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Chapitre 13 Une silhouette de coupe-jarrets

Il était à peine sept heures du matin.
Après avoir jeté un manteau sur son uniforme, le comte sortit avec précaution de son appartement.
Il craignait de troubler le sommeil profond de son ami.

Le baron de Grigny, brisé par les fatigues de la longue route qu’il avait faite, ne devait pas se réveiller avant quelques heures.

Ce sommeil faisait parfaitement le compte de M. de Villiers.

Il appela Rameau-d’Or.

Celui-ci se trouvait déjà à son poste, dans l’antichambre. Il s’empressa d’accourir.

Son jeune chef lui enjoignit de dire au baron de Grigny qu’il allait inspecter les glacis de la forteresse et qu’il ne tarderait pas à rentrer.

Cela fait, il se dirigea vers une poterne que la sentinelle lui ouvrit et il se trouva dans la campagne.

Le comte, en refusant de partir le soir précédent, et en remettant à vingt-quatre heures le départ de l’expédition, n’avait pas voulu faire connaître à son ami le motif de ce retard. Ce motif tenait au secret le plus cher de son cœur, à son amour pour Angèle.

Si grande que fût l’amitié que le comte professait pour son ami, avec cette pudeur des âmes bien éprises, surtout des âmes éprises pour la première fois, il avait tenu à conserver pour lui seul le secret de son amour ; il aurait cru le profaner en le révélant à un tiers, bien que ce tiers fût son meilleur ami.

Le jeune homme ne s’était pas cependant senti le courage de quitter celle qu’il aimait pour entreprendre une expédition périlleuse dont peut-être il ne reviendrait pas, sans la revoir une fois encore, lui dire adieu et puiser dans ses regards le courage nécessaire à une si cruelle séparation ; aussi, profitant du sommeil de son ami, il était sorti doucement, dans le but de se rendre par le plus court chemin à la chaumière du proscrit.

Enveloppé jusqu’aux yeux dans son manteau, pour éviter d’être reconnu, le comte traversa d’un pas pressé les rues à peine tracées de l’espèce de ville que les colons et les aventuriers de toutes sortes élevaient à l’abri du canon du fort, attirés qu’ils étaient, comme des oiseaux de proie, par l’espérance d’un gain toujours facile dans les nouveaux établissements.

Les portes commençaient à s’ouvrir à peine. La population dormait encore.

Le comte passa donc inaperçu, ou du moins il le crut ainsi ; il s’enfonça dans la forêt, convaincu que nul n’avait remarqué la direction prise par lui.

Depuis que le comte avait contracté la douce habitude de se rendre chaque jour à la chaumière, il avait cherché à abréger le trajet afin de rester plus longtemps auprès de celle qu’il aimait. Son premier soin avait été de renoncer à la pirogue et de chercher à se faire un chemin à travers la forêt.

Cela ne lui avait pas été difficile, par la raison toute simple que ce chemin existait réellement ; la seconde fois qu’il se rendit à la demeure d’Angèle, la jeune fille le lui indiqua elle-même.

Ce chemin était une sente, à peine tracée dans l’herbe, serpentant à travers la forêt. En moins de trois quarts d’heure, il mettait le jeune homme à l’entrée même du clos dont la chaumière était entourée.

Cette fois, lorsqu’il atteignit la clôture, le comte vit Angèle debout contre la porte, ce qu’elle ne faisait jamais ; elle guettait son arrivée, penchée à la fenêtre. Un vif incarnat colora le visage de la jeune fille en l’apercevant.

— Je vous attendais, Louis, dit-elle en penchant vers lui son front, sur lequel il posa respectueusement ses lèvres.

Baiser de fiancé, ressemblant à un baiser de frère.

— Vous m’attendiez ? répondit-il avec étonnement. À cette heure matinale ? Comment donc avez-vous deviné que je devais me rendre auprès de vous ?

— Je ne l’ai pas deviné, fit-elle avec un charmant sourire, en rougissant encore davantage ; mon cœur m’avait avertie. Voilà pourquoi vous m’avez trouvée là, près de la porte ; j’étais sûre de votre visite, et je voulais vous voir plus vite.

— Merci, ma bien-aimée, j’avais hâte d’être près de vous. C’est seulement lorsque je vous vois que je me sens vivre et que je suis heureux.

— Venez, mon ami, vous avez besoin de vous reposer, la sueur inonde votre front… Venez…

Ils se dirigèrent vers la chaumière en se tenant la main. Près de cette fille tendre et pure, le comte n’avait pas vingt ans.

— Et votre père ! demanda le jeune homme, je le verrai sans doute ce matin ?

