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Chapitre 16 Le récit de Léona

Grâce à l’activité de la suivante de Mme de Maleval, peu de minutes après, un en-cas des plus fins fut dressé sur un guéridon et placé devant la cheminée.
Les deux amies s’assirent en face l’une de l’autre et commencèrent à souper de bon appétit.

Julie les servait si adroitement qu’on ne s’apercevait pas pour ainsi dire de sa présence.

Tout en mangeant, la nouvelle venue et la châtelaine de Maleval causaient, mais elles ne causaient que de choses indifférentes.

On ne se défiait pas de Julie, mais on ne tenait pas à lui en trop apprendre.

Sans avoir l’air d’y attacher grande importance, la comtesse demanda comment le capitaine avait pris le retard qu’on venait de lui signifier.

— À merveille, madame, répondit la camériste, on a conduit le señor capitaine dans une chambre où se trouvaient bon lit et bonne table ; il a fait une grimace de plaisir au lit, et à la table son salut le plus respectueux.

— Bien, mais ensuite ?

— Ensuite, Sa Seigneurie, buvant comme une éponge et mangeant plus qu’un ogre, s’est déclarée le très humble serviteur de Mme la comtesse.

— C’est quelque chose.

— Ajoutant, continua Julie, que, si on doit le traiter toujours ainsi, il n’est pas nécessaire que madame la comtesse se gêne en rien pour lui. Il saura attendre patiemment son bon plaisir et ses ordres, même les plus éloignés.

Les deux dames rirent quelque peu de la résignation du digne aventurier.

Le souper tirait à sa fin.

Dans l’impatience où elles étaient de se retrouver seules, la comtesse donna l’ordre de desservir à Julie, qui, malgré tout son désir d’entendre le récit de l’amie de sa maîtresse, enleva le guéridon et se retira discrètement.

Mme de Maleval et son amie demeurèrent en tête à tête.

Il était onze heures du soir.

Au dehors, depuis quelques moments, le vent soufflait avec violence, la pluie fouettait les vitres ; les bruits de l’ouragan se mêlaient avec des plaintes sinistres à la basse continue de la chute du Montmorency.

Les deux dames se pelotonnèrent dans des fauteuils capitonnés, placés à chaque angle de la cheminée, dont le feu avait été renouvelé ; alors, certaines de ne pas être dérangées, elles redevinrent graves et semblèrent, pendant quelques minutes, s’abîmer dans leurs pensées.

La comtesse releva enfin la tête, et, s’adressant à son amie :

— Maintenant que nous sommes seules, ma chère Léona, dit-elle d’une voix douce, je suis prête à entendre la confidence que tu m’as promise.

— Ma chère Camille, répondit celle qu’on venait de nommer Léona, en fixant avec tristesse un regard pensif sur Mme de Maleval, cette confidence sera longue. Je dois te raconter ma vie entière, afin que tu comprennes bien les motifs de l’étrange détermination que j’ai prise en quittant la France et en abandonnant la cour pour venir en ce pays ; je ne doute pas de ton amitié, mais je ne suis pas sûre de ta patience. Auras-tu le courage d’écouter jusqu’au bout le long et douloureux récit que je désire te faire ?

— Peux-tu me dire de pareilles choses, Léona, toi, mon amie la plus chère, la compagne de mon enfance, que j’aime comme ma sœur ? répondit la comtesse d’un ton de doux reproche.

— Pardonne-moi, ma chère Camille, j’ai tort, en effet ; mais si tu savais ce que j’ai souffert, ce que je souffre encore !…

— Parle, je t’écoute. La nuit commence à peine, nul ne viendra nous interrompre ; et puisque cette confidence pèse si fort sur ton cœur, mieux vaut en finir tout de suite avec elle. Nous serons deux à nous en partager le faix.

— C’est mon plus vif désir, et si, dès mon arrivée à Québec, j’ai cherché à te rejoindre immédiatement, c’est que je voulais épancher mes douleurs dans ton sein, et te demander certains conseils, que, j’en suis convaincue, tu ne refuseras pas de me donner.

— Je suis à ton entière discrétion pour tout ce que tu exigeras de moi, ma chère Léona ; moi aussi je souffre plus que je ne saurais dire, et j’ai besoin d’un cœur ami, qui me console et me donne le courage dont parfois je manque, hélas ! murmura la comtesse en étouffant un soupir.

Léona regarda son amie avec étonnement.

— Tu es malheureuse, toi, Camille ? s’écria-t-elle. Oh ! c’est impossible !

— Et pourquoi donc ? dit Camille avec un sourire triste.

— Comment ! tu es jeune, tu es belle, tu es libre, et tu…

— Oui, interrompit-elle d’une voix nerveuse, moi, oui, je suis tout cela, et, de plus, je suis malheureuse, je te le répète, mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit en ce moment, c’est de toi seule. Mon histoire viendra en son temps, car il faut que tu la connaisses ; alors tu jugeras si j’ai tort de me dire malheureuse plus que toi peut-être, pauvre chère, qui as aussi la beauté, la jeunesse et… Mais parle d’abord ; j’ai hâte de te consoler si cela m’est possible.

— Merci, écoute-moi donc. Tu as raison, mieux vaut en finir tout de suite. Je ne te parlerai que peu de ma famille, dont l’ancienneté et l’illustration te sont d’autant mieux connues que nous sommes parentes. Il me suffira de constater que c’est une des plus nobles et des plus puissantes du Poitou. Mon père, le duc de Beauregard, ne vit que les dernières années du règne du grand roi : il passa pour un des gentilshommes les plus élégants de cette époque. À la mort de Louis XIV il quitta la cour et se retira dans ses terres, pour mettre, s’il était possible, un peu d’ordre dans sa fortune, fort dérangée par le luxe que son séjour à Versailles l’obligeait à afficher. À cette époque, mon père était jeune encore, il avait à peine trente ans. Il ne passa que quelques semaines à Beauregard. Après avoir tiré le plus d’argent possible de ses tenanciers, et s’être entendu avec son intendant, afin que celui-ci ne l’en laissât pas manquer, il repartit pour Paris où le régent le mandait. Plusieurs années s’écoulèrent ; le duc d’Orléans mourut, et fut remplacé au ministère par le duc de Bourbon. Un jour, les vassaux de Beauregard, qui, depuis longtemps déjà, n’attendaient plus leur seigneur, furent tout étonnés en apprenant que non seulement il était de retour dans son château, mais encore que ce retour était définitif ; le duc venait de déclarer que désormais il vivrait dans ses terres. Le duc amenait avec lui une charmante femme de dix-neuf ans au plus, fille du comte de Commercy, qu’il avait épousée un an auparavant, à Paris. La duchesse était enceinte ; un mois après son arrivée au château, elle accoucha d’un fils qui fut nommé Philippe-Gaston.

