‹ La Belle aux yeux d’orChapitre 14 sur 15 · Scène IV.

Scène IV.

Chez le Vingt-quatre.

Entrent le VINGT-QUATRE et LÉONEL.

Léonel.

Vous m’attribuez, à moi, ses égarements ?

Le Vingt-quatre.

Je suis père, et tu dois concevoir mes craintes.

Léonel.

Fort bien, monseigneur, mais je ne conçois rien à vos reproches. — Si je l’accompagne dans ses visites, c’est afin de pouvoir, au besoin, le défendre contre l’attaque de quelque homme puissant. Le ciel m’en est témoin, je ne lui ai donné que de bons conseils, et s’il n’est pas marié avec sa belle, c’est à moi que vous en avez l’obligation.

Le Vingt-quatre.

Si don Juan faisait un semblable mariage, je chercherais un esclave pour lui laisser mon bien, ou je me marierais, ou je mourrais de douleur. Qu’il se marie à mon gré, et je m’engage à le faire nommer vingt-quatre, et à l’établir de telle sorte que tout le monde lui porte envie.

Léonel.

Don Juan est jeune encore, mais il a du jugement, de l’esprit, et…

Entre UN DOMESTIQUE.

Le Domestique.

Voici un page de l’infant don Henri.

Le Vingt-quatre.

Qu’est ceci ?

Léonel.

Quelque affaire d’amour, sans doute. Le prince, jaloux de votre fils, désire probablement que vous lui défendiez de passer dans la rue de Dorothée.

Le Vingt-quatre.

Il l’aime donc aussi, lui ?

Léonel.

Il le laisse assez voir.

Le Vingt-quatre.

Fais entrer !

Le Domestique sort.

Léonel.

Souvenez-vous qui vous êtes ; soyez calme.

Le Vingt-quatre.

Quand je reprendrai ma vieille épée, tu verras s’il me reste du cœur.

Léonel.

Personne ne doute de votre courage.

Entre DON FÉLIX.

Don Félix.

L’infant, mon maître, désire vous parler.

Le Vingt-quatre.

J’ignore d’où peut me venir cet honneur. Mais son altesse ne devait pas se déranger ; elle n’avait qu’à m’ordonner de me rendre au palais.

Don Félix.

Voici son altesse.

Entre l’infant DON HENRI.

Le Vingt-quatre.

Je me prosterne à ses pieds. — (À l’Infant.) Seigneur, que désirez-vous de moi ?

Henri.

Vingt-quatre, ne soyez point surpris de la visite d’un infant : Vous méritez cet honneur.

Le Vingt-quatre.

Seigneur, prenez ce fauteuil ; il figurera désormais dans les armes de ma famille, et la noblesse d’Andalousie m’enviera cette gloire. — Mais, seigneur, puis-je savoir qui m’a procuré l’honneur de cette visite ?

Henri.

Un roi doit tenir tous ses engagements, et sa parole est chose sacrée. — J’ai donné la mienne à ce page qui m’a chez vous précédé. Il a une sœur à marier, et j’ai promis de lui assurer un établissement honorable ; et comme je cherchais un jeune cavalier qui fût digne d’elle, j’ai appris que vous aviez un fils, nommé, je crois, don Juan, — d’un mérite distingué, et qui l’aime… vous devez en être instruit. Je donne pour la dot vingt mille ducats, et comme les vertus de Dorothée en valent plus de cent mille, la voilà fort riche ; sans compter en outre quatre mille ducats que je donne pour son trousseau. Quant à vous, seigneur Vingt-quatre, mon frère le grand maître de Saint-Jacques vous nomme chevalier de son ordre. — C’est ainsi que je m’acquitte de mes dettes.

Le Vingt-quatre.

Je ne sais, monseigneur, comment vous exprimer ma reconnaissance.

Henri.

Un moyen bien simple, c’est de venir au plus tôt au palais, où nous traiterons d’une manière convenable l’affaire du mariage. — Consentez-vous ?

Le Vingt-quatre.

Oui, seigneur, mille fois oui !

Henri.

Adieu, Félix, j’ai tenu ma parole.

Don Félix.

Je me mets à vos pieds. — (À part.) Allons avertir ma sœur.

L’infant et don Félix sortent.

Le Vingt-quatre.

Toi, Léonel, va me chercher mon fils.

Léonel.

Ne l’entendez-vous pas ?

Entre DON JUAN.

Don Juan.

Mon père, j’ai vu sortir d’ici l’infant don Henri. J’en ai éprouvé tant de douleur, que, s’il m’eût été possible, j’aurais en ce moment-là dit un éternel adieu à Séville. — Des infants chez nous ! Que nous veulent-ils ?

Le Vingt-quatre.

Je ne suis pas fâché que tu l’ignores. J’aurai le plaisir de te l’apprendre : la Belle est à toi.

Don Juan.

Comment cela ?

Le Vingt-quatre.

Henri fait ce mariage pour récompenser les services du frère. Il lui donne une dot de vingt mille ducats, quatre mille pour les bijoux ; et moi, le grand maître me nomme chevalier de son ordre, faveur que j’ambitionnais de toute mon âme, et qui fera le désespoir de mes ennemis. Don Juan, heureux le jour où tes yeux se fixèrent sur Dorothée ! Ô chère enfant, je te porte dans mon cœur ! Il a été convenu que nous nous rendrions immédiatement au palais pour conclure cette affaire.

Don Juan.

Oh ! comme la cupidité raisonne !… Naguère, quand je vous suppliais de consentir à mon mariage avec Dorothée, alors pauvre mais vertueuse, vous ne vouliez pas même entendre prononcer son nom ; et aujourd’hui qu’elle est riche et déshonorée, aujourd’hui qu’on vous promet le titre de chevalier de Saint-Jacques, c’est vous qui me pressez de l’épouser !

Le Vingt-quatre.

Riche et déshonorée !

Don Juan.

Vous croyez que l’infant récompense les services du frère : il ne fait que payer son déshonneur. Hier au soir, Léonel a vu don Henri qui entrait chez elle vers minuit ; et Chacon, que j’envoyai de bonne heure aux informations, l’a vu sortir et rejoindre le grand maître et don Arias qui l’attendaient dans la rue.

Le Vingt-quatre.

Tu as vu cela ?

Léonel.

Je ne puis que confirmer ce que vous a dit don Juan.

Le Vingt-quatre.

Et toi, Chacon, tu l’as vu sortir de chez elle au point du jour ?

Chacon.

Oui, monseigneur, au point du jour. Il s’en allait en grand mystère, en laissant chez elle comme otages, j’imagine, deux petits principicules.

Don Juan.

Vous voyez, mon père… et cependant, s’il faut l’avouer, je l’aime peut-être encore.

Le Vingt-quatre.

Embrasse-moi, mon fils, reçois ma bénédiction. — Allons au palais. Je donnerai à l’infant quelque valable excuse. Je lui dirai que tu étais déjà marié, et que je l’ignorais lorsque je me suis engagé.

Don Juan.

J’épouserai celle que vous voudrez.

Le Vingt-quatre.

Ou tu le feindras ?

Don Juan.

C’est ainsi que je l’entends.

Le Vingt-quatre.

Léonel et Chacon diront qu’ils ont servi de témoins.

Chacon.

De faux témoins. N’importe, nous sommes bons là tous deux ; et s’il en faut encore deux autres, j’ai des amis !

Ils sortent.

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