— Non, il est sorti au point du jour.

— C’est fâcheux, j’aurais été heureux de causer avec lui.

— Nous allons déjeuner, voulez-vous ? dit la jeune fille,

— Je ne demande pas mieux ; la marche m’a donné un appétit d’enfer, d’ailleurs ce me sera un prétexte pour l’ester plus longtemps auprès de vous.

— Avez-vous donc besoin de prétexte, Louis ? Est-ce que c’est moi jamais qui vous engage à vous retirer ? dit-elle avec une gentille petite moue.

— J’ai tort, je ne sais ce que je dis, répliqua-t-il en saisissant une de ses mains au passage et la baisant avec passion. Mais, voyez-vous…, il ne faut pas m’en vouloir… ce matin, je ne suis maître ni de mes pensées ni de mes paroles.

Cependant la jeune fille avait placé la table au milieu de la chambre ; en quelques minutes, un déjeuner composé de fruits et de laitage était servi.

Malgré l’appétit dont le comte avait fait parade, il ne mangeait que difficilement, son assiette demeurait pleine. Angèle en fit la remarque, elle le railla doucement.

— Je suis triste, répondit-il.

Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus d’un air interrogateur.

— Oui, reprit-il en la regardant avec amour, j’espérais que votre vue me rendrait le courage… il n’en est rien… depuis mon arrivée, je sens mon cœur qui se brise… et ma douleur redouble !

— Qu’avez-vous donc, mon ami ? vous m’inquiétez… Je ne vous ai jamais vu ainsi ; parlez, parlez !

— Angèle, ne vous est-il pas venu quelquefois dans la pensée qu’un jour peut-être nous serions séparés ?

— Oh ! souvent, s’écria-t-elle avec un frissonnement de terreur. Sommes-nous donc menacés d’une séparation ?

— Hélas ! oui.

— Expliquez-vous, mon ami ; vous me faites mourir, reprit-elle avec agitation.

— Oui, fit le jeune homme en prenant sa résolution à deux mains, il vaut mieux tout vous dire, je suis venu exprès pour cela…, et vous êtes une fille courageuse !

— Je vous écoute, parlez, au nom du ciel ! je vous en supplie… Vous pouvez être sûr de moi.

Le comte enferma les mains de la jeune fille dans les siennes, la contempla pendant quelques minutes avec passion, et se décida enfin à prendre la parole, sur une dernière prière de la charmante enfant.

— Angèle, dit-il, vous le savez, je suis soldat. J’ai prêté au roi serment de fidélité et je dois obéissance aux chefs sous les ordres desquels je suis placé,

— Je sais cela, mon ami, continuez :

— Oui, mais ce que vous ignorez, chère enfant, c’est que le commandant du fort Duquesne prépare une expédition.

Elle le regarda en souriant.

— Vous vous trompez, Louis, dit-elle, je le sais. Je sais même que c’est à vous que le commandement de cette expédition très périlleuse a été confié.

— Vous ! vous savez cela ? s’écria-t-il avec une surprise qui le fit bondir sur sa chaise. Par qui donc avez-vous été si bien instruite ?

— Par mon père, Louis, par mon père, pour lequel il n’existe point de secrets, et qui est tout à vous, n’en doutez point.

— C’est étrange ! murmura le jeune homme.

— Non, c’est très naturel au contraire ; lorsque vous connaîtrez mieux mon père, vous comprendrez cela.

— Mais comment se fait-il qu’il puisse se trouver au courant ?…

— Je ne puis rien vous dire, interrompit-elle en mettant un doigt mignon sur ses lèvres rosées. Les secrets de mon père ne m’appartiennent pas ; je n’ai point le droit de les divulguer, même à vous, mon ami, sans son autorisation.

— C’est juste, je suis fou ! pardonnez-moi, Angèle.

— Je vous pardonne, mon ami, et cela de grand cœur ; mais continuez, vous ne m’avez pas appris l’époque de votre départ. C’est le seul détail que j’ignore.

— Hélas ! chère enfant, cette époque est plus prochaine que vous ne le supposez ; je pars aujourd’hui même, au coucher du soleil.

La jeune fille tressaillit et devint pâle comme si elle allait mourir ; mais, par un effort suprême, rendue forte par son amour, elle dompta sa douleur et reprit en souriant :

— Vous m’aviez effrayée tout à l’heure, Louis ; maintenant je suis rassurée…, oh ! mais rassurée tout à fait.

— Je ne vous comprends pas, Angèle.

— Ne m’aviez-vous parlé de séparation…, d’adieux ?