— Ton frère aîné ? dit la comtesse.

— Oui, répondit son amie ; tu te le rappelles ?

— Pauvre Gaston ! fit la comtesse avec un soupir ; quelle mort cruelle !

— Plus cruelle que tu ne le supposes. Jamais les circonstances qui ont amené cette mort n’ont été bien connues ; notre famille étouffa cette affaire. Bientôt tu sauras comment les choses se sont réellement passées, nul ne connut jamais la vérité.

— Que veux-tu dire ?

— Laisse-moi continuer, je t’en prie. Si tu m’interromps, je ne sais si j’aurai la force d’aller jusqu’au bout de mon récit.

La comtesse s’inclina silencieusement.

La narratrice reprit après quelques secondes :

— La naissance de mon frère combla mon père de joie. Il avait enfin un héritier de son nom. Le cardinal de Fleury venait d’être nommé premier ministre à la place du duc de Bourbon, en 1727. Le cardinal félicita mon père au nom du roi et lui envoya, pour son fils, un brevet de colonel. Le duc était complètement heureux, tout lui souriait. Grâce à son mariage, il avait rétabli dans son ancienne splendeur sa fortune si sérieusement compromise par les débordements d’une jeunesse orageuse. Cela t’étonne de m’entendre parler ainsi de mon père, mais je ne suis que l’écho de tout ce qui se disait devant moi lorsque j’étais enfant. On croyait que certaines paroles n’avaient pour moi aucune importance, aucune signification. Donc, mon père, assuré de la faveur du roi et de l’appui tout-puissant du premier ministre, comptait que l’avenir ne lui réservait que des jours exempts de nuages. Le fils du duc entrait dans sa septième année ; il était passé des mains des femmes dans celles d’un gouverneur, pour commencer ses exercices, lorsque, au grand dépit de mon père, la duchesse se trouva enceinte une seconde fois. L’accouchement fut laborieux. Elle donna le jour à une fille si chétive et si malingre, que les médecins la déclarèrent non viable.

— Oh ! les médecins ! fit en souriant ironiquement Mme de Maleval.

— On se hâta, continua Léona, de la faire baptiser sous les noms de Léona-Adèle-Lucie.

— Et tu es là pour donner un démenti vivant à leur triste prédiction.

— En effet, chère Camille ; c’était moi qu’on venait de chasser si légèrement de cette vallée de misères.

« Quinze jours après ma naissance, ma mère mourut par suite d’une imprudence commise pendant sa fièvre de lait.

« Sa mort fut ma condamnation à la plus triste des existences.

« Le duc adorait sa femme.

« Sa douleur fut immense, son désespoir profond.

« Deux mois durant, il demeura enfermé dans ses appartements, triste, morose, désolé, refusant de recevoir même ses amis les plus intimes.

— Je comprends cela, fit Camille ; à certaines douleurs, la solitude apporte un soulagement. Continue.

— Quant à moi, cause innocente de la mort de ma mère, j’étais destinée à supporter toutes les conséquences de ce crime involontaire.

« Je devins un objet de haine pour le duc.

« Par son ordre, non seulement on m’éloigna du château de Beauregard, mais on en vint jusqu’à me reléguer dans la misérable cabane habitée par la paysanne chargée de me nourrir. Je fus élevée ainsi, loin des yeux de mon père, sans qu’il se souciât de moi le moins du monde ou parût se souvenir de mon existence.

« L’abandon dans lequel me laissait ma famille n’avait, je dois l’avouer, rien de désagréable pour moi. Chérie des pauvres paysans qui m’élevaient, faisant toutes mes volontés, j’étais en réalité une enfant très heureuse ; toujours à courir par monts et par vaux, j’étais devenue forte et hardie. Bref, je vivais comme les oiseaux, sans souci de l’avenir, et jouissant du présent, qui me semblait beau et joyeux. J’atteignis ainsi ma huitième année, sans avoir été victime, grâce à la vie que je menais, d’une seule de ces maladies qui affligent la première enfance ; pour me servir d’une expression un peu triviale de ma bonne nourrice, « je poussais comme un vrai champignon », je chantais comme une alouette, et bataillais comme un véritable garçon.

« Un jour, un vieil abbé, que je n’avais jamais vu, entra dans la chaumière et me demanda ; j’étais, en ce moment, occupée à jouer avec d’autres enfants de mon âge, que j’aimais beaucoup. Ma nourrice m’appela, et, après m’avoir débarbouillée, elle me présenta à l’abbé Colmans, – ainsi se nommait ce personnage. Il m’annonça qu’il était chargé par mon père de m’apprendre à lire, à écrire, etc. Les leçons commencèrent le jour même. Tous les matins, l’abbé venait, me donnait une leçon d’une heure ; puis il se retirait pour reparaître le lendemain. Quelques mois plus tard, un nouveau professeur lui fut adjoint : c’était une femme d’un certain âge, d’une figure douce et intelligente, pour laquelle je me sentis tout de suite prise d’une vive amitié. Sa mission consistait à m’enseigner à coudre, à broder, à dessiner et à faire de la tapisserie.

« Peu à peu, grâce à l’argent que mon père donnait aux paysans qui m’élevaient, ceux-ci avaient agrandi leur chaumière, acheté de la terre, des bestiaux, et de misérables qu’ils étaient, ils avaient senti un certain bien-être entrer chez eux. Les pauvres paysans s’étaient insensiblement métamorphosés en fermiers aisés, leurs enfants avaient profité des leçons que je recevais, et qui leur étaient données gratuitement. Le bonheur était donc entré avec moi dans cette famille, dont tous les membres se feraient tuer sur un de mes gestes.

« Ils me considéraient et, je puis ajouter qu’ils me considèrent encore comme leur bon génie. Aujourd’hui Pierre, le fils aîné, est un des gros cultivateurs du pays ; Jeanne, ma sœur de lait, est mariée à un riche fermier, et André, le plus jeune, n’a jamais voulu me quitter. Lorsque je lui ai fait part de mon projet de me rendre à la Nouvelle-France, il a tout abandonné pour me suivre, malgré mes observations et mes remontrances. Je te dis tout cela, parce que, je ne sais pourquoi, j’éprouve une joie douce et pure à revenir à cette époque bienheureuse de mon enfance, où, excepté ma famille, tout ce qui m’entourait me chérissait ; je te demande pardon pour ces détails, qui doivent te sembler bien futiles, mais…

— Au contraire, mon amie, ce sont de doux et calmes souvenirs ; je comprends combien ils sont chers à ton cœur, aujourd’hui que le malheur est venu fondre sur toi.

