Chapitre 15 Au château de Maleval
Nos lecteurs nous permettront de retourner sur nos pas, afin de leur présenter un nouveau et important personnage de ce récit.
Ce que nous allons leur raconter se passait peu de temps avant le départ du fort Duquesne des six aventuriers envoyés en mission par M. de Contrecœur.
Il voudront bien perdre de vue, pour un moment, les environs du fort Duquesne, et nous suivre sur les bords du fleuve Saint-Laurent.
Le Saint-Laurent fut ainsi nommé par Jacques Cartier, qui le remonta le premier en 1535. Ce fleuve est l’un des plus majestueux de l’univers, son cours dépasse trois mille kilomètres.
À l’endroit où il se jette dans le golfe qui porte son nom, à l’ouest de l’île Anticosti, entre le cap du Chat et le cap des Monts-Pelés, sa largeur moyenne est de quarante kilomètres. Au cap Rosier, où il se confond avec l’océan Atlantique, ses deux rives sont à cent vingt kilomètres l’une de l’autre.
Dans les deux tiers de son cours, il est navigable pour les bâtiments de haut bord.
Aucune description ne saurait donner une idée complètement exacte de la magnificence de ce fleuve, dont les rives offrent les sites les plus pittoresques aux regards charmés des voyageurs.
Accidenté par une multitude d’îles et de rochers, coupé par des cataractes imposantes, traversant une chaîne de lacs, profondes masses d’eau, vastes comme des mers intérieures, le Saint-Laurent change plusieurs fois d’aspect dans son cours immense.
Du sommet des hauteurs qui bordent ce fleuve, on découvre une infinité de baies aux sinueux contours, de caps qui s’avancent fièrement et de larges rivières dont les unes coulent, silencieuses, jusqu’à lui, tandis que d’autres s’y précipitent furieuses et mugissantes.
Puis ce sont des forêts vierges, sombres et mystérieuses, se déroulant à l’infini ; des prairies dont les hautes herbes ondulent au moindre souffle de la brise ; des villes, des villages, épars çà et là, semblant surgir du fouillis de verdure qui les enserre de toutes parts.
Aujourd’hui, les rives du Saint-Laurent, frangées de riches plantations, de cités magnifiques, ont presque changé d’aspect.
Mais, à l’époque où se passe notre histoire, ses eaux n’étaient encore sillonnées que par de rares bâtiments de guerre et des pirogues indiennes.
L’empreinte sublime du doigt tout-puissant du Créateur était visiblement marquée sur cette nature majestueusement sauvage.
Ce paysage empruntait une étrangeté grandiose à cette privation d’industrie et de mouvement commercial qui, aujourd’hui, l’a complètement transformé, ou, pour être plus juste, déformé en le rapetissant.
Parmi les nombreux affluents du Saint-Laurent, se trouve la rivière de Montmorency.
Cette rivière, fort peu importante par elle-même, possède un cours très irrégulier qui traverse un pays boisé, sur un lit de rochers aigus.
Les eaux arrivent enfin à un précipice, et là, ne rencontrant aucun obstacle, elles s’élancent d’une hauteur de deux cent cinquante pieds, formant cette magnifique chute du Montmorency, à laquelle la chute du Niagara elle-même ne saurait être comparée.
Au sommet de la cataracte, la largeur de la rivière ne dépasse pas cinquante pieds.
Au-dessous, les eaux sont retenues dans un bassin formé dans un rocher, monolithe gigantesque occupant la largeur entière de la cataracte.
De ce bassin, elles s’échappent et coulent doucement dans le fleuve Saint-Laurent.
Soit qu’on remonte, soit qu’on descende le fleuve, le spectacle qui s’offre aux regards de tout voyageur arrivé en face de la cataracte est d’une majesté sublime.
Dans la saison des débordements, la chute d’eau est grandiose.
Cela est facile à comprendre.
Mais, même dans les saisons ordinaires, où le volume de la rivière est peu considérable, la masse liquide se trouve considérablement accrue par l’écume résultant d’un frottement incessant.
Alors se produit une nappe d’eau ressemblant, à s’y méprendre, à une nappe de neige.
Joignez à cela la vapeur qui s’élève lentement et toujours du gouffre, ajoutez l’auréole dont l’entourent les rayonnements du soleil, et vous aurez une vague idée de ce prisme aux mille couleurs.