— En effet, cette expédition, ce départ, n’entraînent-ils pas ?…

— Eh bien, quoi ? mon ami, ce n’est qu’une absence… ; voilà tout ; absence cruelle, bien cruelle même, pour vous et pour moi, mais que notre amour nous donnera la force de supporter et après laquelle nous nous retrouverons avec un bonheur plus grand.

— Ah ! fit-il avec tristesse, vous ne m’aimez pas comme je vous aime, Angèle, car vous vous consolez bien facilement de cette séparation qui me désespère, moi !

— Ingrat ! s’écria-t-elle avec animation, ingrat et injuste ! qui voit ce que je souffre, la violence que je me fais pour lui donner le courage d’accomplir noblement son devoir, et qui, au lieu de me remercier, m’adresse des reproches.

— Oh ! je suis fou, chère Angèle adorée ! fit-il en tombant à ses genoux et couvrant ses mains de baisers ardents ; pardonnez-moi, je ne sais ce que je dis, la douleur m’accable. Oh ! maintenant, quelque grande que soit cette douleur, je partirai ; malgré mon amour, mon vœu le plus cher est de partir au plus tôt afin de vous revoir plus vite.

— Soyez homme, mon cher Louis, répondit-elle à travers ses larmes ; ayez foi en la Vierge, qui protège notre amour. Qui sait, sa bonté est si grande ! Peut-être nous nous reverrons plus tôt que vous ne le supposez, vous, plus tôt que je ne l’espère moi-même.

— Que voulez-vous dire ?

— Rien, mon ami ; un de ces pressentiments comme j’en ai quelquefois, voilà tout, pressentiments qui viennent du cœur et qui ne trompent jamais, car c’est Dieu qui les envoie pour consoler et soutenir ceux qui souffrent.

— Oh ! le ciel puisse-t-il vous entendre ! fit le jeune homme.

— Je ne sais pourquoi, mais il me semble que si notre séparation devait être aussi longue que nous le craignons, bien que la douleur que j’éprouve soit grande, je souffrirais davantage encore. Oui, je crois et j’espère.

Soudain, elle se leva, bondit comme une jeune chevrette, et s’élança hors de la chambre, mais presque aussitôt elle reparut, tenant dans sa main une fine chaîne d’or à laquelle était suspendu un scapulaire en drap rouge.

— Il faut nous quitter, Louis, dit-elle ; votre présence est nécessaire au fort Duquesne pour terminer vos préparatifs de départ. Je ne veux pas vous retarder. Quel que soit mon désir de vous garder près de moi, je ne chercherai jamais à vous faire oublier vos devoirs.

— Il n’est pas encore l’heure, dit l’officier, qui ne pouvait se résoudre à cette séparation, peut-être éternelle ! J’ai le temps : il n’est point tard encore.

— Déjà midi, mon ami, regardez le soleil.

— J’aime mieux regarder vos yeux, chère et bien-aimée Angèle, dit-il en souriant : ce sont pour moi des soleils autrement brillants que celui qui nous éclaire là-haut. Ah ! vous aurez beau faire, mon Angèle, ils ne parviendront jamais à me dire : Louis, allez-vous-en, c’est l’heure des adieux.

— Taisez-vous, monsieur ! murmura la pauvre enfant qui faisait les plus héroïques efforts pour empêcher ses larmes de couler le long de ses joues, pâlies par la douleur.

— J’obéis, mademoiselle ! répondit Louis de Villiers, plus ému qu’il ne voulait le paraître.

— Écoutez-moi.

— Parlez.

— Voyez-vous ceci !

Et elle lui tendait la chaîne et le scapulaire.

— Je le vois.

— C’est une relique bénie.

— Ah ! fit le jeune homme, naturellement assez incrédule et fortement imbu, comme tous les gentilshommes de cette époque, d’idées philosophiques.

Un regard sévère d’Angèle le rappela subitement à lui-même.

— Ne riez pas, Louis. C’est le dernier souvenir de ma mère ; je vous le donne.

— Chère Angèle, je ne vous enlèverai pas cette relique sacrée, dit-il avec émotion… Gardez, gardez-la ; je le veux.

— Et moi, je veux que vous la placiez sur votre cœur, mon Louis. Nous sommes superstitieuses, nous autres filles des forêts. Je m’étais juré de ne jamais me séparer de cette chaîne et de ce scapulaire.

— Eh bien ?

— En vous le confiant, Louis, je ne fausse pas mon serment. Nos âmes sont sœurs ; vous et moi nous ne faisons qu’un. Souvenez-vous bien de mes paroles, mon ami, et ne riez pas, je suis sûre de ce que je vous dis : Tant que vous porterez ce talisman révéré, vous passerez impunément à travers tous les dangers.