— Tu es bonne, ma chère Camille, merci, répondit Léona en l’embrassant avec effusion.

La comtesse lui rendit son étreinte. Son amie continua :

— Tu le vois, ma chérie, excepté de sa tendresse, mon père ne me laissait manquer de rien. Il veillait avec sollicitude à mon bien-être matériel ; cependant il s’obstinait à me tenir loin de lui, et, depuis ma naissance, je n’avais vu ni lui, ni mon frère aîné, ni personne de notre famille.

« J’atteignis ainsi ma treizième année. J’étais grande, bien faite, ma santé était admirable. J’avais conservé l’habitude de vivre comme mes frères de lait, de courir la campagne, soit seule, soit avec eux, pour surveiller les troupeaux et visiter les champs, surtout lorsque approchait l’époque de la moisson et de la rentrée des foins.

« Un jour, il était environ trois heures de l’après-midi, je retournais à la maison ; ce matin-là, j’étais allée visiter une pauvre femme malade, dont la chaumière se trouvait à deux lieues à peu près de la ferme, et à laquelle je portais quelques secours. Je suivais un sentier encaissé entre deux haies hautes et touffues, comme il s’en trouve beaucoup dans notre pays. Je n’étais plus qu’à quelques centaines de pas de la maison, lorsque j’entendis derrière moi le trot d’un cheval. Je me retournai machinalement pour voir quelle était la personne qui suivait la même route que moi, supposant que c’était un métayer de mon père nourricier. Je me trompais ; le cavalier qui se rapprochait rapidement était un beau jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, vêtu d’un costume de chasse, et monté sur un superbe alezan, qu’il conduisait avec une grâce inimitable.

« Tout en trottant, il s’amusait avec un fouet garni d’argent à abattre les feuilles des arbres, et regardait autour de lui d’un air qui, sans être positivement inquiet, témoignait d’un certain embarras.

« Et, m’apercevant, il poussa un cri de joie et se dirigea vers moi en pressant l’allure de son cheval.

« Voyant qu’il me voulait parler, je m’étais arrêtée pour l’attendre. En effet, bientôt il fut près de moi et retint la bride de sa monture.

« – Ma belle enfant, me dit-il d’un air dégagé, en portant légèrement la main à son chapeau, vous êtes de ce pays, sans doute ?

« Je me sentis rougir à cette question, cependant bien simple.

« – Oui, monsieur, répondis-je en baissant les yeux.

« Le regard du jeune homme pesait sur moi et me remplissait de trouble.

« – Vive Dieu ! s’écria-t-il joyeusement, la délicieuse créature ! J’en ferai mes compliments à mon ami le marquis de Beauregard. Si toutes ses vassales ressemblent à celle-ci, sur ma foi de gentilhomme ! c’est un heureux seigneur.

« Bien que ces paroles eussent été prononcées comme en aparté, il me fut impossible de ne pas les entendre. Elles me froissèrent. L’inconnu, trompé par mon costume, me prenait pour une paysanne. Je souris doucement, et je résolus de me venger de cette irrévérence en me moquant de lui de mon mieux.

« – Que désirez-vous, monsieur ? lui répondis-je en prenant un air gauche propre à le maintenir dans son erreur.

« – Un simple renseignement, ma belle fille, me répliqua-t-il gaiement…, faute de mieux !

« – Lequel ?

« – Je suis étranger en ce pays. Invité par le marquis de Beauregard à une grande chasse à courre qui doit avoir lieu demain, j’ai eu la maladresse d’oublier les indications qui m’ont été données sur la route à suivre pour arriver à Beauregard, de sorte que je suis égaré. Parti ce matin de mon château, éloigné de cinq ou six lieues au plus de celui de mon ami, je crois que, si vous ne me venez pas en aide, jamais je n’arriverai où je suis attendu.

« Cette confession fut faite d’un ton tragi-comique si drôle que je me sentis prise d’une folle envie de répondre sur le même ton, envie à laquelle je ne pus résister, et, ma foi ! j’éclatai d’un joyeux éclat de rire au nez du jeune homme.

« Celui-ci prit gaiement son parti et m’imita franchement. Il faut le dire à sa louange, il ne se fâcha pas un instant.

« – Pardieu ! ma toute belle, me dit-il dès qu’il eut repris son sérieux, il faut avouer que vous n’êtes guère charitable ! Je vous conte une lamentable histoire, et, au lieu de me plaindre comme je l’espérais, vous vous moquez de moi !

« – J’ai tort, monsieur, répondis-je avec une révérence, mais le mal n’est pas aussi grand que vous le craignez, et, si vous voulez me suivre pendant cinq minutes, j’espère vous mettre hors de péril.

« – Du persiflage, reprit-il en riant ; allons ! de mieux en mieux. Marchons ! petit lutin ; foi de gentilhomme ! je vous suivrai, fût-ce en enfer !

« – Je ne vous conduirai pas aussi loin, repartis-je sur le même ton.

« Et je me remis à marcher.

« Il me suivit.

« Notre conversation continua ainsi, à bâtons rompus : lui me prenant toujours pour une paysanne, et moi m’appliquant à le maintenir dans son erreur.

« Le chemin creux que nous suivions débouchait précisément en face de la ferme. Je m’arrêtai devant la porte.

« – Sommes-nous donc déjà arrivés ? me demanda-t-il. Ce serait dommage.

« – Me voici chez moi, répondis-je en lui montrant les bâtiments de la ferme de ma nourrice, dont je n’étais plus qu’à quelques pas. Quant à vous, monsieur, continuez à marcher tout droit ; lorsque vous atteindrez le sommet de cette colline, vous verrez, à une lieue et demie devant vous, au plus, le château de Beauregard, où vous vous rendez.

« – Merci, mon enfant ! me dit-il en se penchant sur sa selle pour me prendre par la taille. Un baiser sur ces lèvres de corail, et au revoir !

« Je me reculai vivement. Il en fut pour ses frais de galanterie.

« – Ah ! la petite farouche ! cria-t-il d’un air dépité ; ne me direz-vous pas votre nom, au moins ?

« – À quoi bon ?

« – Pour que j’en conserve précieusement le souvenir dans mon cœur.

« Je hochai la tête.

« – Vous êtes un brillant seigneur de la cour, sans doute, lui répondis-je ; vous n’avez pas souci de mon nom.