Sur les bords de la rivière, à pic en plusieurs endroits, s’élèvent des pins séculaires dont les cimes penchent vers l’abîme.
Spectacle sauvage, poétique, étrange, qui porterait l’âme la plus prosaïque à la rêverie et à la contemplation.
À l’époque de notre récit, en face même de la chute de Montmorency, au centre d’une verte prairie, était bâti un château de forte et belle apparence.
Un large fossé en défendait les approches.
Cette demeure quasi-féodale portait le nom du comte de Maleval, qui l’avait construite une vingtaine d’années auparavant.
Par lettres-patentes du roi, M. de Maleval l’avait érigée en seigneurie.
Elle avait été choisie comme lieu de retraite par la comtesse lors de l’abandon de M. de Villiers.
La courte distance existant entre le château de Maleval et Québec permettait à Mme de Maleval de se rendre à la ville aussi souvent que ses affaires ou ses plaisirs le lui demandaient.
Du reste, elle ne profitait guère de cette facilité de communication, le désir de vivre dans la solitude la plus absolue étant le seul qu’elle éprouvât.
De la sorte, elle s’était délivrée de l’incessante curiosité, de l’espionnage malveillant des oisifs et des jaloux.
C’est dans cette demeure que nous conduirons le lecteur huit jours après le départ précipité du comte Louis Coulon de Villiers pour le fort Duquesne.
Bien que la saison fût peu avancée, ce jour-là le soleil s’était levé voilé de nuages.
À peine, par éclaircies, laissait-il tomber sur la terre quelques rayons pâles et sans chaleur.
Vers le soir, le vent avait commencé à souffler violemment à travers les arbres, dont les branches s’entrechoquaient avec de lugubres murmures semblables à des plaintes humaines.
Tout présageait un orage terrible, imminent, devant crever vers le milieu de la nuit.
Dans une chambre servant de boudoir, meublée avec un luxe rococo, c’est-à-dire coquet et maniéré, une femme se tenait sur un lit de repos.
En face du lit, dans une vaste cheminée, flambait un feu clair et répandant une douce chaleur dans ce délicieux réduit.
Dans cette femme, nous retrouvons la comtesse de Maleval.
Sa tête pensive, appuyée dans sa main, avait une expression de tristesse morne et concentrée.
Les longues et soyeuses tresses de ses cheveux noirs, flottant en désordre autour de son visage, en faisaient ressortir la pâleur mate.
Ses yeux cerclés de bistre, brillaient d’une flamme sombre.
À chaque instant, ils se fixaient avec une impatience fébrile sur le cadran d’une pendule en marqueterie posée au-dessus de la cheminée, entre deux merveilleuses glaces de Venise.
Un roman nouveau, que la jeune femme venait de commencer, gisait sur le tapis qui se trouvait au pied de son lit de repos, ne courant guère le risque de se voir achevé par la belle dédaigneuse.
Le bruit sec, produit par l’échappement du timbre, se fit entendre, et la demie après neuf heures sonna.
La comtesse se redressa comme si elle avait reçu une commotion électrique.
Elle s’approcha de la cheminée et s’occupa activement à réparer le désordre de sa toilette.
Un pas léger résonna dans une pièce voisine, la portière fut soulevée, et une jeune servante parut.
— Eh bien ? demanda la comtesse sans se retourner et en continuant à se regarder dans la glace qui se trouvait le plus près d’elle.
— Il est là, répondit la suivante.
— Seul ?
— Oui et non, madame.
— Comment… que voulez-vous dire ? s’écria-t-elle en se retournant brusquement.
— Je veux dire, madame, qu’il est venu seul, à la vérité ; mais il paraît qu’à la porte il s’est rencontré avec une autre personne et que cette personne est rentrée avec lui.
— Comment le service est-il donc fait chez moi ? dit-elle avec colère. Chacun peut-il ainsi, malgré ma volonté, s’y introduire ? Prévenez Jean que je le chasse.
— Pardonnez au pauvre Jean, madame, reprit humblement la suivante : s’il a péché en cette circonstance, c’est par excès de zèle.
— Par excès de zèle… que signifie cette énigme ?
— Il paraît, madame, que la personne a insisté pour qu’on lui livrât passage, prenant toute la faute sur elle, et répondant à Jean que, dès que madame connaîtrait son nom, au lieu de reproches, ce seraient des compliments et des remerciements que madame lui adresserait.