— Vraiment ? ne put s’empêcher de dire le jeune homme en souriant malgré lui de cette gracieuse et naïve croyance.

— Je vous le jure sur mon salut et par la mémoire de ma mère ! – dit elle avec des larmes dans la voix.

Le jeune officier chassa tout sourire de ses lèvres.

Il comprit que la jeune Canadienne prenait sa touchante superstition au sérieux.

Il prit donc la chaîne et le scapulaire et se les passa autour du cou.

La fille du proscrit rougit de plaisir et de joie.

— Vous me promettez, mon Louis, lui dit-elle en souriant, que de temps à autre vous jetterez les yeux sur cette relique ?

— Souvent, chère Angèle.

— Toutes les fois que vous penserez à moi.

— Je vous le jure.

— Bien, cela ! Vous me rendez bien heureuse ; je suis à présent tranquille sur votre sort. Nous nous reverrons, mon Louis ; soyez sûr que nous nous reverrons avant peu.

— Dieu le veuille !

— Et maintenant, partez !

— Vous me chassez, Angèle ?

— Il le faut.

— Pourquoi ? demanda le jeune homme, étonné de son ton un peu bref.

— Parce que, si vous restiez, Louis, je n’aurais plus le courage de vous laisser aller ; parce que je suis à bout de forces, et que, si vous restez quelques minutes seulement encore auprès de moi, toute ma résolution tombera, tout mon courage disparaîtra.

— Chère enfant ! s’écria Louis avec passion. Que je vous aime !

— Est-ce cela que vous voulez, mon ami ? Restez… Vous serez témoin de ma faiblesse et de mes larmes.

Le jeune homme sentit qu’elle disait vrai.

Il ouvrit la bouche pour lui répondre ; mais, voyant un sanglot qui montait du cœur aux lèvres de sa bien-aimée, il la prit dans ses bras, l’embrassa avec passion, murmura un adieu étouffé, et, bondissant au dehors, il s’enfuit à toutes jambes, sans même retourner la tête.

Bien lui en prit d’agir ainsi.

S’il s’était retourné, il serait revenu sur ses pas.

Qui sait même ?

Il ne serait pas parti.

À son adieu passionné, la fille du proscrit avait tout d’abord senti un feu brûlant couler dans ses veines, puis un froid glacial lui succéder.

Elle s’était affaissée sur elle-même.

La force factice qui l’avait soutenue jusque-là venait de l’abandonner.

Elle sentit tout tourbillonner autour d’elle.

Et, poussant un cri d’oiseau blessé mortellement, elle tomba sur ses genoux, hors d’elle-même, sanglotant et priant.

Cependant le comte, affolé par la douleur, s’enfuyait à travers la forêt, sans suivre de route tracée, frayée.

Il marchait au hasard, n’ayant qu’un but : fuir, s’éloigner de cette demeure solitaire, dans laquelle il laissait tout ce qui lui était cher en ce monde.

Il ne songeait nullement à s’orienter.

Mais le hasard le servit.

Au bout d’une heure de cette marche, de cette course effrénée à travers les halliers et les taillis, il reconnut avec étonnement qu’il venait d’atteindre la lisière de la forêt.

À peine lui restait-il quelques pas à faire pour émerger dans la plaine.

La fatigue physique avait sinon étouffé, du moins amorti en lui les premières atteintes de son désespoir, de sa souffrance morale.

Une tristesse invincible l’accablait.

Pourtant la rapidité de sa course avait rafraîchi son front brûlant.

Le calme revenait peu à peu dans son esprit, un certain équilibre se faisait dans ses pensées.

Il s’arrêta un moment, jetant autour de lui un regard investigateur. Rien de suspect, aucun indice de danger pour lui.

Il se reconnut.

Après avoir repris haleine un moment, il continua sa route vers le fort Duquesne, dont il ne se trouvait éloigné que d’une lieue à peine.

En ce moment, deux coups de feu presque simultanés retentirent à ses oreilles.

Il fit un bond de côté.

Un troisième coup fut tiré sur lui, et son chapeau roula sur le sol, percé d’outre en outre par une balle.

Le comte de Villiers mit l’épée à la main et s’élança vers le taillis d’où les coups de feu étaient partis.

— Vive Dieu ! s’écria-t-il, on assassine ici !… mais on assassine mal ! Ah ! messieurs les chasseurs à l’affût, gare à vous !… Le sanglier revient et vous fait tête.

Des pas rapides, des exclamations assourdies de colère, des imprécations furieuses lui répondirent : ce fut tout.