« – Peut-être, fit-il, excité par cette escarmouche. Au surplus, et pour vous mettre à l’aise, je vous dirai le mien ; quand vous le connaîtrez, vous ne refuserez pas, je l’espère, de me dire le vôtre. Je suis le baron Armand de Grigny.

« Et il me salua gracieusement.

« Je fis une profonde révérence :

« – Ami du marquis de Beauregard ?

« – Oui, ami intime.

« – Eh bien ! monsieur le baron, lui dis-je avec un grand sérieux, lorsque vous verrez votre ami, vous pourrez lui annoncer que vous avez été secouru dans votre détresse par sa sœur, Léona de Beauregard.

« Et, profitant de la stupéfaction du jeune homme, je m’élançai d’un bond dans la maison, dont je fermai la porte derrière moi.

« Je m’empressai de monter à ma chambre, dans laquelle je m’enfermai à triple verrou, et je m’approchai de la fenêtre, dont je soulevai doucement le rideau.

« Le cavalier était toujours à la même place ; il semblait ne pas avoir conscience de l’état dans lequel il se trouvait. Ma déclaration l’avait littéralement pétrifié.

« Enfin il sortit de son immobilité.

« Il releva brusquement la tête et la tourna du côté de la ferme.

« Son visage était pâle, ému.

« Après avoir hésité quelques instants, il sembla prendre une résolution subite.

« Enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval, il partit ventre à terre.

« Je le suivis longtemps des yeux dans sa course rapide.

« Puis le rideau de ma fenêtre retomba.

« Je me mis à pleurer sans savoir pourquoi et me trouvai bien seule dans ma chambre, où pourtant je restai enfermée tout le reste de la journée.

« Je rêvai…

« À quoi ?

« Alors je n’aurais su le dire.

« Aujourd’hui je regrette de le savoir.

Léona se tut.

Son amie la laissa libre de revivre quelques minutes dans ce passé, dont les souvenirs lui tenaient si fortement au cœur.

Deux heures sonnaient.

L’ouragan redoublait d’intensité.

Le vent mugissait avec rage ; des éclairs se succédaient presque sans interruption, zébrant d’une lueur blafarde les ténèbres qu’ils rendaient plus profondes.

Mme de Maleval, qui, jusque-là, avait écouté avec la plus religieuse attention le récit de sa compagne d’enfance, tenait ses deux mains emprisonnées dans les siennes, et, lorsqu’elle la sentait faiblir, elle les lui baisait tendrement en lui disant, d’une voix douce et sympathique, ce seul mot :

— Courage !

Cette fois, Léona paraissait sur le point de s’évanouir.

Les yeux à demi clos, le corps affaissé, la tête penchée en arrière, les traits pâles et contractés, elle demeurait immobile comme une statue de marbre.

La comtesse, justement effrayée de l’état dans lequel se trouvait son amie, voulut lui porter un secours efficace ; elle se leva et lui abandonna les mains.

— Où vas-tu ? lui demanda Léona d’une voix basse et inarticulée en la sentant se lever et s’éloigner d’elle.

— Prendre un flacon de sels, répondit-elle.

— Non, c’est inutile ; je me sens mieux, merci !

— Peut-être vaudrait-il mieux que tu prisses un peu de repos ? La fatigue te brise et t’accable.

— Non ; il faut que je termine, cette nuit, même, mon récit, mon amie ; si je l’interrompais, je n’aurais pas, je le sens, la force de continuer plus tard.

— Oui, tu as raison, mon amie, mieux vaut en finir une fois pour toutes, dit-elle en l’embrassant.

Quelques minutes s’écoulèrent.

La jeune fille surmonta sa faiblesse momentanée.

Une rougeur fébrile envahit son visage et y ramena le sang qui l’avait fui.

Elle reprit d’une voix tremblante encore, mais qui se raffermit peu à peu :

— Je me suis interrompue, ma chérie, parce que j’arrivais au moment où se termine la partie heureuse de ma vie. Je ne puis pas entrer brusquement, sans transition, dans la suite des douleurs qui m’ont frappée. Tu dois le comprendre, Camille, ces souvenirs si calmes et si purs de ma première enfance ont ravivé, par leur douceur, l’amertume de mes soucis et de mes maux présents.

« Quinze jours s’étaient passés depuis la matinée où j’avais si fortuitement rencontré M. de Grigny.

« Je ne l’avais pas revu.

« Nul ne me parlait de lui, et je n’osais m’informer à aucun des paysans qui m’entouraient.

« Un sentiment secret, indéfinissable, me défendait de prononcer même son nom.

« Cette rencontre et ces réflexions contribuèrent beaucoup à me rendre femme avant l’âge.

« L’enfant n’existait plus en moi.

« Un matin, un carrosse tout brillant de dorures, attelé de quatre chevaux bais, s’arrêta à la porte d’entrée de la ferme.

« Un des laquais qui se tenaient sur le marchepied de derrière se hâta de descendre et d’ouvrir la portière.

« En apercevant le carrosse, mon père nourricier, sa femme et ses enfants s’étaient précipités au dehors et respectueusement rangés devant la ferme.

« Quant à moi, réfugiée dans ma chambre, je regardais, cachée derrière mes rideaux.

« Je me sentais triste, inquiète, agitée de sombres pressentiments et convaincue qu’un grand changement allait se faire dans mon existence.

« Jusque-là rien n’était venu donner l’éveil à mes soupçons et exciter ma curiosité.

« Un personnage d’un certain âge, aux traits majestueux, à la démarche noble et élégante, qui révélait le gentilhomme de haut lieu, descendit du carrosse.

« Ce personnage répondit avec bonté aux saluts empressés de la famille de mon père nourricier, et il entra dans la ferme.

« Le cœur me battait à rompre ma poitrine, j’étais pâle et tremblante ; jamais je n’avais vu mon père, et pourtant, en apercevant ce gentilhomme si richement vêtu, portant les grands cordons des ordres du roi, et devant lequel on s’inclinait si bas, je le reconnus.

« J’entendis monter rapidement les quelques marches qui conduisaient à ma chambre, et on gratta doucement à ma porte.

« – Qui est là ? demandai-je en m’appuyant sur un meuble, tant je me sentais faible et émue.

« – Ouvrez, mademoiselle, répondit ma nourrice, ouvrez tout de suite.

« J’ouvris.

« Ma nourrice s’effaça respectueusement pour livrer passage à une personne qui la suivait.

« Le gentilhomme âgé qu’un instant auparavant j’avais vu descendre du carrosse, pénétra dans ma chambre.