— Que me chantez-vous là, petite ? vous vous moquez sans doute… Quelque fat ! quelque sot !…
— Oh ! madame peut-elle supposer que j’ose…
— C’est bien, assez ! interrompit-elle avec violence. Voyons, dites-moi ce nom qui doit produire un si grand prodige.
— Je l’ignore, madame, mais il paraît qu’il est écrit sur ces tablettes.
— Donnez-les donc, au lieu de tant bavarder !
La jeune fille présenta alors en tremblant un charmant carnet à coins d’or à la comtesse. Celle-ci le lui arracha presque des mains et l’ouvrit avec un geste d’impatience.
Tout à coup elle poussa un cri étouffé de surprise, et, refermant les tablettes :
— Julie, dit-elle d’une voix dont elle essayait vainement de dissimuler le tremblement, faites entrer cette personne !
— Oui, madame. Et Jean ?
— Eh bien ! quoi… Jean ?
— Madame lui pardonne ?
La comtesse sourit.
— Oui, répondit-elle, Jean est un bon serviteur, intelligent et dévoué ; il a eu raison d’agir ainsi qu’il l’a fait.
— Oh ! que vous êtes bonne, madame ! dit Julie avec un visage radieux.
Mlle Julie s’intéressait profondément à M. Jean.
Elle fit quelques pas pour sortir, puis :
— Ah ! s’écria-t-elle en s’arrêtant sur le seuil.
— Quoi encore ? repartit la comtesse.
— Et la personne que madame attendait et qui est là, que lui dirai-je ?
— Qu’elle attende !
La suivante sortit, réfléchissant sans doute sur les caprices de sa maîtresse.
— Qui peut l’amener en ce pays ? murmura la comtesse lorsqu’elle fut seule. Est-ce un ami ou un ennemi que le hasard m’envoie si à l’improviste ? Avant dix minutes, je le saurai, il le faut !
La portière fut de nouveau soulevée, et la personne annoncée par la jeune fille entra dans le boudoir. Un chapeau à larges ailes était enfoncé sur son front, et les plis d’un épais manteau l’enveloppaient jusqu’aux yeux.
Cette personne s’inclina en silence devant la comtesse, mais demeura immobile à la place où elle se trouvait jusqu’à ce que, sur un geste de sa maîtresse, la servante se fût retirée, eût laissé retomber la portière et refermé la porte derrière elle.
Alors l’inconnu se débarrassa vivement de son manteau, jeta au loin son chapeau, et s’élança vers la comtesse, qui lui tendit les bras et le tint un instant pressé sur son cœur.
Le chapeau, en tombant, avait découvert un délicieux visage de femme de vingt-deux ans au plus, encadré dans de magnifiques cheveux blonds qui s’échappèrent en touffes soyeuses et s’éparpillèrent sur ses épaules.
Grande, svelte, admirablement faite, cette personne portait avec une aisance remarquable et une désinvolture singulière le costume de cavalier qu’il lui avait plu d’endosser ; et n’eût été la délicatesse et la régularité de ses traits, la finesse de sa peau et la grâce toute féminine de ses mouvements, sa tournure aurait pu passer complètement pour celle d’un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans.
L’embrassement des deux jeunes femmes fut long, affectueux, et renouvelé à plusieurs reprises, avant qu’une seule parole eût été échangée entre elles.
Enfin, la comtesse se dégagea de l’étreinte passionnée de son amie, et la faisant asseoir à ses côtés sur le lit de repos :
— Réchauffe-toi d’abord, lui dit-elle ; tu dois avoir un froid d’enfer. As-tu besoin de quelque chose ? as-tu faim ? as-tu soif ?
— Tout ce que tu voudras ; je suis gelée, rompue de fatigue, et je meurs de faim. Laisse-moi passer ma soif sous silence.
La comtesse fit un mouvement pour se lever ; son amie l’arrêta.
— Où vas-tu ? lui demanda-t-elle.
— Sonner, pour qu’on te serve ; nous souperons de compagnie. Depuis que tu es près de moi, je m’aperçois que j’ai oublié de dîner et que j’ai grand appétit.
— Un instant ! es-tu sûre de tes gens ?
— Pourquoi cette question ?
— Parce qu’il faut que ma présence ici soit ignorée.
— Ce que tu me demandes est assez difficile ; plusieurs d’entre eux t’ont vue entrer.
