut qui était une demande en mariage à lui tout seul. Quand il fut sorti, madame Breteuil poussa intérieurement un : Ouf ! de satisfaction.

— Mon Dieu ! se dit-elle un instant après, en brisant la coquille de son œuf à la coque, sont-ils inflammables dans les Charentes !

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