« En l’apercevant, par un élan de cœur irrésistible, je m’élançai vers lui, je tombai à ses genoux, je saisis ses mains que je baisai, et je m’écriai en fondant en larmes :

« – Mon père ! mon père !

« Le duc de Beauregard, – c’était lui, en effet, mon cœur ne m’avait point trompée, – me releva avec bonté ; il me regarda un instant, les yeux pleins de larmes, et il me pressa sur sa poitrine.

« – Ma fille ! enfin ! s’écria-t-il avec une expression de tendresse et de joie douloureuse si navrante, que malgré moi je sentis redoubler mes pleurs, bien que jamais je ne me fusse sentie si heureuse.

« Le duc maîtrisa le premier son émotion, et me conduisant à un siège :

« – Asseyez-vous, mademoiselle, me dit-il avec douceur ; vous avez besoin de vous remettre de la surprise bien réellement imprévue que je vous ai causée.

« Il ordonna à ma nourrice de sortir et il s’assit auprès de moi.

« Nous restâmes seuls près l’un de l’autre.

« Mon père me considéra silencieusement pendant plusieurs minutes : il était pâle ; des larmes coulaient lentement le long de ses joues, sans qu’il songeât à les essuyer.

« – Comme elle ressemble à sa mère ! murmura-t-il avec un profond soupir.

« Je le regardais en souriant : son visage redevint calme et austère.

« Hélas ! au lieu de me servir, la réflexion qu’il venait de faire me fut nuisible ; elle renouvela ses regrets et réveilla son antipathie.

« – Voici la première fois que vous me voyez, me dit-il d’un ton glacé. Qui vous a révélé que je suis votre père ?

« – Mon cœur, répondis-je avec émotion.

« Il y eut un moment de silence. J’attendis en tremblant.

« – Ma fille, reprit-il en étouffant un soupir, des raisons que plus tard vous connaîtrez m’ont contraint à vous éloigner de ma présence ; ces raisons, ajouta-t-il avec tristesse, n’existent plus aujourd’hui. J’ai voulu venir moi-même vous chercher pour vous rendre le rang et la position auxquels vous appellent votre nom et votre naissance. Préparez-vous à me suivre, non pas à mon château, mais dans un couvent où j’ai décidé que se terminerait votre éducation, trop longtemps négligée. Nous allons partir.

« – Tout de suite, monsieur ?… murmurai-je.

« Mon père sourit doucement.

« – Non, ma fille, répondit-il ; je ne prétends pas vous enlever ainsi. Vous avez deux heures pour faire vos adieux à ceux que vous aimez et qui ont pris soin de votre enfance ; je ne veux pas que vous soyez ingrate envers eux. Ils ont été bons pour vous, vous ont chérie comme leur enfant ; vous devez vous montrer reconnaissante. Allez, vous êtes libre pendant ces deux heures ; je causerai avec ces braves gens, et je leur donnerai la récompense à laquelle ils ont droit.

« Je voulus baiser de nouveau la main de mon père ; il m’attira dans ses bras et me serra sur son cœur, puis il ouvrit la porte.

« Je m’envolai, légère comme si j’avais eu des ailes.

« Où allais-je ? je ne le savais pas.

« J’obéissais à un impérieux besoin de revoir, une fois encore, tous ces lieux où mon enfance s’était écoulée si calme et si heureuse ; de dire adieu à ces vallons, témoins de mes premiers jeux ; aux oiseaux que j’aimais, à la source où souvent je m’étais désaltérée ; aux arbres qui m’avaient prêté leur ombrage ; à tout ce que j’aimais en un mot.

« Dans ce monde inconnu où j’allais entrer, serais-je aussi libre, aussi heureuse que dans ce village, coin de terre ignoré, où toutes les heures, pour moi, avaient été des heures de soleil et de lumière ?

« J’errais ainsi, à l’aventure ; regardant, admirant, cueillant des fleurs ; parlant aux arbres et aux oiseaux, vieux amis que je connaissais si bien, lorsque, au détour d’un sentier, je me trouvai tout à coup en face d’un jeune homme. Je poussai un cri de surprise en reconnaissant le baron de Grigny.

« Il s’inclina respectueusement devant moi.

« – Me pardonnerez-vous jamais, mademoiselle ! me dit-il avec émotion. Ma conduite envers vous, ma grossière erreur, sont, hélas ! sans excuses, mais vous devez avoir l’âme si bonne…

« – Monsieur ! répondis-je en rougissant comme la première fois que je l’avais rencontré.

« – Un mot de pardon, un seul, reprit-il avec feu, si vous ne voulez faire de moi le plus malheureux des hommes. Comment oserai-je paraître de nouveau à vos yeux, si vous refusez de m’accorder le généreux pardon que je réclame de votre bonté.

« – Ce pardon que vous me paraissez désirer si vivement, répondis-je en baissant les yeux et en devenant pourpre comme une fraise, je vous l’accorde, monsieur, et cela d’autant plus facilement que cette fois est la dernière que nous nous verrons… Du moins, est-ce probable !

« – Que voulez-vous dire, mademoiselle ? s’écria-t-il avec émotion.

« – Je pars, monsieur, répondis-je simplement. Mon père me rappelle auprès de lui.

« – Ah ! fit-il avec une joie contenue, vous rentrez donc enfin dans votre famille ?

« – Hélas ! non, murmurai-je, mon père a décidé que j’entrerais aujourd’hui même au couvent.

« Le jeune homme pâlit, il chancela, et fut sur le point de tomber.

« – Mon Dieu ! s’écria-t-il avec douleur, ne vous ai-je donc retrouvée que pour vous perdre !

« J’étais une enfant gaie et insouciante, ignorante encore des choses du cœur ; cependant la tristesse de ce beau gentilhomme me parut si vraie, sa douleur si poignante, que je me sentis émue malgré moi, et que j’éprouvai le besoin de le consoler.

« – Pourquoi parler ainsi ? lui dis-je avec une feinte gaieté ; n’êtes-vous pas l’ami de mon frère ?

« – C’est vrai, fit-il en relevant la tête. Ainsi vous me permettrez de vous revoir, mademoiselle ?

« – Je n’ai le droit de rien vous permettre, ni de rien vous défendre, monsieur ; d’ailleurs, ajoutai-je avec une légère ironie, ce n’est pas au château, mais c’est au couvent que je vais…, je viens de vous le dire.

« – Au couvent !… C’est vrai ! fit-il en se frappant le front avec désespoir ; dans lequel ?

