‹ La Belle aux yeux d’orChapitre 13 sur 15 · Scène III.

Scène III.

Dans la maison de Dorothée.

Entrent DOROTHÉE, et, à sa suite, l’infant DON HENRI qui tient un flambeau.

Henri.

Où veux-tu fuir ?

Dorothée.

Théodora ! Elvire ! Inès !

Henri.

Ne criez pas, rassurez-vous.

Dorothée.

Qui êtes-vous ?

Henri.

Ne le voyez-vous pas ?

Dorothée.

Comment avez-vous pu pénétrer jusqu’ici ?

Henri.

Comme Jupiter, l’amour m’a converti en pluie d’or, et vous savez que cette pluie pénètre partout. Théodora est renfermée dans sa chambre ; elle m’a laissé le maître. Ayez pitié de mes peines. Vos cris inutiles seraient emportés par le vent… mes gens gardent la rue, et personne n’entrera… Votre frère est absent… tout est prévu.

Dorothée.

Ah ! prince, quelle obstination peu généreuse !… Ô mon frère, comme on t’a trompé sous les dehors d’une fausse bienveillance !

Henri.

Plaintes inutiles ! Regardez, voilà le jour qui s’approche… vous avez assez résisté. Le plus brave soldat finit par se rendre, et il conserve son honneur lorsqu’il s’est aussi vaillamment défendu. Que prétends-tu faire ? Conserve du moins ta vie, puisque ton honneur n’est plus en ton pouvoir.

Dorothée.

Me croyez-vous donc rendue ?

Henri.

Toute femme, à votre place…

Dorothée.

Eh bien, alors tuez-moi ; vos désirs s’apaiseront quand vous me verrez morte à vos pieds.

Henri.

Les heures s’écoulent, cruelle. Cédez enfin à celui qui vous adore.

Dorothée.

Veuillez d’abord m’écouter.

Henri.

Songez-y, c’est l’amour qui m’a conduit ici… un amour qui ne finira qu’avec moi.

Dorothée.

Il sera satisfait. Écoutez-moi.

Henri.

Parlez donc.

Dorothée.

Lorsque vous vîntes à Séville avec le roi don Pèdre, votre frère, — illustre infant, — il y avait déjà plusieurs années qu’un cavalier m’adressait ses hommages, avec les intentions les plus légitimes. Je ne me décidai pas sans peine à l’aimer. Il ne cessait de tenir les yeux fixés sur mon balcon, et lui adressait souvent ces paroles : « Grilles de fer, marbres qui soutenez ce balcon, dois-je l’aimer ? conseillez-moi ! » Et il me sembla un jour qu’un de ces marbres me disait : « Comment peux-tu être à ce point insensible, puisque moi-même je suis attendri par ses plaintes ? » Touchée enfin de tant de persévérance, je consentis un soir à l’écouter. Cette grille de fer nous séparait ; et j’entendis pour la première fois ses douces plaintes, ses aveux tendres et soumis ; car toujours, dans les commencements, le langage des amants est plein de soumission. Cette entrevue en amena d’autres, et notre mutuel amour ne fit que s’accroître. Bientôt celui que j’aimais me proposa sa main. Il en parla à son père, gentilhomme riche et considéré, l’un des vingt-quatre de la ville. Mais celui-ci, apprenant que j’étais pauvre, s’emporta et voulut tuer son fils, quoique ma noblesse d’ailleurs ne soit pas inférieure à la sienne. Enfin le vieillard, pour distraire son fils de cet amour, veut le marier à une femme qui a beaucoup de fortune. Depuis lors, triste et consumée de jalousie, j’ai fait semblant de fuir celui que j’aimais, et comme je l’avais pressenti, son amour a redoublé… Mais, hélas ! à quoi me sert d’aimer et d’être aimée, si je dois succomber à l’infâme trahison qui m’a livrée à vous ?… Mais, sachez-le, si une matrone romaine a honoré par une mort courageuse la chasteté triomphante, je l’imiterai ; et si vous avez le triste courage de satisfaire une passion insensée, vous ne jouirez pas long-temps de ce méprisable bonheur, et Séville aura bientôt aussi sa Lucrèce.

Henri.

Dorothée, je vous ai écoutée avec attendrissement, et vous avez calmé les feux dont je brûlais. Vous dites que vous en aimez un autre ; je sens pour vous l’intérêt que vous ne m’avez pas accordé à moi-même, et je ne puis résister à vos larmes. Scipion sut se contenir devant une beauté qui charmait ses yeux ; Alexandre respecta les filles de Darius ; je ferai mieux que l’un et l’autre : eux, ils n’avaient qu’à triompher d’un vain désir, et moi, il faut que je dompte l’amour qui s’était déjà emparé de mon cœur. Un jour, dans les histoires de Séville, l’on me nommera sans doute le chevalier courtois : mais je ne devais pas moins à ma naissance, car je suis Castille par mon père, et ma mère est une Guzman.

Il sort.

Dorothée.

Henri ! seigneur ! prince !… il est parti. Quelle générosité !… et il m’aimait !… mais cette magnanimité est digne d’un prince espagnol. Ah ! plaise à Dieu que Séville le voie un jour le front ceint de la couronne ! plaise à Dieu qu’il règne sur nous !… Voilà le jour qui commence à poindre ; allons réveiller la misérable qui voulait sacrifier mon honneur à je ne sais quel vil intérêt. — Hélas ! il n’y aurait pas tant de femmes d’une conduite équivoque, si nous n’avions pas autour de nous d’autres femmes pour nous perdre.

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