Scène III.
Dans le palais.
Entrent LE ROI, LE GRAND MAÎTRE et DON ARIAS.
Le Roi.
Où est mon frère ?
Le grand Maître.
Il ne se porte pas bien. Depuis hier au soir il est dans un abattement qui le rend insensible à tout.
Le Roi.
Henri, dans l’abattement !
Le grand Maître.
C’est l’ouvrage d’une belle dame, très-honorable et très-noble.
Le Roi.
Grand maître, l’amour est bien puissant. Que de chagrins il a causés ! combien de malheureux il a fait périr !… Cette femme est-elle en Castille ?
Le grand Maître.
C’est elle que vous avez vue la nuit, chez elle…
Le Roi.
Quoi ! en deux jours elle s’est emparée à ce point du cœur de l’infant ?
Le grand Maître.
Oui, sire.
Le Roi.
Vous viendrez tous deux avec moi cette nuit chez cette dame. Je veux, par mes présents, réduire cette beauté farouche, et rendre le repos à Henri.
Don Arias.
Cela sera difficile. La dame, ou pour mieux dire la demoiselle se pique d’une sévérité et d’un désintéressement sans bornes, et elle traite l’infant plus durement que s’il était son égal.
Le Roi.
C’est aux femmes mariées d’imiter Lucrèce. Je dis imiter… dans sa résistance, et non dans le fait de se donner la mort… car de ceci tout le monde la blâme. — Pauvre infant ! voilà une nuit de fête qui a été pour lui, grand maître, assez triste.
Don Arias.
Sire, voici les Maures de Grenade.
Le Roi.
Il faudrait, ce me semble, un interprète.
Don Arias.
Non, sire, ils parlent notre langue.
Entrent ZULIM et ALI.
Zulim.
Puisse le ciel, noble seigneur, entourer ton front de mille lauriers conquis par ta vaillante épée ! — L’alcayde de Donzelez, de l’illustre famille des Gomèles, venait vers toi comme ambassadeur de Mahomet. Il est tombé malade en chemin. Le roi, qui a beaucoup de confiance en moi, m’a aussitôt envoyé pour lui donner mes soins ; mais il était trop tard ; Allah a rappelé vers lui le malade le jour même où, s’il eût vécu, il serait arrivé à Séville. Je viens donc au lieu et place de Zayde, et je t’apporte, avec la confirmation des trêves, les présents de mon roi. Ce sont trente juments teintes avec de la poudre de troëne, amenant chacune deux poulains, et couvertes de housses écarlates ; — des tapis aux couleurs éclatantes, et qui pourraient soutenir la comparaison avec le plus riche jardin orné des fleurs d’avril ; des voiles diversement colorés et du plus fin tissu ; un poignard damasquiné, dont la poignée est toute entourée d’or et de diamants, et qui mérite peut-être que tu daignes le porter à ton côté. — Voilà ce que, avec beaucoup d’autres choses semblables, t’envoie le roi mon maître pour te témoigner son zèle et son obéissance.
Le Roi.
Honorables Maures, je suis flatté que votre roi corresponde à l’amitié toute particulière que je lui ai vouée, et je suis bien sensible à ses présents.
Ali.
Il voit en toi sa défense et son appui, et nous a ordonné de nous mettre, comme ses représentants, à tes pieds.
Le Roi.
Grand maître ?
Le grand Maître.
Sire ?
Le Roi.
Il me vient une idée. — Comme ce Maure est versé dans l’art de la médecine, et que les Maures y sont très-habiles, connaissant, dit-on, mille secrets et les vertus des plantes, il pourrait se faire qu’il guérît Henri de son mal.
Le grand Maître.
Je le crois comme vous.
Le Roi, à Zulim.
Maure ?
Zulim.
Seigneur ?
Le Roi.
Un frère que j’aime, souffre d’une profonde mélancolie, et je voudrais que tu pusses l’en guérir.
Zulim.
Foi de Maure, j’y mettrai tous mes soins.
Ali.
Tu peux avoir toute confiance en Zulim.
Le Roi.
Je reconnaîtrai en roi tout ce que tu feras pour mon frère.
Zulim.
T’obéir, seigneur, est une gloire pour moi.
Ali.
Il a opéré à Grenade des cures merveilleuses ; et nous admirons tous le talent avec lequel il devine les choses à l’inspection des mains. Les cœurs les plus fermes en sont effrayés.
Le Roi.
Fort bien. — Allez, grand maître, conduisez-le vers Henri.
Le grand Maître.
Viens avec moi.
Zulim, au Roi.
Que le ciel souverain garde ta vie !
Le Grand maître, Zulim et Ali sortent.
Le Roi.
Pendant que ce Maure va appliquer son art à guérir mon frère, de mon côté, don Arias, je veux voir si je ne pourrais pas adoucir la cruelle.
Don Arias.
Et comment, sire ?
Le Roi.
Écoute. — Elle demeure rue des Armes. Il y a deux balcons à la maison, et sur les balcons sont des vases de fleurs. — Fais-lui porter douze magnifiques tentures de tapisserie ; quelques tableaux dignes d’Apelles, et deux pièces de fine toile et de velours.
Don Arias.
Les présents adoucissent les cœurs les plus durs.
Le Roi.
Je soupçonne que cette femme est pauvre. — Porte-lui mille écus, et deux chaînes de la même valeur.
Don Arias.
La forteresse va se rendre.
Le Roi.
Ce pauvre Henri ! novice comme il l’est encore, il ne sait pas comment on se rend les dames favorables. — Belle recommandation auprès d’une inhumaine que d’avoir été saigné ! — Je compte mieux réussir dans ma cure que le Maure.
Ils sortent.