« – Je l’ignore.

« – Oh ! je le saurai, moi ! s’écria-t-il avec feu ; je le saurai ! Vous m’avez pardonné ; merci, mademoiselle. J’emporte du bonheur pour une existence entière. Vous êtes bonne, vous avez eu pitié de moi. Rien ne saurait m’empêcher de vous revoir ! À bientôt, mademoiselle, à bientôt !

« Après avoir prononcé ces paroles avec une exaltation qui m’effraya presque, le jeune homme s’enfuit à travers les haies et les buissons et disparut.

« Je ne comprenais rien à sa conduite, je le crus fou.

« Cette rencontre imprévue me causa une émotion étrange, incompréhensible : je repris, toute pensive, le chemin de la ferme.

« Les deux heures étaient écoulées. Je fis mes adieux à la famille de mon père nourricier ; j’avais le cœur serré en quittant ces braves gens, qui m’aimaient si réellement et pleuraient en se séparant de moi. André, dont je t’ai parlé déjà, voulut absolument m’accompagner. À ma prière, mon père consentit à l’emmener ; il fit plus : il l’attacha spécialement à ma personne. Le pauvre garçon ne se sentait pas de joie ; en moins de dix minutes, il eut fait un paquet de ses modestes hardes, et il monta gaiement sur le siège, auprès du cocher.

« Par les soins de mon père, tous nos parents avaient été réunis au château. Je fus présentée officiellement à la famille. Je vis mon frère Philippe : c’était alors un beau gentilhomme, aux traits hautains, à la moustache naissante, au regard d’aigle. Il m’embrassa avec effusion et parut charmé de me voir.

« Deux jours plus tard, j’étais au couvent.

« Ce couvent, ma chère belle, tu le connais aussi bien que moi. C’est de là que date l’inaltérable amitié que nous nous sommes jurée…

— Et qui, interrompit la comtesse, est aujourd’hui, après tant d’années, aussi vive qu’au premier jour, n’est-ce pas, ma Léona ?

— Ma présence chez toi n’en est-elle pas la preuve, ma chère Camille ?

— Oui, c’est vrai, continue, ma toute belle. Mais glisse sur notre séjour au couvent ; sur ce sujet-là, tu n’as pas grande chose à m’apprendre, repartit finement la comtesse.

— Mauvaise !

— Oh ! n’allons pas recommencer nos querelles d’autrefois.

— Tu te rappelles ?

— Tout.

— Tes jalousies ?

— Au sujet de ta liaison intime avec Hermine de Grigny, la sœur du baron.

— Liaison qui m’a rendue bien malheureuse par moments, à cause des fureurs injustes d’une certaine Camille, qui était toujours entière dans ses haines et dans ses affections.

— Et qui l’est toujours ! répondit Mme de Maleval d’un rire moitié joyeux, moitié sombre.

— Te souvient-il que, pour effacer tout nuage entre nous, il me fallut t’apprendre l’amour de M. de Grigny pour moi, et les ménagements que j’avais à garder envers sa sœur ?

— Dont tu avais fait une de tes confidentes.

— Oui, fit Léona en soupirant. Armand tint sa parole. Sous prétexte de voir sa sœur, il obtint l’entrée du parloir. Grâce à Hermine, nul, excepté toi, ne se douta de notre amour. Du reste, cet amour n’avait rien de répréhensible que ses apparences mystérieuses. Le nom d’Armand valait le mien ; sa fortune est considérable et solidement établie. Rien ne pouvait, dans l’avenir, empêcher notre union ; nous nous aimions avec la certitude que, dans un jour prochain, nos deux familles autoriseraient notre bonheur.

« Mais, hélas ! il devait en être autrement.

« Les rêves avec lesquels nous nous bercions si complaisamment devaient être brutalement effacés par une triste réalité.

Un profond soupir souleva sa poitrine, elle baissa la tête et demeura pensive.

— Courage ! lui dit doucement Camille en l’embrassant.

Léona se redressa, un éclair jaillit de sa prunelle.

— Tu as raison, dit-elle d’une voix sourde, mais ferme et accentuée, écoute donc ce qui me reste à t’apprendre,

« J’avais dix-sept ans, lorsque, sans me prévenir, mon père vint me retirer du couvent, sous prétexte que mon éducation était terminée et qu’il était temps que je fisse mon entrée dans le monde.

« Deux jours après mon arrivée au château, mon père donna un bal auquel fut invitée toute la noblesse de la province.

« Le baron de Grigny assistait à ce bal.

« Il avait été averti par sa sœur de mon départ du couvent, et s’était empressé de répondre à l’invitation qu’il avait reçue comme tous les autres gentilshommes des environs, visiteurs habituels du château.

« En dansant avec moi, il me fit part de son intention d’adresser au plus vite la demande de ma main à mon père. Comme je me récriais sur cette hâte que rien ne motivait en apparence, il secoua tristement la tête et me répondit :

« – Ma chère Léona, je comprends combien cette démarche a le droit de vous sembler intempestive, lorsque vous êtes à peine revenue dans votre famille ; mais je ne sais pourquoi j’ai de sinistres pressentiments, je crains pour notre bonheur. Il court certains bruits qu’il est inutile de vous rapporter ; aussi rien ne m’empêchera de prendre les devants et de presser ma demande.

« – Que voulez-vous dire ? m’écriai-je, inquiète malgré moi du ton dont ces paroles avaient été prononcées. Je ne vous comprends pas, expliquez-vous.

« – N’insistez pas, je vous prie. Mieux vaut que vous ignoriez tout, dit-il tristement.

« – Je vous en conjure, répondis-je avec prière, parlez !

« – Vous le voulez ?

« – Je vous en supplie.

« – Que votre volonté soit donc faite, murmura-t-il avec amertume. Le bruit court que votre père songe à vous marier avec le marquis de Bois-Tracy !…

« – Oh ! fis-je avec dédain, ce n’est pas possible, vous êtes fou ! Comment mon père, si entiché de sa noblesse, consentirait-il à commettre une telle mésalliance !

« – Il est marquis ! dit Armand avec une poignante ironie.

« – Mais c’est le fils d’un traitant, enrichi dans des spéculations hasardeuses, dont le nom est méprisé par tout le monde.

« – C’est possible, fit-il avec une insistance triste, mais cet homme est huit ou dix fois millionnaire.

« – Qu’importe !… mon père ne consentira jamais à s’allier à un sac d’écus, si gros qu’il soit !

« – Vous êtes jeune, presque une enfant, ma chère Léona, vous ne savez pas le premier mot de la vie.

