Chapitre 12 Plan de campagne
Tout d’abord le colonel avait fait un geste de menace et froncé le sourcil avec colère, se promettant de tancer d’importance, de punir même sévèrement l’indiscret qui se permettait de pénétrer ainsi dans la salle du conseil.
Mais en voyant les deux jeunes gens se précipiter dans les bras l’un de l’autre, l’expression de sévérité qui envahissait son visage disparut et ce fut le sourire aux lèvres qu’il regarda l’écervelé gentilhomme.
Pendant que les deux amis s’embrassaient, M. de Contrecœur ne put s’empêcher de dire gaiement au chasseur canadien immobile et impassible sur son tabouret :
— Ne croyez pas au moins, mon brave, qu’on manque toujours de la sorte à toutes les convenances, au fort Duquesne.
— La jeunesse est la jeunesse ! grommela le chasseur. Laissez-les faire ; c’est une folie qui se corrige tous les jours.
— Passe pour cette fois ! L’étourdi ! ajouta le commandant en désignant le baron de Grigny. Voyez seulement s’il se doute qu’il est devant son chef !
— Attendez, monsieur, votre tour viendra, repartit Berger, en riant doucement.
— J’y compte, fit le colonel sur le même ton.
Cependant l’officier de Guyenne disait au capitaine de Royal-Marine :
— Par tous les saints, je te tiens donc ! Te voilà, c’est bien toi ! Il faut que je vienne te relancer jusqu’ici pour mettre la main sur toi.
— Pardonne-moi, mon cher Armand. La faute n’est point à moi. Un malheur si grand m’a frappé !
— Un malheur ? demanda le baron qui ne connaissait pas la nouvelle de la mort de M. de Jumonville.
— Plus tard tu sauras tout. Averti depuis quelques minutes à peine de ton arrivée au fort Duquesne, j’allais en quittant M. de Contrecœur m’empresser de me rendre auprès de toi.
Le baron de Grigny, se tournant alors vers le colonel, auquel il daigna faire attention, le salua respectueusement.
— Veuillez, je vous prie, monsieur le comte, dit-il, agréer toutes mes excuses pour la façon brusque et… et déplacée avec laquelle je me suis permis de pénétrer céans.
— Vous avez eu deux torts, repartit M. de Contrecœur, voulant essayer de garder son sérieux ; deux torts graves, capitaine.
— Lesquels, mon commandant ?
— Le premier de ne pas venir au commencement de notre entretien, continua-t-il gracieusement, et en changeant de ton. Le second, de m’adresser des excuses. J’allais vous prier de passer au gouvernement.
— Décidément, vous êtes un brave homme, fit Berger, ne résistant pas au désir qu’il ressentait de témoigner toute sa sympathie à ce chef si intelligent et si affable.
— Merci, Berger ; mon cher de Villiers, vous serez assez aimable, n’est-ce pas, pour mettre votre ami au courant de notre conversation.
— Oui, mon colonel.
— Ses conseils ne peuvent que nous être utiles.
— Les conseilleurs ne sont pas les payeurs, fit sentencieusement le chasseur, qui peu à peu devenait aussi familier avec M. de Contrecœur qu’il l’était avec le frère de feu M. de Jumonville.
— Que voulez-vous dire, mon garçon ?
— Je veux dire que M. le baron de Grigny est trop généreux pour se contenter de nous donner des conseils.
Cependant, pour obéir aux ordres qui venaient de lui être donnés, M. de Villiers s’inclina devant le colonel, indiqua un siège à son ami et lui apprit en deux mots ce qui avait été convenu entre lui et M. de Contrecœur. Le gentilhomme prêta la plus sérieuse attention à ce récit succinct.
— Vous comprenez, baron, ajouta le colonel, que pendant l’absence de votre ami c’est vous qui le remplacerez ici.
M. de Grigny hocha la tête à plusieurs reprises.
— Pardon, monsieur, fit-il, ne dites-vous pas que je remplacerai M. de Villiers ici pendant son expédition ?