Au moment où il atteignait le taillis qui abritait les assassins, ceux-ci étaient déjà loin.

L’officier ne trouva personne.

Il pestait contre sa mauvaise étoile qui ne lui permettait pas d’atteindre un des bandits placés en embuscade à son intention.

Mais, tout en pestant, il continuait sa poursuite acharnée.

Il s’arrêta tout à coup.

Trébucher, faillir de tomber, et se retenir aux branches du premier arbre venu, ce fut pour lui l’affaire d’un instant.

Il baissa les yeux, pour voir quel était l’obstacle qui se mettait en travers de son chemin.

Cet obstacle n’était autre chose que les jambes d’un homme tranquillement assis au pied du susdit arbre.

Cet homme lisait ou feignait de lire.

À la vue, à l’arrivée du comte, qui venait de donner, de s’embarrasser à l’aveuglette dans ses mollets, l’individu, le philosophe, sur qui les coups de fusil qu’il devait avoir entendus ne produisait sans doute pas une grande impression, ferma son livre et se leva prestement.

— Holà ! fit-il d’une voix qui ressemblait vaguement au bruit que produit une porte mal graissée, holà ! qui que vous soyez, homme ou femme, ange ou diable, halte !

L’officier s’arrêta, non point qu’il éprouvât le moindre désir d’obéir à un ordre donné si harmonieusement, mais pour examiner de plus près et plus à son aise l’individu qui l’interpellait de cette façon singulière.

Ce personnage était un grand drôle d’une cinquantaine d’années.

Il avait cinq pieds dix pouces au moins.

Maigre comme un clou, fendu comme un compas, il montrait orgueilleusement une face patibulaire, ornée d’une paire d’énormes moustaches cirées à la Henri III et poignardant le ciel.

Ses os saillants, formant excroissance à tous les angles de son visage, faisaient un jeu d’échecs de ce dernier.

Son costume fané, fripé, râpé, attestait la plus grande misère ou, tout au moins, le plus profond détachement des choses de ce monde.

Des nœuds de rubans qui avaient dû être jaunes quelques années auparavant, pendaient tristement, suspendus à chacune de ses épaules, et la plume effiloquée de son feutre bosselé tombait et retombait sur son nez, en tout semblable au bec d’un oiseau de proie.

En somme, le possesseur de ce visage disgracieux, orgueilleusement drapé dans ce ramassis de loques, ne paraissait être rien moins qu’un de ces compagnons assez désagréables à rencontrer au coin d’un bois.

Voyant que le comte de Villiers s’arrêtait, ce singulier personnage mit son chapeau à la main, opération qui nécessita plusieurs tentatives infructueuses de sa part, les rebords de son couvre-chef étant plus usés que la semelle trouée de ses bottes.

Cela fait, il salua le plus courtoisement qu’il lui fut possible.

L’officier reconnut au premier coup d’œil la nature et l’espèce de son bizarre interlocuteur ; il ne se donna donc pas la peine de répondre à cette politesse exagérée, et sans plus de cérémonies il lui dit vivement :

— Vous n’avez donc pas entendu les coups de feu qu’on vient de tirer sur moi, monsieur ?

— Quels coups de feu, s’il vous plaît ? répondit l’autre d’un air béat.

— Trois coups de fusil, pardieu !

Tout en parlant, Louis de Villiers regardait s’il ne se trouvait pas une de ces armes à la portée de la main de son adversaire, car dès l’abord il avait reconnu en lui un adversaire.

— Je n’ai pas plus entendu siffler les balles dont vous parlez, mon gentilhomme, répondit l’inconnu avec rudesse, que je n’ai vu la couleur du salut que vous n’avez pas jugé à propos de me rendre.

Le comte se mordit les lèvres, il fut sur le point de lever la main sur ce drôle qui lui parlait aussi légèrement, il réfléchit et il s’arrêta.

Désirant savoir s’il ne s’était pas trompé, voulant s’assurer si ce personnage famélique faisait partie des bravi payés pour l’assassiner, il se rendit à ses désirs, et le saluant à son tour :

— Mille pardons, monsieur, lui dit-il de sa plus douce voix ; c’est un oubli de toutes les convenances que je déplore et que je m’empresse de réparer, comme vous le voyez.

— Il suffit, répliqua l’autre d’un ton d’importance qui n’eût pas déparé un grand d’Espagne du temps de Charles-Quint.

— Non, il ne suffit point.

— Ah !

— Oui.

— Et que désirez-vous, mon maître ?

— Je désire savoir pourquoi vous ne vous êtes pas dérangé en voyant qu’on tirait sur un chrétien comme sur une bête fauve.

