Chapitre 9 Les messagers
Les deux jeunes gens étaient demeurés immobiles.
Ce brusque départ, ces paroles d’encouragement empreintes d’une si grande tristesse, les avaient frappés de stupeur.
Louis de Villiers s’était senti chanceler.
L’approche d’un malheur pesait sur lui ; un douloureux pressentiment lui serrait le cœur.
Un moment il eut l’idée de se précipiter à la poursuite du père d’Angèle, de le rejoindre et de lui demander l’explication de son sinistre adieu.
Mais la vue de la jeune fille le retint.
Elle le regardait avec une anxiété touchante.
Elle le sentait souffrir, et elle partageait sa souffrance.
Il fit un effort, et lui dit :
— Angèle, vous ne savez rien, n’est-ce pas ?
Elle lui répondit vivement :
— Rien, rien qui doive vous attrister, vous effrayer.
— Votre père m’a mis la mort dans l’âme.
— Pourquoi vous inquiéter ainsi, mon Louis ? Mon père ne vous a rien annoncé de positif.
— Peut-être n’a-t-il pas osé être plus explicite sur le malheur qu’il m’a fait pressentir.
— Quel malheur ? Pourquoi ces pressentiments ? Vous reverrez bientôt votre frère, mon ami.
— Dieu le veuille ! Mais les derniers mots prononcés par votre père ont retenti à mon oreille comme un glas funèbre.
— Espérez !
— Espoir, dites-vous, Angèle ! Votre père lui, m’a crié : Courage ! Pourquoi suis-je sans espérance ?
— Vous l’aimez donc bien, votre frère ? interrogea-t-elle avec une légère émotion que le capitaine, tout à ses sombres pensées, ne remarqua point.
— Comme un autre moi-même, répondit-il.
Et, se laissant aller au sentiment qui le dominait, il ajouta :
— Pauvre Jumonville ! si beau, si brave, si loyal ! C’était plus qu’un frère, mieux qu’un ami pour moi.
Sans s’en douter, le frère du comte de Jumonville parlait déjà au passé de ce frère bien-aimé et faisait son oraison funèbre.
La jeune fille s’en aperçut et voulant changer le cours de ses réflexions :
— Louis ! lui dit-elle de sa voix la plus caressante.
— Angèle ! répliqua le capitaine, cherchant à secouer sa torpeur et sa tristesse. Qu’avez-vous ? Parlez.
— Est-ce donc cela aimer ?
— Oui, chère enfant, c’est cela. L’amour, qu’il soit fraternel ou passionné, est un composé de joies et de douleurs, de plaisirs et de peines, de désespoirs et d’espérances.
— Malheureux qui n’a pas ces joies et ces souffrances !
— Tu dis vrai, Angèle, fit tendrement l’officier.
— Mon Louis, je t’aime bien alors, puisque je ressens, puisque je partage toutes tes appréhensions ?
— Tu m’aimes donc, Angèle ? s’écria le jeune homme avec passion.
— Vierge Sainte ! voilà la première fois que nous nous disons : tu.
— Je ne m’en étais point aperçu ; je laissais parler mon cœur.
— En vous voyant si triste, si malheureux tout à l’heure, j’ai éprouvé comme une défaillance…, mon cœur a cessé de battre.
— Vraiment ?
— Oui ! J’aurais donné tout au monde pour te…, elle se reprit pendant qu’il lui baisait les mains, pour vous rendre un peu d’espoir. Mon impuissance me désole.
— Cher ange !
Il l’écoutait avec ravissement.
Elle continua :
— N’est-ce pas que mon père est le meilleur des hommes ? N’est-ce pas que les autres sont des méchants de ne pas l’aimer ? S’il nous a laissés seuls, c’est qu’il a compris ton besoin de consolation.
— Ne parle pas ainsi, Angèle, ne me rappelle pas que mon frère court un danger que je soupçonne, que je pressens sans pouvoir le comprendre. Laisse-moi ne voir que toi, laisse-moi lire dans tes yeux toutes les promesses d’un bonheur qui sera nôtre. J’oublierai peut-être des craintes chimériques. Oh ! c’est bien la première fois que j’aime, que j’aime avec mon cœur.
— Moi, c’est la première et dernière fois ! murmura la jeune fille du proscrit en posant ses deux mains réunies sur son cœur. Je voudrais toujours vivre comme je suis là, avec toi, près de toi !
Leur ivresse était pure et chaste.
Aucune pensée coupable ne venait à l’esprit du Lovelace, du Don Juan, du blasé coureur de ruelles de Versailles, aux genoux de cette enfant de la nature.
C’est à peine si, entendant un bruit de pas rapides et croyant au retour du proscrit, il osa s’approcher d’Angèle, lui mettre un baiser au front et lui dire en tremblant :
— Angèle, à partir d’aujourd’hui, nous sommes fiancés. Nos âmes sont sœurs. Tu m’appartiens comme je t’appartiens. Désormais, aucune puissance humaine ne sera assez forte pour nous désunir. Aussitôt ton père revenu, je lui demanderai ta main.
La fille du proscrit jeta un cri de joie folle et s’élança rougissante et le visage inondé de larmes dans une autre pièce attenante à la salle commune.