— Certes, je le dis, répondit le colonel. En quoi cela vous étonne-t-il, s’il vous plaît, monsieur le baron ? N’êtes-vous pas, après M. de Villiers, l’officier le plus ancien de grade ?
— En effet, monsieur ; aussi ce que vous me faites l’honneur de me dire ne m’étonne pas.
— Eh bien, monsieur ?
— Cela m’afflige, monsieur. Je vous avoue en toute humilité que je n’ai demandé à tenir garnison au fort Duquesne que dans le but d’être auprès de mon ami, dont j’ai trop longtemps été séparé, de partager ses périls, de vivre enfin de sa vie… Me permettrez-vous d’implorer de votre bienveillance… ?
— Diable ! interrompit en souriant le colonel, pendant que les jeunes gens échangeaient un serrement de mains, c’est de la plus pure mythologie cela, mon cher baron : vous renouvelez tout simplement Nysus et Euryale, Oreste et Pylade et tous les amis célèbres des temps héroïques.
— C’est ainsi, monsieur, répondit le baron en saluant, vous m’affligeriez réellement en nous condamnant à une nouvelle séparation.
Le colonel se pencha vers M. de Villiers.
— Que pensez-vous de cela ? lui dit-il. C’est vous que cette affaire regarde, puisque vous êtes le chef de l’expédition.
— Oh ! merci, monsieur, s’écrièrent ensemble les deux jeunes gens. Ainsi vous consentez ?
— Pardieu, mais à une condition.
— Laquelle ? demanda le baron.
— C’est que vous ne vous ferez tuer ni l’un ni l’autre. Les officiers comme vous sont rares et j’y tiens.
— Nous tâcherons, monsieur, répondit en riant le baron. Seulement nous ne pouvons vous l’assurer, malgré notre désir de vous satisfaire.
— Maintenant je vous rends votre liberté, reprit le colonel. Vous devez avoir mille choses à vous dire. Vous ne quitterez point le fort sans me prévenir, n’est-ce pas ?
— Nous aurons l’honneur de prendre vos ordres et de vous faire nos adieux, colonel.
— Allez donc, messieurs, et à bientôt.
Les jeunes gens se retirèrent, accompagnés de Berger, auquel M. de Villiers avait fait signe de les suivre et que M. de Contrecœur avait congédié d’un signe amical.
Au lieu de rentrer dans ses appartements, le comte passa son bras sous celui de son ami et, toujours accompagné du Canadien, il se dirigea vers une des poternes du fort.
— Les murs ont des oreilles, dit-il en souriant ; la place est bourrée d’espions anglais, et, pour ce que nous avons à nous dire, mieux vaut le grand air et l’espace sous l’œil de Dieu.
— Bien, murmura Berger avec satisfaction, voilà de la véritable prudence.
Et il prit les devants pour leur servir de guide.
Au bout d’une vingtaine de minutes, les trois hommes se trouvèrent en rase campagne, au sommet d’un léger monticule entièrement dépouillé d’arbres et que dominait le cours de la rivière.
— Maintenant, dit M. de Villiers, après avoir jeté un regard satisfait autour de lui, nous ne risquons plus d’être entendus ; asseyons-nous sur l’herbe et causons.
Avant de continuer notre récit, nous présenterons plus intimement au lecteur le baron Armand de Grigny destiné à jouer un rôle important dans la suite de cette histoire.
Au physique, le baron Armand de Grigny était un grand et beau jeune homme de vingt-cinq ans au plus, au front vaste, à l’œil perçant, aux traits réguliers, à la physionomie loyale, à la poitrine large, à la taille hardiment cambrée, aux manières élégantes et dont toute la personne respirait un indicible parfum de noblesse et de distinction.