— Je pourrais vous répondre, fit-il en ricanant, que je suis mahométan, et que par conséquent l’existence d’un chien de chrétien m’importe peu, mais je sortirais de la réalité ; et, quoique, entre nous, je ne sache pas bien à quelle religion j’appartiens, je ne farderai pas la vérité.

— C’est-à-dire que vous avez l’intention de ne pas mentir ?

— Précisément, fit l’individu en question avec un aplomb qui ne devait pas dater de la veille.

— Je vous écoute. Expliquez-vous.

— Mon gentilhomme, la seule, la meilleure raison que j’aie à vous donner de mon abstention…

— Et de votre lâcheté ! interrompit tranquillement le comte.

— Non pas, repartit son interlocuteur non moins tranquille. Je lisais, monsieur.

— Ah ! vous lisez ?… Vous savez donc lire ?

— Grâce à la belle éducation que mes nobles parents – Dieu ait leur âme ! – daignèrent me faire donner dans ma tendre enfance.

L’officier avait envie d’éclater de rire au nez de cet étrange personnage, qu’il avait insulté deux fois de suite et qui lui répondait, le sourire aux lèvres, comme si de rien n’était.

Mais il était résolu à aller jusqu’au bout, à tirer la chose au clair.

Il continua donc sérieusement l’entretien :

— Que lisiez-vous donc de si attachant ?

— Ceci, monsieur, fit-il en lui présentant complaisamment le volume qu’il tenait à la main.

— Les Principes de philosophie ?

— De Descartes.

— Vous vous occupez de philosophie ?

— Un peu.

— Pas du tout, ajouta l’officier en riant.

Louis de Villiers commençait à croire qu’il avait affaire à un fou.

— Voilà qui vous expliquera, monsieur, reprit l’autre, comment il se fait que je n’ai rien entendu, et qu’il a fallu, pour que j’interrompe une lecture aussi attachante, que l’on m’écrase, délicatement, j’en conviens, le bout du pied, comme vous venez de me l’écraser tout à l’heure.

— Allons donc ! pensa l’officier, une querelle ? Nous y arrivons. Franchement, mon démenti suffisait : pourquoi a-t-il attendu si longtemps ? Et tout haut : – Cher monsieur, fit-il avec aménité, vous me voyez au désespoir.

— De quoi ?

— De cette maladresse.

L’autre, qui caressait la poignée d’une énorme rapière lui battant les mollets, regarda le comte avec un certain étonnement.

Il ne s’attendait pas à tant de gracieuseté et de patience de la part du fougueux officier.

Pour s’édifier complètement, il demanda :

— Ainsi, mon gentilhomme, vous me faites des excuses ?

— Dame !

— Dame ! oui… ou dame ! non !

— Dame ! oui.

— Les excuses les plus significatives ?

— Les plus franches…, répondit Louis de Villiers, résolu à aller jusqu’aux dernières limites de cette pasquinade, quelle que fût son impatience.

— Ah !

— C’est ainsi.

Le lecteur assidu de Descartes ne laissa pas d’être tant soit peu désorienté. Tant de longanimité l’ahurissait.

Il sortit de son ahurissement par un long éclat de rire.

Le comte attendait, sur ses gardes.

— Pardieu ! s’écria le bravo d’un air majestueux, monsieur, vous voulez vous moquer de moi.

— En aucune façon, monsieur.

— Je vous jure que si.

— Je vous jure que non.

— Vous me donnez un démenti ? Sang de bœuf ! c’est la première fois que le fils de mon père en reçoit un, savez-vous, monsieur !

— Allons donc, grommela l’officier, nous en arrivons donc à nos fins !

— Monsieur, reprit le bravo, en se campant fièrement sur la hanche, savez-vous que je m’appelle don Palamède ?…

— Beau nom !

— Bernardo de Bivar y Carpio.

— Vous remontez au Cid ? fit le comte en s’inclinant d’un air railleur.

— Hidalgo depuis la plante des pieds jusqu’à la racine des cheveux.

— Je n’en doute pas, diantre !

— Et, pour le moment, capitaine en disponibilité.

— Dans quel régiment, s’il vous plaît ?

— Dans le régiment de… Au fait, s’interrompit-il en frisant sa moustache, vous me semblez bien curieux !

— Curieux, moi ? Oh !

— Certes, voilà une heure que vous m’adressez un tas de questions plus biscornues les unes que les autres.

— Moi ?

— Vous-même !

— Permettez, don Palamède… Vous me dispensez de répéter tous les autres noms qui suivent, n’est-ce pas ?

