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Chapitre 11 Au fort Duquesne

Depuis le commencement des hostilités avec la France, le but des Anglais avait été de s’établir solidement dans la vallée de l’Ohio, au sud du lac Érié, à proximité du Mississipi.
De la sorte, ils coupaient toute communication entre la Louisiane et le Canada.

Sous le prétexte, assez peu plausible, du reste, de porter secours aux Indiens qu’ils avaient armés et soulevés contre les colons, les planteurs et les chasseurs canadiens, ils faisaient sourdement de grands préparatifs. Mais personne ne s’y trompait. Chacun se doutait qu’ils se préparaient à nous attaquer à l’improviste de ce côté.

M. le marquis Duquesne de Menneville, nommé gouverneur de la Nouvelle-France en remplacement de M. de Longueil, avait trouvé la colonie dans un état de démoralisation et de désorganisation presque complète. Homme probe, énergique et bien intentionné, il avait accepté la mission ardue de rétablir l’ordre dans l’administration, de raffermir la discipline presque perdue, et de mettre la colonie en situation de résister à la guerre dont elle était menacée.

Cette tâche difficile, il l’avait accomplie, non sans peine, grâce à de salutaires exemples et à une sévérité qui ne transigeait pas.

Ses espions l’avaient averti des intentions encore secrètes des Anglais. Le gouverneur, avec ce coup d’œil infaillible que possèdent certains hommes de guerre, visita la vallée de l’Ohio, reconnut le point précis formant la clef du pays que les Anglais prétendaient lui enlever, et il résolut de s’y établir solidement.

Les mesures furent prises en conséquence.

Un détachement de soldats d’élite, placés sous le commandement du capitaine Marin, officier brave et expérimenté, reçut l’ordre d’élever un fort, au confluent des deux rivières Alleghany et Manangahela qui, par leur union, forment l’Ohio ou Belle-Rivière.

Le capitaine Marin, comprenant toute l’importance de la mission qui lui était confiée, se mit aussitôt à l’œuvre, et cela avec une ardeur telle qu’il succomba à ses fatigues avant même que le fort se trouvât en état de défense.

L’érection de fort remplit le gouverneur anglais de la Virginie d’une inexprimable colère. Les Français avaient deviné ses intentions et les avaient déjouées.

En effet, quelque temps auparavant, ce gouverneur venait d’envoyer dans la vallée de l’Ohio, afin d’y reconnaître et d’y prendre position en élevant un fort dans la situation la plus convenable, un jeune officier de beaucoup d’avenir, âgé de vingt et un ans, nommé Georges Washington et major dans les milices virginiennes.

Washington était venu en qualité de commissaire, sous le prétexte de parlementer avec les Français, mais en réalité afin d’étudier les localités, d’observer les forces, d’entamer des intelligences parmi les nations indiennes alliées à la France et de reconnaître l’endroit le plus propice pour élever un fort ; bref, il était à la fois espion et ambassadeur.

L’excellente position de la Belle-Rivière n’avait pas échappé aux regards clairvoyants du jeune major qui, à son retour en Virginie, l’avait indiquée au gouverneur anglais.

Malheureusement, malgré l’empressement que mit celui-ci à s’emparer de ce point, la diligence des Français fut plus grande, et lorsque les Anglais arrivèrent sur l’Ohio, ils trouvèrent le fort construit, armé d’une façon formidable et défendu par une garnison nombreuse et bien disciplinée.

Le major Washington, contraint de se retirer devant des forces supérieures, voulut cependant accomplir autant que faire se pourrait la mission qui lui était confiée ; il donna l’ordre à l’enseigne Ward, commandant son avant-garde, d’élever sur l’Ohio une forteresse rivale de celle des Français, qui en avait retenu la garnison prisonnière.

C’était à la suite de cette inqualifiable invasion de notre territoire en temps de paix et à la suite du châtiment mérité infligé par nos troupes au détachement anglais, que M. Villiers de Jumonville avait été lâchement assassiné.

Meurtre commis par un bas sentiment de vengeance impuissante qui ne pouvait imprimer qu’un caractère plus féroce à la guerre, sans donner sur nous aucun avantage aux assassins.