Le baron, issu d’une de ces vieilles races normandes dont la généalogie remontait à Rollon, possédait une fortune considérable, jouissait d’un crédit solide à la cour et se trouvait en passe de parvenir aux plus hautes dignités du royaume. Tout à coup, sans que rien motivât une semblable détermination de la part d’un homme si heureux en apparence, M. de Grigny acheta une compagnie au régiment de Guyenne ; il donna sa démission de toutes ses charges, puis, après avoir brusquement pris congé de ses amis, il quitta Paris et il alla s’embarquer à Dieppe pour la Nouvelle-France. Il donnait pour prétexte à cette étrange résolution l’amitié fraternelle qui le liait à M. de Villiers, avec lequel il avait été élevé, et un désir irrésistible de voir ces mystérieuses contrées d’outre-mer sur lesquelles on faisait en Europe de si émouvants récits.
Ses amis n’avaient accepté qu’avec des sourires d’incrédulité les raisons plus ou moins plausibles mises en avant par le jeune homme afin de justifier son départ à leurs yeux, mais ce fut vainement qu’ils essayèrent de découvrir les motifs réels de l’espèce d’exil volontaire que s’imposait le baron ; si ces motifs existaient véritablement, le secret en était si bien gardé que rien n’en avait transpiré au dehors et malgré les plus minutieuses recherches la curiosité générale demeura inassouvie.
La première personne rencontrée par lui en débarquant était précisément cet ami qu’il venait chercher si loin.
À son arrivée dans la colonie, le jeune gentilhomme avait été reçu ainsi que devait l’être un personnage de son nom et de son rang, c’est-à-dire avec la plus vive sympathie ; et, s’il l’avait voulu, rien ne lui aurait été plus facile que de passer, soit à Québec, soit à Montréal, une existence toute de fêtes et de plaisirs.
Mais telle n’était pas l’intention du jeune homme. À peine arrivé, il prit le commandement de sa compagnie, s’occupa sérieusement de ses devoirs militaires, qu’il semblait prendre à cœur de remplir avec la plus scrupuleuse exactitude.
Il ne profita de l’influence que lui donnait son nom que pour réclamer à chaque occasion les postes les plus dangereux et les missions les plus périlleuses.
Une conduite aussi extraordinaire de la part d’un homme que nul motif d’ambition ou de fortune ne pouvait diriger, en appelant l’attention sur lui, lui attira la bienveillance et l’estime générales. Tout en le faisant passer aux yeux de ses camarades pour un homme d’un caractère singulier et incompréhensible, elle le posait sur un piédestal glorieux.
Seul, M. de Villiers, son ami, s’étonnait, sans cependant lui en faire l’observation, de sa conduite bizarre. Il s’affligeait de le voir jouer chaque jour avec une insouciance railleuse sa vie dans des rencontres obscures et sans gloire, soupçonnant peut-être avec raison que l’humeur belliqueuse du baron et la gaieté souvent forcée qu’il affectait en public cachaient une blessure secrète et toujours saignante. Il aimait trop réellement le fier jeune homme pour essayer mal à propos de provoquer sa confiance et de pénétrer malgré lui dans le secret de ses douleurs. Écartant au contraire avec soin tout prétexte d’explication entre le baron et lui, le comte feignait de ne pas remarquer le changement qui s’était opéré dans le caractère autrefois si calme et si réservé de son ami et d’accepter comme vraie son insouciance et sa gaieté dont les éclats dégénéraient si souvent en sanglots étranglés. Il attendait patiemment que l’occasion s’offrît de déchirer le voile que celui-ci avait vainement essayé d’épaissir autour de sa personne.
Nous ne nous appesantirons pas davantage sur le baron de Grigny dont le caractère se développera aux yeux du lecteur au fur et à mesure que nous avancerons dans cette histoire, et nous reprendrons notre récit trop longtemps interrompu.
Ce fut M. de Villiers qui au bout d’un instant entama l’entretien.
— Ainsi, mon cher Armand, dit-il d’une voix affectueuse au baron, ce n’est pas une plaisanterie, vous êtes bien réellement dans l’intention de nous accompagner ?