— Allez toujours ! fit-il d’un air superbe, je les sais par cœur !

— Tant mieux. Alors permettez-moi de vous faire observer…

— Je n’ai pas besoin de vos observations.

— Pourtant, señor, il faudra bien que vous m’entendiez ; je vous ai bien écouté jusqu’au bout, moi !

— Vous, cela vous amusait ; moi, cela m’ennuiera.

— Misérable drôle ! murmura le comte, qui faisait d’incroyables efforts pour conserver son sang-froid.

— Vous dites ?

— Je dis que vous avez des reparties excessivement drôles.

— Drôles… dans le sens de spirituelles ?

— Sans doute… Voyons, terminons-en. J’ai, sans le vouloir, interrompu votre lecture un peu brusquement ; vous vous êtes formalisé.

— Cela vous étonne-t-il ? demanda superbement l’hidalgo.

— Pas le moins du monde ; seulement ne perdez pas de vue que je vous ai adressé des excuses. Qu’exigez-vous de plus d’un gentilhomme, ainsi que j’ai la prétention de l’être ?

— Corne-bœuf ! mon gentilhomme, puisque vous vous donnez ce titre, lit-il avec un ricanement railleur, je prétends que vous me rendiez raison de vos paroles, de vos faits et de vos gestes.

— Eh bien ! soit, et finissons-en tout de suite !

— Bravo ! voilà qui est parler, dit l’hidalgo en ôtant son habit, qu’il plia soigneusement et sur lequel il posa son chapeau, le tout avec une célérité remarquable.

— Ma foi ! je passerai au moins ma colère sur quelqu’un, grommela le comte en dégainant son épée.

Mais au moment de se mettre en garde, il se frappa le front, et, piquant son épée en terre, au grand étonnement de son nobilissime adversaire :

— Un mot, monsieur ? fit-il.

— Bon ! que voulez-vous encore me demander ?

— Encore n’est pas poli. Je vous le ferai observer à mon tour, je ne vous ai encore rien demandé.

— C’est bien, parlez !… Mais hâtez-vous. Ravageuse a soif !

— Qu’est-ce que cela Ravageuse ?

— C’est mon épée, pour vous servir. Une lame qui descend en droite ligne de Tisona, l’épée du Cid.

— Merci, elle a beau nom. Eh bien ! elle attendra.

— Pas longtemps ?

— Je l’espère bien. Écoutez-moi donc. Vous ne me croyez pas assez niais, n’est-ce pas, pour supposer que c’est sérieusement que vous vous êtes considéré comme offensé par moi ?

— Hein ? fit-il avec hauteur.

— Avouez plutôt, continua le comte avec un dédaigneux haussement d’épaules, que vous êtes de connivence avec les bandits qui ont tiré sur moi, du milieu des taillis, et que vous vous êtes posté ici, tout exprès pour m’achever au passage, au cas où ils me manqueraient ?

— Monsieur, fit l’hidalgo avec hauteur, sachez que le capitaine don Palamède Bernardo de Bivar y Carpio ne travaille pas ainsi : il tue souvent, il n’assassine jamais. Vous n’y êtes point. Cherchez, monsieur, cherchez mieux.

— J’admets cela à la grande rigueur, dit le comte pensif ; alors je changerai la forme de ma question.

— Faites, mais dépêchez-vous ; nous perdons le temps en paroles.

— On vous a payé pour me chercher querelle, n’est-ce pas ? et pour m’envoyer si faire se peut dans un monde meilleur ?

Un rire sinistre plissa les lèvres de l’aventurier.

— Cette fois vous brûlez, dit-il en saluant avec une grâce sans seconde.

— Et la somme est ronde sans doute ?

— Monsieur, répondit le drôle avec une dignité narquoise, ces questions ne sont pas de celles qu’on adresse à un gentilhomme de ma sorte. Passons outre, je vous prie.

— Parfaitement répliqué, dit le comte en riant. Puis-je vous demander sans indiscrétion quelle est la personne qui s’intéresse assez à moi, pour désirer me délivrer des misères d’ici-bas ?

L’aventurier ricana en frisant sa moustache.

— Voilà ce que c’est que d’être beau ! grommela-t-il.

— Bon ! je vous comprends, merci. Je sais ce que je tenais à savoir.

— Peut-être. Je n’ai rien dit. Vous plaît-il que nous commencions ?

Et don Palamède prit sa garde la plus élégante.

— Quand vous voudrez. Vous avez donc soif de mon sang, señor de Bivar y Carpio, etc. ? dit-il en riant.