Si nous avons autant insisté sur tous ces détails, c’est qu’à notre avis, la vérité, toute cruelle qu’elle soit, est due aux morts, si grands qu’ils aient été de leur vivant. Il est bon que la postérité sache que le Cincinnatus américain, cet homme d’un caractère antique qui, pendant le cours de ses deux présidences, se promenait dans les rues de New-York dans un char traîné par quatre chevaux blancs et entouré d’une garde nombreuse galopant à ses côtés, tout comme n’importe quel roi de droit divin de l’ancien monde, avait marqué le commencement de sa carrière par une tache de sang et préludé par un inqualifiable assassinat à ses hautes destinées futures. De plus, nous tenons à le constater une fois pour toutes, du premier jour au dernier, pendant la lutte glorieuse soutenue si vaillamment par nous au Canada, la justice et loyauté furent toujours de notre côté, tandis qu’au contraire la trahison et la duplicité furent constamment de celui de nos adversaires.

La garnison du fort Duquesne se composait des régiments de Royal-Marine et de Guyenne, d’un détachement d’artillerie et de deux compagnies de pontonniers, le tout formant un effectif de plus de trois mille hommes, sans compter quelques centaines de chasseurs canadiens, engagés pour un laps de temps plus ou moins long au service du gouvernement colonial et remplissant surtout les fonctions d’éclaireurs ou de batteurs d’estrade.

Sur le bord de la Belle-Rivière se trouvait un village indien, village improvisé, bien entendu, village placé sous la protection des canons du fort, et dont les cabanes, construites par les Français, étaient destinées à recevoir les naturels qui venaient trafiquer avec les habitants, c’est-à-dire avec les colons libres. Ce village était en ce moment inhabité. Ses derniers hôtes l’avaient quitté quelques jours auparavant pour regagner leurs forêts.

Le capitaine Louis de Villiers et le Canadien Berger, après s’être séparés du chef indien, sur la lisière de la forêt dont les derniers arbres s’élevaient à environ deux portées de canon du fort, se présentèrent vers midi à une poterne qui leur fut immédiatement ouverte.

Après avoir traversé sans s’arrêter plusieurs passages aboutissant à des cours dans lesquelles en ce moment des soldats de la garnison étaient occupés à faire l’exercice, ils s’arrêtèrent devant une large porte sur le seuil de laquelle se tenait en faction un grenadier du régiment de Guyenne.

Ce grenadier était connu du capitaine.

À sa vue, il porta vivement l’arme avec une précision indiquant un vieux soldat et s’effaça, afin de laisser le passage libre aux arrivants.

Mais avant de pénétrer dans l’intérieur du bâtiment, le capitaine, après le salut rendu, s’avança devant le soldat et lui demanda :

— Risquetout, depuis quand ta compagnie est-elle arrivée au fort ?

— Depuis hier soir, mon capitaine, répondit le grenadier flatté d’être interpellé et reconnu par le comte de Villiers.

— Quand avez-vous pris la garde ?

— Ce matin, moi et quinze camarades.

— Bien. Dis-moi, ta compagnie est arrivée à Québec avec son cadre d’officiers ?

— Oui, mon capitaine.

— Au complet ?

— Au complet…

— Ainsi M. de Grigny est ici ?

— Oui, mon capitaine ; à preuve que dès notre arrivée, il m’a envoyé l’annoncer chez vous.

— Ah !

— Mais vous n’étiez pas dans le fort, et ce matin quand je suis retourné prendre de vos nouvelles, Rameau-d’Or m’a annoncé d’un air assez inquiet que vous n’étiez pas encore rentré.

— Ce cher baron ! je serai heureux de l’embrasser, fit M. de Villiers. J’entre chez le commandant. Fais par un de tes camarades prévenir M. de Grigny que je suis de retour.

— Ce sera fait, mon capitaine, mais…

— Mais quoi ?

— Ce sera bien inutile, allez !

— Explique-toi.

— M. le baron s’est installé chez vous.

— Chez moi ?

— Dans votre appartement même, en disant : Il faudra bien que de Villiers… pardon, mon capitaine, c’est monsieur le baron qui parle ; il faudra bien que de Villiers rentre un jour ou l’autre. Je ne sortirai d’ici qu’après l’avoir embrassé.

