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Chapitre 10 Les deux frères

Les trois hommes perdirent bientôt de vue la chaumière du proscrit.
Une pirogue était amarrée dans le petit port.
— Voilà notre chemin, dit le chasseur en montrant la rivière.

— Celui-là ou un autre, peu m’importe, répliqua le capitaine, pourvu que nous arrivions promptement.

— Nous arriverons toujours à temps, fit Berger en détournant les yeux.

— Vous êtes sûrs que mon frère nous attendra ?

— Oui. Il nous attendra.

— Dans combien de temps serons-nous arrivés ?

— En moins d’une heure.

— Soit, partons.

Il monta dans la pirogue. Les deux hommes le suivirent, saisirent les rames et la légère embarcation commença à descendre rapidement le courant.

En moins de vingt minutes, elle se trouva dans l’Alleghany ; sa course redoubla de vitesse.

Le capitaine était silencieux, les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, il réfléchissait profondément. Il se sentait peu à peu envahir par une inexprimable tristesse ; les façons des deux hommes qui l’accompagnaient lui semblaient étranges ; leurs réticences obstinées, inexplicables ; il ne comprenait rien à leur conduite et cherchait vainement dans son esprit les motifs qui pouvaient les engager à agir à son égard ainsi qu’ils le faisaient.

Pourquoi, si son frère était malade ou blessé, ne pas le lui avoir dit tout de suite au lieu de le laisser dans une ignorance qui accroissait son inquiétude au lieu de la calmer ? Deux ou trois fois, il avait essayé de les interroger, mais ils s’étaient bornés à détourner tristement la tête sans rompre le silence auquel ils s’étaient voués.

Bien que Berger eût répondu au comte de Villiers qu’en moins d’une heure il serait rendu auprès de son frère, un plus long temps s’écoula avant que leur pirogue abordait.

Une seule fois, l’officier, incapable de maîtriser plus longtemps son impatience et son inquiétude, leur demanda s’ils étaient encore loin du terme de leur course.

Kouha-Handé n’était point sorti de son mutisme.

Roger lui avait répondu un :

— Nous arrivons, hélas !

Qui lui avait fait froid au cœur.

Enfin la pirogue dévia de la ligne droite, se rapprocha du bord de la rivière, et bientôt son avant grinça sur le sable de la plage ; les trois hommes sautèrent vivement à terre.

Le chef indien tira l’embarcation hors de l’eau et il la cacha dans le tronc creux d’un arbre mort, mais encore debout.

— Venez, dit Berger.

Ils s’enfoncèrent dans la forêt.

Leur marche fut pénible et longue.

Les deux chasseurs marchaient lentement et comme à regret.

Le jeune homme se contraignait, afin de ne pas leur crier :

— Plus vite !

Enfin, ils débouchèrent dans une vaste clairière. On s’arrêta.

— C’est ici, dit Berger en se découvrant.

— Ici, répondit le capitaine en regardant autour de lui avec surprise.

— Oui, reprit le chasseur, dans cette clairière.

— Mais, fit le jeune homme avec hésitation, je ne vois personne autre que nous ?

— Parce que, capitaine, reprit le Canadien avec une ironie douloureuse, vous regardez sur la terre au lieu de regarder dessous.

— Ciel ! s’écria le comte en chancelant, mon frère !…

— C’est dans ce lieu qu’il a été tué.

— Oh ! malheur à moi ! s’écria le jeune homme en cachant sa tête dans ses mains et en éclatant en sanglots.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Les deux coureurs des bois se tenaient silencieux et mornes auprès de cet homme si fort et si brave, que la douleur avait terrassé et qui pleurait comme une faible femme, comme un enfant.

Soudain, il releva la tête, et, le visage pâle, les yeux étincelants, le regard fixe, il se dirigea vers une légère éminence qui se trouvait au centre de la clairière.

— C’est là que vous l’avez mis, n’est-ce pas ? dit-il.

— Oui, répondit sourdement le chasseur.

Le capitaine tomba sur les genoux et pria.

Cette prière fut longue, entrecoupée de sanglots déchirants.

Berger, agenouillé près de lui, priait aussi.

Le chef indien, malgré l’impassibilité qui caractérise sa race, debout derrière les deux hommes, courbait tristement la tête et les contemplait avec une expression de sympathie et de pitié aussi touchante que leur propre douleur.

Enfin le capitaine se releva. Il essuya ses larmes, et, serrant avec force le bras du Canadien :

— Maintenant, fit-il d’une voix brève et hachée par le désespoir ; maintenant, vous qui l’avez vu mourir, dites-moi comment il a été frappé, pour que je connaisse ses assassins et que je puisse le venger.

— Vous avez dit vrai, capitaine, répondit le chasseur. Votre frère a bien réellement été assassiné, et cela dans un lâche, dans un odieux guet-apens.