— Pardieu, mon cher Louis, répondit en riant le jeune homme, je trouve votre question précieuse. Ne me suis-je pas offert de mon plein gré ? suis-je de Bordeaux ou de Versailles ?
— Vous vous êtes offert en effet, mon ami, cependant, pardonnez-moi si j’insiste, je n’ai pas pris cette offre au sérieux.
— Et vous avez eu tort, mon cher Louis, rien n’est plus sérieux.
— Réfléchissez, je vous prie, que cette expédition sort complètement des règles ordinaires.
— C’est justement ce qui m’enchante. Nouveau venu en ce pays dont je connais à peine le littoral, je serais charmé de faire en votre compagnie surtout une tournée d’exploration dans l’intérieur. Ainsi, brisons là, si vous tenez à m’être agréables ; ma détermination est prise irrévocablement, et à moins d’un refus catégorique de votre part…
— Refus que vous n’avez pas à redouter, mon ami, interrompit vivement le capitaine ; votre présence m’est trop précieuse, vous le savez, pour que j’essaie de m’en priver. J’ai cherché à vous faire comprendre que l’expédition que nous entreprenons, fort périlleuse en elle-même, n’offre aucune compensation de gloire ou de profit ; vous insistez, c’est bien, n’en parlons plus, vous serez des nôtres.
— Merci, Louis, merci du fond du cœur. Vous n’imaginez pas le plaisir que vous me faites en me parlant ainsi. Donc, voilà qui est convenu.
— Oui, fit M. de Villiers avec un soupir étouffé. Vous avez ma parole, maintenant occupons-nous de notre affaire, arrêtons notre plan de campagne.
— Quant à cela, cher ami, je décline toute responsabilité, moi, je suis trop neuf dans cette guerre pour émettre un avis quel qu’il soit.
— Voyons, Berger, puisqu’il en est ainsi, c’est à toi de parler, mon camarade, reprit-il en s’adressant au Canadien qui, assis à quelques pas, avait semblé n’attacher qu’un médiocre intérêt à la conversation des deux jeunes gens.
En s’entendant interpeller ainsi, le chasseur releva la tête comme un cheval de guerre aux premiers sons de la trompette sonnant la charge, et se tournant vers le capitaine :
— Je suis à vos ordres, monsieur Louis, dit-il, que désirez-vous savoir ?
— Mon ami, tu es un vieux coureur des bois. M. de Grigny et moi nous sommes au contraire des Français ignorants. Instruis-nous donc de quelle manière il nous faut procéder, afin de mener à bien l’expédition dont nous sommes chargés.
— Hum ! dit-il, ce n’est pas facile, à vous parler franchement, monsieur Louis ; nous ne sommes point en France où les routes sont toutes tracées et où par conséquent on n’a qu’à les suivre, sans compter que nous devons nous attendre à trouver sur notre passage des ennemis de toutes couleurs, blancs ou rouges, hommes féroces et bêtes fauves.
— Très bien. Maintenant supposons qu’au lieu de me donner la direction de cette expédition, M. de Contrecœur te l’eût donnée à toi, comment aurais-tu manœuvré pour réussir ? En un mot, quelles eussent été tes dispositions ?
— Eh ! eh ! fit-il entre ses dents, on ne sait pas trop.
— Parle hardiment, mon ami, tu es homme de bon conseil, nous faisons le plus grand cas de ton expérience.
— Ma foi, monsieur Louis, répondit avec une bonhomie enjouée le Canadien, puisqu’il en est ainsi, je serai franc avec vous et je vous dirai ma façon de penser sans tergiverser. Vous en ferez ce que vous voudrez, après tout.
— C’est ce que je désire, mon ami… Parle.
— Pour lors, voici ce que je ferais, moi ; les contrées que nous avons à traverser sont pour la plupart des déserts parcourus seulement par des Indiens nomades ; nous ne devons espérer de rencontrer ni routes, ni villages. Plus nous avancerons vers le nord, plus il nous faut attendre à trouver d’obstacles, de difficultés et d’ennemis à combattre. Me comprenez-vous bien, monsieur Louis ?