« – Que m’importe la vie ? C’est vous, Armand, que j’aime, et…

« – Pauvre Léona ! fit-il en soupirant, que vous êtes ignorante des choses du monde ! Apprenez donc la vérité tout entière : mieux vaut vous la révéler, si cruelle qu’elle soit, que vous laisser plus longtemps dans cette erreur. Il m’en coûte d’accuser votre père devant vous ; mais, puisque vous avez provoqué cette explication, il faut, dans votre intérêt même, qu’elle soit complète ; il importe que vous puissiez prendre une résolution pour l’avenir. On dit, remarquez que je n’affirme rien, on dit que le duc de Beauregard est ruiné !

« – Ruiné, m’écriai-je ; lui ?… mon père ?

« – Oui. À ma connaissance même, il a, depuis quelque temps, fait au jeu des pertes considérables ; d’autres raisons, que je dois taire et que votre innocence ne vous permettrait ni de comprendre ni d’apprécier, ont hâté ou, pour mieux dire, complété la ruine de votre père, qui est réduit aujourd’hui aux expédients les plus fâcheux !

« – Oh ! c’est impossible !

« – Hélas ! reprit-il, la situation du duc de Beauregard est encore plus affreuse que je ne vous le dis et que vous ne le pouvez soupçonner.

« – Mais, lui demandai-je avec angoisse, qu’est-ce que le marquis de Bois-Tracy a de commun avec cette ruine dont vous parlez ?

« – Le marquis de Bois-Tracy, ma pauvre et chère Léona, murmura-t-il d’une voix brisée par la douleur, est aujourd’hui le seul créancier du duc, dont il a fait racheter secrètement par un homme à lui toutes les créances.

« – Ces dettes sont considérables ?

« – Elles s’élèvent à plus de deux millions de livres, me répondit-il en baissant les yeux, et d’une voix tellement basse, que je l’entendis à peine.

« Quelle que fût alors mon ignorance financière, à cette affreuse révélation je sentis mes forces m’abandonner ; si Armand ne m’avait pas soutenue, je serais tombée sur le parquet.

« Cependant l’intensité même de la douleur amena une réaction.

« Des pas se firent entendre.

« – Voici mon père, dis-je au baron avec une énergie dont un instant auparavant je ne me serais pas crue capable, pas un mot de plus.

« – Et ma demande ? murmura-t-il à mon oreille.

« – Faites-la, je vous en conjure ; il nous faut à tout prix connaître la résolution prise par mon père.

« – Demain, sans plus tarder.

« En ce moment, le duc entra dans la pièce où nous nous trouvions. Après avoir légèrement salué le baron, il prit mon bras et m’obligea à le suivre dans un autre salon ; et là sans préambules, ni me laisser le temps de me reconnaître :

« – Ma chère enfant, me dit-il en s’arrêtant devant un homme d’une cinquantaine d’années, magnifiquement vêtu, dont les traits, assez communs, ne manquaient cependant pas d’une certaine régularité, je vous présente M. le marquis de Bois-Tracy, mon meilleur ami.

« En entendant ces paroles, la douleur que j’éprouvai fut tellement vive que je perdis contenance. Je chancelai, j’étais pâle comme un cadavre.

« – Mon Dieu ! s’écria le marquis en s’élançant vers moi, mademoiselle se trouve mal.

« Le son de cette voix m’acheva, et, comme pour donner raison à cet homme, je perdis complètement connaissance.

« Mon père me fit transporter dans mon appartement et me mit aux mains de mes femmes.

« Le bal fut interrompu ; on se retira.

« Il était environ deux heures du matin, lorsque mon père se fit annoncer et entra dans ma chambre à coucher.

« J’étais étendue sur un sofa ; j’avais repris mes sens depuis une demi-heure à peine, je pleurais.

« Mon père me considéra un instant sans parler, puis il s’assit près de moi, et me prenant la main :

« – Vous souffrez, ma fille, me dit-il ; qu’avez-vous ?

« Je ne répondis pas. Qu’aurais-je pu répondre ?

« Il fronça le sourcil.

« – Aussi bien, murmura-t-il comme s’il se parlait à lui-même, puisque nous devons avoir une explication, mieux vaut que ce soit à présent que plus tard. Écoutez-moi, ma fille, vous allez connaître ma volonté… mon désir !

« Ces mots furent prononcés avec un tel accent de rudesse, que je frissonnai de crainte.

« Mon père continua :

« – Ma fille, je vous ai fait quitter le couvent parce que je veux vous marier.

« – Me marier ! m’écriai-je avec épouvante.

« – Oui, un de mes amis intimes, gentilhomme fort riche et surtout fort honorable, m’a fait l’honneur de me demander votre main, et je lui ai engagé ma parole. Cette union est avantageuse sous tous les rapports. Préparez-vous donc à la contracter. Dans deux jours, vous épouserez le marquis de Bois-Tracy.

« – Oh ! m’écriai-je avec désespoir, cela est impossible…

« – Pourquoi donc, s’il vous plaît ? reprit-il froidement. Ce qu’on m’a rapporté serait-il vrai ? En aimeriez-vous un autre ?

« – Et quand cela serait, monsieur ? dis-je avec une fermeté qui l’étonna.

« – J’en serais désespéré, me répondit-il sèchement, mais ma parole est donnée ; rien ne m’y fera manquer.

« – Mon père ! fis-je en tombant à ses genoux, je vous en conjure, ne me condamnez pas à un malheur éternel. Je ne connais pas cet homme… Il a le triple de mon âge… Je ne puis l’aimer enfin !

« – Vous êtes folle ! me dit-il d’une voix brève. Relevez-vous !… Voyons ! relevez-vous, enfant que vous êtes !

„ – An nom de ma mère, je vous en supplie…

« Mon père pâlit, il hésita. J’eus une lueur d’espoir.

« Je saisis ses mains, que je baisai et que je mouillai de mes larmes.

« – Non ! s’écria-t-il tout à coup en me repoussant rudement, il le faut ! Dans deux jours, vous épouserez lé marquis.

« Le duc quitta la chambre à pas précipités, me laissant à demi morte de douleur, étendue sur le plancher.

« Mes femmes me relevèrent et me mirent au lit.

« J’étais en proie à une fièvre violente, je délirais.

« Je restai pendant un mois entier entre la vie et la mort ; enfin, ma jeunesse triompha de la maladie : j’entrai en convalescence.