— Parlez, mon ami, parlez, je vous écoute, car, j’en suis certain, si vous m’avez conduit ici, c’est que vous avez compris que sur sa tombe seule devait m’être fait le récit de sa mort. Dites-moi bien tout. Je veux connaître jusque dans ses plus infimes détails le crime dont il a été victime.

— Écoutez-moi donc, capitaine, et je vous dirai comment les choses se sont passées.

— Asseyons-nous près de cette tombe, reprit le capitaine. Mon frère assistera invisible à ce récit et Dieu permettra que son esprit m’inspire la conduite que je devrai tenir pour tirer de ses assassins une éclatante vengeance.

Berger prit alors la parole et rapporta dans les plus minutieux détails les faits tels qu’ils s’étaient passés.

Le récit fut long et souvent interrompu par les larmes du jeune homme et ses exclamations de colère et de douleur.

Depuis plusieurs heures déjà le soleil était couché. Une nuit profonde couvrit la terre, aucun des trois hommes ne semblait s’en apercevoir. Berger parlait toujours et ses auditeurs l’écoutaient avec un intérêt sans cesse croissant.

Enfin, il s’arrêta.

— Merci, dit le jeune homme en pressant la main du chasseur, merci de m’avoir instruit aussi bien ; je n’aurai garde d’oublier les noms des deux assassins. Ils sont à jamais gravés dans ma mémoire ; les soldats obéissent, seuls les chefs sont coupables. Ward, Georges Washington… Un jour, nous nous trouverons en présence, et alors…

Il n’acheva pas sa pensée et redevint silencieux.

— Capitaine, dit Berger au bout d’un instant, j’étais dévoué à votre frère, disposez de moi.

— Merci, j’accepte, répondit-il, je sais combien il vous aimait. J’essayerai de le remplacer auprès de vous.

Il y eut un nouveau silence.

Ce fut encore Berger qui le rompit. Le comte de Villiers, perdu dans ses pensées, semblait ne plus avoir conscience ni de l’endroit où il se trouvait, ni de ce qui se passait autour de lui.

— Capitaine, dit doucement le chasseur, il serait temps, je crois, de songer à nous retirer.

— Pourquoi donc ? répondit-il en le regardant avec étonnement.

— La nuit s’avance, monsieur, et nous sommes dans un désert.

— Qu’importe ? reprit le jeune homme.

Puis, après un moment de réflexion :

— Je saurai retrouver, mon chemin, dit-il, laissez-moi seul, j’ai besoin de demeurer quelques heures encore auprès de la tombe de mon frère. Qui sait s’il me sera permis d’y revenir jamais ?

— C’est bien, je n’insiste pas, capitaine.

— Vous partez ? Adieu, mon ami.

— Non, je reste. Ne vous ai-je pas dit que j’étais à vous ? Je ne vous abandonnerai pas seul ici.

— Qu’ai-je à redouter ?

— Rien, probablement, mais, comme cela m’est parfaitement égal de passer la nuit ici ou ailleurs, je bivouaquerai auprès de vous.

— À votre aise et merci.

— J’ai l’honneur de vous faire observer, monsieur le comte, que votre frère, qui m’aimait, me tutoyait. Si, ainsi que vous me l’avez promis, vous consentez, monsieur, à m’aimer un peu, soyez donc assez bon pour ne plus me dire vous. Cela me rendra bien heureux, je vous assure.

— Soit, mon ami, répondit le jeune homme avec un triste sourire, tout en lui tendant la main, je te dirai tu.

— Merci, oh ! merci, monsieur le comte ! s’écria le chasseur avec émotion.

Le jeune homme se replongea dans ses méditations.

Le chasseur et le chef indien allumèrent du feu et bivouaquèrent sur la lisière de la clairière.

La nuit s’écoula sans que le capitaine fît un mouvement, sans que le sommeil vînt une seule fois clore ses paupières.

Berger ne dormit pas non plus ; jusqu’au matin, il surveilla le jeune homme.

Au lever du soleil, celui-ci se leva.

Son visage était pâle, mais ses traits avaient repris leur calme. Il s’approcha lentement de ses compagnons et leur tendant affectueusement la main :

— J’ai lutté corps à corps contre la douleur et je l’ai vaincue, leur dit-il ; puis, se penchant sur la tombe : Au revoir, mon frère, murmura-t-il, je te quitte, mais c’est pour te venger !

Et, après avoir jeté un long et dernier regard sur la tombe de celui qu’il ne devait plus jamais revoir, il ajouta, en s’adressant à Berger qui, en le voyant debout, s’était hâté, ainsi que l’Indien, de se lever :

— Partons !

— Où allons-nous ? répondit le chasseur.

— Au fort Duquesne. En sommes-nous bien éloignés ?

— Par eau, nous y serons avant midi, c’est-à-dire en moins de sept heures. La pirogue nous attend.

— Bon, hâtons-nous ; je suis pressé.

Quelques minutes plus tard, le capitaine et ses deux compagnons avaient disparu dans la forêt.

La clairière était redevenue solitaire.

Seuls, les morts lui demeuraient.

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