— Parfaitement, mon ami, continue.
— Ce n’est donc pas une expédition militaire que nous faisons, nous ne sommes plus des soldats, mais des chasseurs.
— Fort bien. Après ?
— Donc si nous prenons avec nous des soldats de Guyenne ou de Royal-Marine, marchant au pas avec leurs fifres et leurs tambours, nous devons nous attendre, malgré leur courage et leur discipline, à ne pas cheminer un jour entier sans donner dans une embuscade où nous laisserons nos chevelures. Les Indiens, avertis de notre arrivée, nous guetteront et nous massacreront sans que nous ayons seulement le temps de songer à nous défendre.
— Ce raisonnement est fort judicieux. Alors, à ton avis ?
— À mon avis, monsieur Louis, il vaut mieux laisser les soldats au fort Duquesne où ils sont très utiles, et prendre avec nous des chasseurs du pays, habitués à suivre les sentes des forêts, connaissant à fond les ruses indiennes et, par conséquent, seuls capables de nous conduire où nous voulons aller.
— Bien. Rien n’est plus facile ; justement, il y a en ce moment au fort des Canadiens qui, j’en suis convaincu, ne demanderont pas mieux que de nous accompagner, en leur donnant une bonne solde, bien entendu.
— Ce n’est pas cela, sauf votre respect, monsieur Louis, dit le chasseur. Les Canadiens qui sont dans le fort ne peuvent y convenir, voici pourquoi. Nous sommes entourés d’espions, ici, vous le savez ; aussi vous n’aurez pas plutôt essayé d’enrôler des hommes que déjà ils auront deviné dans quel but vous le faites. Les Anglais seront prévenus, ils se tiendront sur leurs gardes et tout sera manqué.
— C’est vrai, mais que faire alors ? le cas est difficile, tu en conviendras.
— Nullement, monsieur Louis, rien n’est plus simple au contraire.
— Ah ! par exemple, si tu peux me prouver cela ?
— Vous allez voir. Je vous quitte, vous et votre ami. Vous rentrez dans le fort. En vous promenant, vous avez soin de dire assez haut pour qu’on vous entende que les frontières étant tranquilles, M. de Contrecœur vous a permis de vous absenter pour aller pendant quelques jours à la chasse. Vous quittez ce soir vos uniformes pour prendre le costume du pays. Vous vous faites suivre chacun par un homme résolu dans lequel vous aurez toute confiance ; et après avoir salué le commandant vous partez du fort.
— Très bien, mais après ?
— Après, je vous attends dans ma pirogue à la baie des Marmousets ; vous vous embarquez et je vous conduis n’importe où, à ma plantation par exemple. Une fois là, vous chassez sans vous occuper d’autre chose. Pendant ce temps-là, moi à qui naturellement on ne fait pas attention, et qui par conséquent suis libre de mes mouvements, je réunis une troupe de chasseurs, tous hommes d’élite, connus par moi, des bois-brûlés, pour lesquels le désert n’a conservé aucun secret.
« C’est l’affaire de deux ou trois jours au plus. Je m’adjoins quelques éclaireurs indiens Hurons ou Algonquins fidèles pour battre l’estrade, puis, lorsque tout est prêt, je vous rencontre par hasard pendant une de vos parties de chasse, vous prenez le commandement du détachement ; nous partons et à la grâce de Dieu !
« Voilà mon plan, monsieur Louis, il est simple, comme vous voyez, mais je le crois bon. Si vous en avez un meilleur à me proposer, je ne demande pas mieux que de l’accepter.
— C’est inutile, mon ami ; ton plan est excellent. Je le suivrai de grand cœur. Il offre, à mon avis, toutes les conditions de succès désirables. Qu’en pensez-vous, Armand ?
— Moi, répondit le jeune homme, tressaillant comme s’il se fût éveillé en sursaut, je pense, mon cher Louis, qu’il nous serait impossible de trouver mieux et que par conséquent nous ferons bien de nous en tenir là, sans nous rompre la tête à chercher davantage.