— Je le reconnais bien là, dit l’officier en souriant malgré lui. Qu’il m’attende. Je ne tarderai pas à le rejoindre.

Et, après un geste amical au grenadier, il franchit le seuil de la porte, suivi pas à pas par le chasseur canadien.

Un planton l’annonça au commandant, qui donna l’ordre de l’introduire immédiatement.

M. de Contrecœur, commandant en chef le fort Duquesne, était à cette époque un homme de quarante-cinq ans environ, aux traits sévères, durs même, mais empreints d’une rare distinction.

Il était colonel du régiment de Guyenne.

Depuis quinze mois, il habitait la colonie où il était arrivé capitaine.

Esprit d’un grand sens, brave à toute épreuve, résolu, énergique, il cachait une exquise sensibilité de cœur sous des apparences austères, sous une feinte dureté.

Le marquis Duquesne de Menneville, plusieurs fois mis à même d’apprécier ses brillantes qualités, faisait de lui le plus grand cas.

Il l’avait choisi pour remplacer le capitaine Marin, qui ne manquait pas de le consulter dans les circonstances les plus graves et, souvent il agissait d’après ses conseils et ses inspirations.

À l’arrivée du Royal-Marine, il se tenait assis auprès d’une table recouverte d’un tapis vert et soutenant une foule de plans et de cartes déployées.

La lecture d’un volumineux manuscrit ouvert devant lui absorbait toute son attention.

En entendant le nom du comte de Villiers, annoncé par le planton, il releva la tête et tendant la main au jeune homme :

— Eh ! arrivez donc, déserteur, lui dit-il du ton le plus amical ; je commençais à désespérer de vous… sur mon honneur, j’étais inquiet et j’allais envoyer à votre recherche, si vous aviez tardé quelques heures de plus.

— Me voici à vos ordres, commandant.

— Asseyez-vous près de moi ; là, très bien. Nous avons à causer sérieusement ensemble ; et jetant un regard interrogateur sur le Canadien modestement demeuré debout et appuyé sur son fusil près de la porte : Quel garde de corps amenez-vous à votre suite ? ajouta-t-il. N’est-ce pas un chasseur Bois-Brûlé ?

— Oui, commandant.

— Et vous répondez de lui ?

— Comme de moi-même.

— La caution est bonne et je l’accepte. Vous pensez qu’il nous sera utile ?

— Je l’espère. M. Berger était dévoué à mon pauvre frère qu’il a vu mourir.

— Quoi ! vous savez ? reprit le colonel dont le visage se rembrunit subitement.

— Oui, monsieur, grâce à ce brave homme, répondit tristement le jeune homme, j’ai vu la place où mon pauvre frère a été si lâchement assassiné et j’ai pu pleurer sur sa tombe. Voilà la cause de ma longue absence.

M. de Contrecœur lui tendit la main de nouveau.

— Nous le vengerons, mon ami, dit-il avec émotion.

— Merci, monsieur, répliqua le capitaine, et faisant un effort sur lui-même pour maîtriser sa douleur ravivée par ces paroles, il reprit d’une voix ferme : Mon frère est mort à son poste, en soldat ; je prie Dieu qu’il nous réserve à tous une fin aussi belle. Revenons, je vous prie, à ce brave chasseur ; il m’est dévoué comme il l’était à mon pauvre frère ; je lui ai dit que j’avais besoin de lui. Vous voyez, commandant, que cela était suffisant, puisque le voilà.

— C’est juste, mais ne l’avez-vous pas nommé Berger ?

— En effet, monsieur, je l’ai nommé ainsi.

— Est-ce donc le fameux chasseur si redouté des Anglais et des Indiens de leur parti, auquel les Peaux-Rouges ont donné le nom de…

— Sans-Piste, interrompit le Canadien en souriant, oui, mon colonel, c’est moi.

M. de Contrecœur l’examina un instant avec un mélange d’intérêt et de curiosité.

— Soyez le bienvenu, mon brave, lui dit-il, depuis longtemps je désirais vous connaître, car j’ai bien souvent entendu parler de vos exploits ; je remercie M. de Villiers de vous avoir amené. C’est une bonne fortune pour moi en ce moment surtout où j’ai grandement besoin de vous.