— Moi ?… Pas le moins du monde. J’ai seulement hâte d’en finir avec vous. J’ai un rendez-vous pressé quelque part, dans les alentours.

— Hum ! vous pourriez bien le manquer, mon beau capitaine !

— Allons ! en garde, sans plus de paroles, et tenez-vous bien. Je tire assez proprement.

— Moi aussi, à vos ordres.

Le comte croisa le fer en riant, toujours ; cette aventure lui avait rendu toute sa folle gaieté d’autrefois.

L’hidalgo ne tarda, malgré sa magnifique effronterie, pas à s’apercevoir qu’il avait affaire à forte partie, et il serra son jeu.

Le comte était d’une adresse remarquable aux armes ; il maniait son épée en riant et narguait son adversaire, que la résistance qu’il éprouvait, et à laquelle il ne s’attendait pas, avait subitement rendu sérieux.

— Vous ne parlez plus, cher seigneur ? fit le comte, tout en ferraillant. Seriez-vous inquiet par hasard pour votre rendez-vous ?

— Parez celle-là, tonnerre ! hurla le spadassin en poussant une botte désespérée.

— Voilà ! répondit froidement le comte. Vous jouez l’ancien jeu. Vous avez tort. Tenez, à vous !

Il se fendit et piqua légèrement l’hidalgo en pleine poitrine.

— Massacre ! cria celui-ci, en rompant de deux pas.

— J’aurais pu vous tuer, je ne l’ai pas voulu. Soyez tranquille, vous ne perdrez rien pour attendre ; je vous montrerai bientôt un coup qui, si vous en réchappez, vous sera très utile plus tard. Malheureusement je doute que vous puissiez en faire votre profit. Étudiez-le : je vais vous le détailler mathématiquement.

Tout en parlant ainsi, le comte avait tout doucement déplacé son adversaire, qui maintenant avait le soleil dans les yeux. Don Palamède rugissait de rage impuissante.

— Là ! dit le comte, vous êtes juste où je voulais vous mettre. Faites bien attention, voici le coup promis : une… deux… et trois !

Il se fendit à deux reprises avec une rapidité foudroyante, fit un dégagé brillant, et lia l’épée du bravo.

Avant que celui-ci eût eu le temps de se reconnaître dans cette tempête de dégagements, de coups droits et de feintes brillantes, il roula sur le sol, le corps traversé de part en part, en poussant un hurlement de rage et de douleur.

— Voilà qui est fait ! dit paisiblement le comte tout en plongeant deux ou trois fois son arme dans le gazon avant de la remettre au fourreau.

— Je suis mort ! hurla le spadassin en se roulant à terre, humide de son sang, qui coulait à flots.

— Hum ! je le crois. D’ailleurs, je dois vous avouer que j’ai tout fait pour cela. Je devrais peut-être vous achever, mais bah ! c’est inutile… pour le moment.

— Ah ! tonnerre !… si j’en reviens !… dit don Palamède avec un geste de terrible menace.

— Oui, mais vous n’en reviendrez pas, reprit le comte en haussant les épaules. Quel dommage que vous ne puissiez profiter du coup que je vous ai enseigné là !

— Demain !… grommela l’autre en se tordant comme un serpent.

Mais il réfléchit au milieu de ses douleurs et il se tut pour ne pas exaspérer son adversaire triomphant.

— À propos, à présent que vous n’avez plus aucune raison pour garder le silence, voulez-vous m’apprendre le nom de la personne en question ? Dites-le, señor don Palamède, et je ferai réciter deux messes pour le salut de votre âme !

— Allez au diable ! s’écria-t-il en roulant des yeux furibonds.

— Doucement, señor de Carpio, reprit le comte d’une voix railleuse ; parlez avec plus de respect d’un personnage devant lequel vous comparaîtrez bientôt. Croyez-moi, ne vous brouillez point avec lui… Vous ne voulez pas parler ?… Alors, adieu !

Il lui tourna le dos et s’éloigna sans s’occuper de lui davantage.

— Massacre ! hurla le spadassin lorsqu’il fut seul, être tué ainsi ! Embroché comme un oison, moi ! Oh ! c’est à en devenir fou, si je n’en crève pas !… C’est égal, murmura-t-il après un instant, le coup est joli !… Démon ! que je souffre !

Il se tordit avec d’épouvantables grimaces et contorsions.

— Ahan !… Oh ! c’est fini ! reprit-il d’une voix de plus en plus faible, au diable !… Massacre !… je suis mort… Bonsoir !

Il se laissa retomber en arrière, eut encore deux ou trois convulsions, ferma les yeux et ne bougea plus.

Il avait perdu connaissance.

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