— Bien dit, sur mon âme ! Ainsi, voilà qui est convenu, mon vieux Berger, sauf une légère modification, toutefois.
— Laquelle, monsieur Louis ?
— C’est que pour certaines raisons à moi connues, le départ ne peut avoir lieu aujourd’hui.
— Bon et quel jour voulez-vous partir alors ?
— Demain, si cela t’est égal.
— À moi, parfaitement, monsieur Louis.
— C’est entendu, mais à quelle heure alors ?
— Au coucher du soleil, s’il vous plaît ; c’est l’heure où d’ordinaire les chasseurs vont se mettre à l’affût. Votre sortie du fort n’étonnera personne.
— C’est vrai ! tu n’oublies rien. Ainsi à demain soir.
— À demain soir, répondit-il en se levant.
— Parfait ! et toi, que vas-tu faire d’ici là ?
— Tout préparer pour le voyage. Au revoir, monsieur Louis et la compagnie.
— Au revoir, mon ami.
— Bonne chance, mon brave, dit le baron.
Le Canadien jeta son fusil sous son bras, descendit le monticule et s’enfonça dans les bois qui bordaient la rivière, de ce pas gymnastique et cadencé particulier aux Indiens et aux chasseurs.
— Je crois qu’il est temps de rentrer, fit observer le comte.
— Bah ! pourquoi cela ? répondit son ami, nous avons le temps, d’ailleurs nous sommes très bien ici.
M. de Villiers regarda fixement le jeune homme :
— Vous avez à me parler, Armand ? lui dit-il.
— En effet, répondit celui-ci, mais je n’ai que deux mots à vous dire.
— Est-il donc nécessaire que vous me les disiez ici ?
— Je ne sais ; pourtant je vous rappellerai vos paroles : les murs ont des oreilles.
— C’est donc un secret ?
— Non, c’est un avertissement.
— Hein ! un avertissement. Vous savez que je ne vous comprends pas du tout, mon ami.
— C’est probable, mais en deux mots vous serez au fait.
— Parlez alors, je vous écoute.
— Mon cher Louis, vous avez dû recevoir une lettre de moi, il y a quelques jours.
— Effectivement, j’en ai reçu une.
— Bon ! Vous rappelez-vous ce qu’elle contenait ?
— Je vous avoue que je n’en ai gardé qu’un vague souvenir.
— Je m’en doutais. Permettez-moi, puisqu’il en est ainsi, de vous rappeler que je vous parlais assez longuement d’une certaine dame connue et méconnue par vous, mon cher Louis.
— La comtesse de Maleval ?
— C’est cela même. Vous souvenez-vous de ce que je vous disais à son sujet ?
— À peu près, mais je vous avoue que cela ne m’a que très médiocrement intéressé.
— C’est un malheur, car c’est fort intéressant pour vous.
— Que voulez-vous dire, mon ami ?
— Je veux dire que si la comtesse vous a voué une haine implacable, si elle a juré de tirer de vous une vengeance terrible, entre un homme perdu et vous la différence n’est pas grande.
Le comte haussa les épaules.
— Que m’importe ? dit-il avec dédain, haine de femme est un feu de paille qui s’éteint aussi vite qu’il s’allume.
— Dieu vous garde, mon ami, répondit le baron d’une voix altérée, d’être en butte à une de ces haines que vous méprisez tant. Elles sont à craindre, croyez-moi.
— Mais ne le suis-je pas, d’après votre dire, cher Armand ? reprit Louis de Villiers avec insouciance.
— Il se peut que je me trompe ; j’espère que cela est, je le désire surtout.
— Alors, à quoi bon nous inquiéter ?
— Écoutez, Armand, j’espère que je m’abuse et que mes craintes sont exagérées. Le Créateur n’aura pas sans doute voulu mettre à la fois sur la terre deux créatures aussi implacables.
— Hein ! de qui parlez-vous donc là, baron ?