— Eh bien ! me voilà, mon colonel, répondit-il gaiement, prêt à vous obéir en tout ce qu’il vous plaira de m’ordonner.

— Merci, mon ami, je ne tarderai pas à mettre votre bonne volonté à l’épreuve.

— Faites, colonel ; maintenant, comme vous avez sans doute à vous entretenir avec M. de Villiers de choses qui vous regardent seuls, je vous demanderai la permission de me retirer.

— Non pas, s’il vous plaît, diable ! Je ne vous lâche pas ainsi ; demeurez au contraire ; je n’ai rien à dire à M. de Villiers que vous ne puissiez entendre : j’ai à vous demander d’ailleurs certains renseignements.

Le Canadien salua respectueusement, s’assit sur un tabouret, plaça son fusil entre ses jambes et se tint prêt à répondre aux questions qui lui seraient adressées.

— Mon cher de Villiers, continua M. de Contrecœur en se tournant vers le capitaine, j’ai à vous annoncer une bonne nouvelle : le baron Armand de Grigny, pour lequel vous professez une si chaude amitié, est ici.

— Je l’ai appris à l’instant, monsieur, par le factionnaire placé à votre porte.

— Ce diable de Risque-Tout est bavard comme une pie ; il lui est impossible de retenir sa langue. Vous n’avez pas vu votre ami, alors ?

— Pas encore, monsieur. Je sais seulement qu’il m’attend dans mon appartement. Vous avez donc demandé des renforts à M. de Menneville ?

— Ma foi, non. La compagnie de Grigny m’est arrivée sans que je l’attendisse ; je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle n’en est pas moins la bienvenue, surtout en ce moment. Le baron était porteur de dépêches du gouverneur.

— Ah ! et ces dépêches sont importantes ?

— Jusqu’à un certain point. Elles m’annoncent que nos voisins les Anglais se remuent beaucoup, qu’ils font de grands préparatifs, en un mot qu’ils se mettent en mesure de nous tailler de la besogne.

— Tant mieux, monsieur. Ces nouvelles me semblent bonnes à moi ; car nous avons une rude revanche à prendre.

— Et nous la prendrons, soyez tranquille ; malheureusement nos projets se trouvent ajournés.

— Ajournés ! s’écria le jeune homme avec dépit.

— Oh ! rassurez-vous. Pour quelques jours seulement.

— Dieu soit loué ! Vous m’aviez effrayé, colonel.

— Il ne s’agit que d’un retard de quinze jours, un mois au plus.

— C’est bien long, monsieur. Et pendant ce temps-là, les assassins de mon frère échapperont sans doute.

— Ils n’auront garde. Au contraire, ils se préparent à nous assiéger. Ils comptent nous prendre sans vert.

— Une telle audace me confond.

— La jeunesse est présomptueuse, répondit en riant le colonel, mais nous ne laisserons pas le temps à ce bouillant major de mettre ses beaux projets à exécution.

— Dieu le veuille, monsieur.

— Vous avez ma parole, mon cher de Villiers.

— Je n’insiste pas, monsieur. D’ailleurs, je sais l’amitié qui vous liait à mon brave et regretté Jumonville. Maintenant, de quoi s’agit-il ?

— Tout simplement de leur rendre ce qu’ils veulent nous faire, pas autre chose. Voici, en deux mots, ce que le gouverneur attend de nous : Vous savez que les Anglais, qui tentent de nous supplanter partout, ont fondé, en 1668, il y a environ quatre-vingts ans, sur la baie d’Hudson, découverte par eux, le fort Rupert ?

— Oui, monsieur, je sais cela.

— Eh bien, vous savez sans doute aussi, qu’un an après, une compagnie fut formée pour l’exploitation exclusive des contrées avoisinant la baie d’Hudson, c’est-à-dire pour faire en grand le commerce des pelleteries. Or, soit incurie, soit par un vice inhérent à l’organisation de cette société, malgré le vif désir qu’elle en a, jamais elle n’a pu réussir à nous faire une concurrence sérieuse. Toujours nous avons eu une supériorité incontestable et incontestée sur nos rivaux. À quoi cela tient-il ? Je ne saurais le dire.