« Depuis le jour où il m’avait si durement signifié sa volonté, mon père n’était plus rentré dans ma chambre. Mon frère seul était venu plusieurs fois ; mais, au lieu de trouver en lui l’appui que j’espérais, je reconnus bientôt qu’il désirait aussi vivement que mon père l’union à laquelle j’avais été condamnée. Il devait en être ainsi d’ailleurs ; leurs intérêts à tous deux n’étaient-ils pas les mêmes ?

« Le mariage, forcément reculé par ma maladie, avait été définitivement fixé au dimanche suivant. Nous étions au jeudi : deux jours seulement me restaient.

« Je n’avais pas reçu de nouvelles d’Armand ; j’ignorais s’il avait fait sa demande à mon père et quelles avaient été les suites de cette démarche.

« C’était le soir, au moment où je me préparais à me mettre au lit ; une de mes femmes, tout en m’aidant à passer un peignoir, me glissa un billet dans la main en posant un doigt sur sa bouche pour me recommander le silence.

« – De sa part ! murmura-t-elle à mon oreille.

« Dès que je fus seule, j’ouvris ce billet : il était d’Armand en effet. Il me suppliait de lui accorder un rendez-vous le soir même, à onze heures ; il voulait me faire ses adieux. Il m’attendait dans le parc, auprès des volières.

« Sa prière était si touchante, son billet si respectueux, mon amour pour lui si pur et si profond, je me sentais si malheureuse et si abandonnée de tous, que je n’hésitai pas.

« Il était dix heures et demie passées ; je me rhabillai à la hâte, je m’enveloppai dans une mante, et, sans davantage réfléchir, je quittai ma chambre et je me glissai dans le parc,

« La nuit était tiède, le ciel diamanté d’étoiles ; toutes les lumières du château étaient éteintes, ses habitants dormaient ou semblaient dormir.

« La nuit nous favorisait.

« Onze heures sonnaient au moment où j’atteignis le lieu du rendez-vous. Au même instant, un léger bruit se fit entendre et une porte percée dans le mur du parc s’entrouvrit.

« Un homme entra. Cet homme était Armand.

« Il se précipita à mes pieds.

« – Je vous revois donc enfin, Léona ! s’écria-t-il. Merci d’être venue et de m’avoir sauvé du désespoir !

« – Hélas ! répondis-je, j’ai eu tort de consentir à cette entrevue, qui ne peut que redoubler nos regrets. Dans deux jours, ne serai-je pas la femme d’un autre que je hais ?

« – C’est vrai, fit-il d’une voix sombre en se relevant. Oh ! maudit ce nom de père qui permet à cet homme de me braver !

« – Armand, murmurai-je, nous sommes condamnés à souffrir.

« – Et pourtant, reprit-il au bout d’un instant, si vous m’aimiez comme je vous aime, Léona, peut-être tout ne serait-il pas perdu ?

« – Oh ! doutez-vous donc de mon amour ?

« – Non, Léona, je ne doute pas de votre amour ; je doute de votre courage, de votre énergie.

« – Parlez, que faut-il faire ?

« – Les instants sont précieux, Léona, écoutez-moi, il faut nous presser… J’ai demandé votre main à votre père, j’ai mis ma fortune tout entière à sa disposition ; il m’a dédaigneusement refusé. Je me suis retiré, le cœur brisé.

« – Eh bien ? lui dis-je d’une voix basse et tremblante.

« – Il ne me reste plus d’espoir qu’en vous, reprit-il ; tout dépend de votre volonté.

« – Oh ! alors, rien n’est perdu.

« – Attendez, pour me répondre, que je vous aie tout dit, Léona.

« – Parlez, au nom du ciel ! Et, si ce que vous demandez dépend de moi, je le ferai…

« – Il nous reste deux jours. C’est plus qu’il ne nous en faut. Demain, à cette même heure, venez ici, une voiture nous attendra. Je vous conduirai chez moi. Un prêtre consacrera notre union. Je vous jure, sur mon honneur de gentilhomme, que je vous ramènerai moi-même à votre père, qui alors ne pourra plus s’opposer à notre bonheur, et qui nous pardonnera.

« Je baissai la tête avec accablement.

« – Léona, reprit-il avec instance, il s’agit de notre amour, de notre bonheur !

« – Hélas ! je le sais, mon ami, murmurai-je avec douleur, mais que faire ?

« – Fuir !

« – Oh ! non, jamais, mon ami, m’écriai-je en me redressant subitement, fuir, moi ? c’est impossible ! je ne veux pas que plus tard vous rougissiez de moi.

« – C’est mon arrêt de mort que vous venez de prononcer, Léona, vous ne m’avez jamais aimé ! s’écria-t-il avec désespoir.

« – Adieu, madame, ajouta-t-il ; vous êtes libre.

« Et s’inclinant tristement devant moi :

« – Oui ! fit une voix railleuse qui arrêta le sang dans mes veines ; oui, Mlle de Beauregard est libre !… Mais vous ne l’êtes pas, vous, monsieur le baron de Grigny.

« Des torches allumées jaillirent de tous côtés, portées par des valets.

« Mon père et mon frère parurent à la fois.

« Le premier était sombre et silencieux.

« Le second, – c’était lui qui venait d’apostropher Armand, – le second avait le sourire aux lèvres, mais un sourire de rage et d’ironie.

« La terre se dérobait sous moi.

« Je voyais, j’entendais comme dans un rêve.

« Armand ne paraissait ni ému ni surpris.

« – Un guet-apens ? fit-il avec mépris… En vérité, ajouta-t-il en se tournant de mon côté, je ne sais à qui m’en prendre de cette lâche trahison !

« – C’est vous qui êtes un traître et un lâche, baron de Grigny ! hurla mon frère.

« Armand sourit, tira son épée, la brisa sur son genou et en jeta les morceaux aux pieds du duc et du marquis de Beauregard.

« – Soit !… Du reste, je ne me donnerai pas la peine de chercher. Est-ce un piège ? Assassinez-moi, messieurs !… Est-ce une rencontre que vous voulez ? Pas devant elle !… Laissez-moi passer, demain je vous ferai raison.

« Et il les écarta froidement d’un geste.

« Puis, se tournant vers moi :

« – Léona, me dit-il, vous ne m’avez pas répondu ?

« – Oh ! m’écriai-je avec douleur, ô Armand ! comment me demandez-vous la seule chose que je ne peux vous accorder ? Fuir avec vous, me perdre aux yeux du monde ! Ah ! cela est impossible ! Après un tel scandale, vous-même refuseriez de m’accepter pour votre femme.

« – Léona, au nom du ciel ! c’est le sacrifice de votre vie entière qu’on exige de vous…, le malheur de la mienne !

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