— Pardon, mon amie, ils ont vu entrer un cavalier, un homme quelconque ; mais ils ignorent que cet homme est la marquise Léona de Bois-Tracy.
— C’est juste. Tu désires qu’on te garde le secret !
— Oui. Il est de la plus haute importance pour moi que ma présence en ce pays ne soit connue de personne.
— Sois tranquille ; mes gens me sont dévoués, non peut-être par affection, mais par intérêt, par amour des bénéfices qu’ils trouvent à mon service. Quant à Julie, ma suivante, c’est la fille de ma nourrice ; je réponds d’elle.
— Voilà qui me rassure. Sonne maintenant.
— Qu’y a-t-il donc ? demanda curieusement la comtesse.
— Tu les auras avant peu ; je suis venue pour tout te dire.
— Mais depuis quand es-tu donc à Québec ?
— Depuis aujourd’hui à midi. Tu vois que je n’ai pas perdu de temps. À peine débarquée, j’ai fait porter mes bagages dans une auberge borgne de la basse ville, je me suis adroitement informée de ta demeure ; on m’a appris que tu vivais retirée, seule, en ce château. Alors, sans m’arrêter, j’ai pris un guide, et je suis venue.
— Mais ce guide, qu’en as-tu fait ? Quel est-il ?
— C’est une espèce de grand sacripant à trogne rouge et à mine patibulaire, affectant des façons de gentilhomme, mais qui doit être un affreux coupe-jarret. Il se trouvait en même temps que moi dans l’auberge ; il a manifesté l’intention de se rendre ici. Je lui ai proposé de m’accompagner, moyennant finances, bien entendu ; il a accepté et nous sommes venus de compagnie. Voilà tout ! Seulement je ne suis pas bien sûre qu’il ne m’ait pas reconnue, malgré mon déguisement. Il m’a lancé deux ou trois plaisanteries…
— Bon ! je connais l’homme : c’est le capitaine Palamède ; il est à mon service. C’est un pauvre hère qui a fait tous les métiers, excepté, je crois, celui d’honnête homme ; un drôle à pendre et à dépendre, auquel j’avais effectivement donné l’ordre de se rendre ici ce soir.
— Il est là.
— Je le sais. Peu importe qu’il te connaisse ou non. Pour de l’argent il sera muet comme un poisson.
— Alors tout est pour le mieux ; tu peux appeler ta camériste.
La comtesse sonna.
La suivante parut presque aussitôt.
Elle ne put réprimer un geste de surprise en reconnaissant que l’homme qu’elle avait introduit auprès de sa maîtresse était une femme.
— Julie, lui dit Mme de Maleval, je vous ai élevée près de moi, toujours j’ai pris grand soin de vous ; je crois que vous m’êtes dévouée.
— Oh ! madame, en doutez-vous ? répondit la jeune fille avec émotion.
— Mon, mon enfant ; aussi je veux vous donner une grande preuve de confiance. La présence de madame doit être ignorée de la livrée ; pour tous mes gens, pour tous, vous me comprenez bien, la personne arrivée ce soir ici est le vicomte Léon de Rostaing, mon neveu. Ceci semblera d’autant plus naturel, ajouta la comtesse en se tournant vers son amie, que j’attendais, en effet, mon neveu ; mais une indisposition sérieuse le retiendra un mois encore à Montréal. J’en ai été informée aujourd’hui même par une lettre.
— C’est parfait ! dit la marquise en souriant. Dans un mois, nous lui permettrons de revenir à la santé.
— Vous entendez bien, petite, n’est-ce pas ? reprit la comtesse. Il nous faut la discrétion la plus absolue.
— Oh ! ne craignez rien, madame ; on me tuera plutôt que de me faire parler.
— Maintenant servez-nous à souper ici le plus promptement possible.
— Oui, madame, mais… il y a une autre personne qui attend les ordres et le bon plaisir de madame la comtesse.
— C’est vrai, je l’avais oubliée. Dites-lui que je ne puis la recevoir ce soir. Qu’on lui donne à boire et à manger, si elle le désire, et qu’on mette une chambre à sa disposition. Demain matin, je la ferai demander.
— Cela sera fait, madame.
— À propos, vous dresserez un lit dans ma chambre pour madame ! Allez, Julie.
La suivante sortit pour exécuter les différents ordres que lui avait donnés sa maîtresse.
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