— Je vous le dirai, moi, monsieur, si vous le désirez, fit le Canadien en s’inclinant.

— Certes, je ne demande pas mieux.

— Cela tient simplement, colonel, à ce que nos agents sont plus alertes, plus intrépides que les Anglais ; qu’ils poussent sans hésiter leurs aventureuses excursions à des distances considérables dans le Nord, découvrant sans cesse de nouvelles régions d’animaux, à fourrures ; qu’ils se plient avec une facilité extrême aux usages, au genre de vie et jusqu’au langage des Indiens avec lesquels ils se mêlent ; que par leur gaieté, leur insouciant courage et leur loyauté, ils se font des amis et des auxiliaires des Peaux-Rouges, épousant des femmes indiennes, se faisant adopter dans les tribus, et oubliant pour ainsi dire la civilisation européenne au milieu des hôtes sauvages qui leur ouvrent leurs cabanes. Voilà, mon colonel, les seules causes de cette supériorité.

— En effet, cela pourrait bien être. Vos observations me paraissent d’une grande justesse.

— S’agirait-il de surprendre le fort Rupert ? demanda le capitaine.

— Non, pas tout à fait, répondit M. de Contrecœur. Le gouvernement a appris que la compagnie de la baie d’Hudson vient d’expédier, il y a environ un mois, un convoi considérable à destination d’un des ports de la Virginie ; lequel ? voilà jusqu’à présent ce qu’il a été impossible de découvrir. Mais ce détail est, quant à présent, de peu d’importance. Le gouverneur m’a donné l’ordre d’enlever ce convoi. L’expédition est des plus difficiles, car elle ne peut être confiée qu’à des hommes, non seulement d’un courage éprouvé, mais connaissant à fond le pays. Il faut entrer sur le territoire anglais, s’y engager peut-être à une distance de soixante ou quatre-vingts lieues. Le gouverneur pense, et je partage son avis, que l’enlèvement de ce convoi sera d’autant plus sensible à nos implacables ennemis, qu’il les blessera dans leur amour-propre national. Malheureusement, je vous le répète, l’expédition est des plus périlleuses et n’a que très peu de chances de succès.

— C’est possible, monsieur, mais n’en aurait-elle qu’une seule, cela nous suffirait, je crois, pour la tenter.

— Je le sais bien. Ce qui m’embarrasse, ce n’est pas d’expédier un détachement, mais de le faire assez secrètement pour que nos ennemis n’en aient pas connaissance. Nous sommes entourés d’espions.

— Pourquoi préparer l’expédition ici ? Je n’en vois nullement la nécessité. Berger nous servira de guide, n’est-ce pas ? Je dis nous, monsieur, parce que je suppose que c’est moi que vous avez choisi pour commander le détachement. S’il devait en être autrement, vous ne m’auriez pas entretenu de cette affaire.

— J’ai pensé vous être agréable en vous confiant cette corvée périlleuse.

— Je vous remercie sincèrement, monsieur. Puisqu’il en est ainsi, faites-moi la grâce, je vous prie, de me laisser régler tout cela avec Berger. Je vous en donne ma parole de gentilhomme et d’officier français, si fins que soient les Anglais, nous leur mettrons un bandeau tellement épais sur les yeux, qu’ils n’y verront goutte.

— Je vous donne carte blanche, mon cher de Villiers ; agissez à votre guise. Dès ce moment l’organisation de l’expédition vous concerne seul.

— Mille grâces, mon colonel, je ne demande qu’un mois.

— Prenez tout le temps nécessaire, mon ami.

— Dans un mois, j’aurai réussi ou je serai mort.

— Ou nous serons morts, ajouta Berger avec sa placidité ordinaire, morts tous les deux.

— Vive Dieu ! voilà qui est parler, s’écria M. de Contrecœur.

Il allait continuer, mais une voix reprit à leur grande surprise :

— Morts tous les trois, s’il vous plaît.

M. de Contrecœur, le comte de Villiers et le Canadien se retournèrent vivement.

Un officier du régiment de Guyenne se tenait devant ou derrière eux, comme il vous plaira.

Cet officier n’était autre que le baron de Grigny, l’ami de M. de Villiers, l’enfant gâté du colonel commandant le fort Duquesne.

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