Le capitaine inquiet fit un mouvement pour la suivre ; en ce moment on frappa à la porte de la chaumière.
Il s’arrêta, et après avoir jeté un dernier regard du côté où venait de disparaître la jeune fille :
— Entrez, dit-il.
La porte s’ouvrit. Deux hommes parurent.
Le premier était un chasseur canadien, le second un Peau-Rouge.
Leurs vêtements en désordre, usés, tachés de boue et déchirés en maints endroits indiquaient qu’ils avaient fait une longue route.
— Quel que soit le motif qui vous amène, reprit le capitaine, soyez les bienvenus dans cette chaumière. Si vous êtes fatigués, voici des sièges, si vous avez faim, sur cette table sont des aliments. Si vous avez soif, voici à boire. Donc, asseyez-vous, buvez et mangez.
Le chasseur canadien s’inclina en signe de remerciement et faisant quelques pas dans l’intérieur de la chambre :
— Nous sommes fatigués, répondit-il d’une voix sombre, mais l’heure du repos n’a pas encore sonné pour nous. Si grandes que soient la faim et la soif que nous éprouvons, nous avons fait serment de ne point nous reposer, de ne pas boire et de ne pas manger avant d’avoir accompli la mission dont nous nous sommes chargés.
— Faites à votre guise, vous êtes les hôtes de cette demeure. Je n’ai le droit de vous contredire en rien ; s’il vous plaît de garder le silence, je ne vous interrogerai pas.
— Interrogez, au contraire, monsieur, et nous répondrons, car c’est vous que nous cherchons.
— Moi ! fit-il avec surprise.
— Vous-même.
— Vous ne me connaissez pas.
— Peut-être, monsieur. Mais, je vous le répète, c’est vous que nous cherchons. C’est à vous seul que nous avons affaire.
— Voilà qui est étrange, murmura le capitaine. Qui donc êtes-vous, vous-mêmes, pour être aussi sûrs de votre fait ?
— J’ai l’honneur, n’est-ce pas, de parler au comte Louis Coulon de Villiers ? reprit froidement le Canadien, sans répondre autrement à la question qui lui était adressée.
— Je suis en effet le comte Louis Coulon de Villiers, fit le jeune homme, mais raison de plus, puisque, vous savez qui je suis, pour que je sache qui vous êtes.
— Qu’à cela ne tienne, capitaine.
— J’attends, monsieur, dit l’officier avec impatience.
— Moi, je suis Pierre-Jean-Baptiste Berger, répliqua le chasseur. Celui-ci est Kouha-Handé, le chef des Loups-Hurons. Tous deux, nous accompagnions M. de Jumonville.
— Mon frère ! s’écria le jeune homme.
— Oui, monsieur le comte, votre frère, dit le chasseur en baissant tristement la tête.
— Enfin, reprit le comte avec joie, je vais donc apprendre des nouvelles de mon frère ! Soyez les bienvenus, braves gens, parlez, je vous écoute.
— Les nouvelles dont nous sommes porteurs, reprit le Canadien, ce n’est pas ici que vous devez les apprendre.
— Où donc, alors ?
— Venez, capitaine, vous le saurez.
— Où voulez-vous me conduire ?
— Auprès de votre frère !
— Pourquoi ne vous a-t-il pas accompagnés ? Qui peut le retenir ?
— Je ne puis vous répondre en ce moment. Suivez-moi.
— Certes, je vous suivrai, car maintenant je me souviens avoir entendu parler de vous par mon frère comme d’un ami dévoué.
— Dévoué jusqu’à la mort, oui, capitaine, dit le Canadien d’un ton lugubre.
Le jeune homme tressaillit.
— Vous m’effrayez, dit-il. Parlez. Vive Dieu ! je suis un homme ; j’ai du courage ! Mon frère serait-il blessé ?…
— Vous le verrez dans quelques instants, capitaine. Alors vous saurez la vérité.
— Je ne vous demande qu’une minute pour prendre congé de la maîtresse de cette habitation.
— Faites, mais faites vite.
— Je vais…
Mais, avant que le comte de Villiers eût achevé sa phrase, la porte de la chambre dans laquelle s’était réfugiée la jeune fille s’entrouvrit et une voix douce lui dit :
— Suivez ces hommes, mon bien-aimé Louis.
— Vous m’attendrez ?
— Oui, et en vous attendant je prierai pour vous.
— Jeune fille, dit lentement le chasseur canadien, après que vous aurez prié pour les vivants, n’oubliez pas de prier pour les morts.
— Pour les morts ? s’écria-t-elle avec effroi.
— Oui.
— Que signifie ? demanda le comte de Villiers en se tournant vers Berger qui venait de parler.
Berger ne répondit pas.
Angèle lui évita une violente apostrophe de l’officier, en répétant à ce dernier :
— Allez ! allez !
— Soit, fit-il, marchons, compagnons, je vous suis.
Et se retournant du côté de la porte toujours entrouverte, il cria à la jeune fille :
— Merci, Angèle, merci, ma bien aimée ! Adieu ! Bientôt, dans peu, je serai de retour avec lui, avec mon frère qui va devenir le tien.
Un soupir lui répondit et la porte se referma.
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