— Rien, rien, mon ami, reprit vivement le jeune homme. Ne faites pas attention à des paroles vides de sens et qui ne se rapportent en aucune façon au sujet que nous traitons.
— Soit, continuez, mon ami.
— Je vous disais donc qu’il est possible que je me trompe ; pourtant j’ai comme un pressentiment d’avoir deviné le caractère de cette femme, ajouta-t-il avec un soupir.
— Eh bien ! répondit le comte avec étonnement, où voulez-vous en venir ?
— À ceci : elle a disparu de Québec sans que personne sache ce qu’elle est devenue.
— Bah ! peut-être est-elle partie pour la France ?
— Non, repartit le jeune homme. Elle n’est point femme à quitter ainsi la partie.
— Que soupçonnez-vous ?
— Je la soupçonne de s’être enfoncée dans l’intérieur des terres.
— De notre côté ?
— Oui.
— Ah ! ah ! fit le comte en souriant. Ce serait alors une idée fixe, une résolution bien arrêtée chez elle de me faire disparaître de la surface de ce monde misérable.
— D’autant plus que la comtesse a entraîné à sa suite une douzaine de bandits, des coupe-jarrets de la pire espèce.
— Quel sérail !
— Vous riez, Louis, vous raillez… Vous avez tort. Je vous jure que vous jouez avec le feu.
— Êtes-vous plus prudent que moi, Armand ? fit sérieusement le comte de Villiers en regardant ce dernier bien en face.
Le baron de Grigny détourna les yeux et, cherchant à faire bifurquer la conversation, il reprit :
— La nouvelle du départ de la comtesse de Maleval m’a effrayé pour vous, mon cher et seul ami. Je vous ai écrit et j’ai suivi ma lettre de près, comme vous le voyez. À deux, nous conjurerons plus facilement ce danger peut-être imaginaire.
— Je vous remercie de votre venue, Armand, mais pourquoi prendre tant de précautions pour chercher à me faire comprendre que la situation est tendue et peut-être périlleuse ? De deux choses l’une : ou, comme vous l’insinuez en hésitant, le danger est imaginaire, et alors vous ne vous seriez pas mis en quatre pour venir me rejoindre…
— Mais, mon affection pour vous ?
— Laissez-moi finir… Ou le danger existe et je suis, ou plutôt nous sommes assez braves pour nous en soucier comme d’un nuage qui passe.
— D’accord. Cependant cette femme…
— Je la connais… un peu, mon ami, ajouta le comte de Villiers souriant. Quoi qu’il en soit, elle me tuerait volontiers le lundi, quitte à me pleurer le mardi.
— C’est cela.
— Mais à quoi bon nous préoccuper d’elle et de ses désirs de vengeance au moment où nous partons pour une expédition dont ni vous ni moi ne reviendrons peut-être pas ?
— Vous avez raison. Quand partons-nous ?
— Demain.
— J’eusse préféré partir ce soir.
— Enfant !
— Louis ! Louis ! Notez ces paroles dans votre mémoire.
— J’écoute.
— La haine d’une femme est plus à craindre que celle de dix hommes.
— Baste !
— Ne vous récriez pas…, je suis une preuve vivante de…, mais ne m’interrogez pas… Vous me regardez avec surprise… Oui, Louis, oui…, moi aussi j’ai passé par là ; et quand ces souvenirs se réveillent, je me reprends à trembler doublement pour vous et pour moi.
— Mon cher Armand, pourquoi ne m’avoir jamais confié… ?
— Un secret qui vous pèserait autant qu’à moi… non… l’heure n’est point arrivée de cette confidence.
Et le jeune homme, rendu sombre malgré tous ses efforts, ne chercha point à lutter plus longtemps contre ses idées noires.
Il dit au comte de Villiers :
— L’heure passe, rentrons.
Et revenant sur ses pas, il reprit le chemin du fort Duquesne ; le comte suivit son ami, devenu pensif par ces dernières paroles.
Ils rentrèrent au fort, sans avoir échangé un mot de plus.
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