Chapitre 17 Deux charmantes vipères
« Il y eut un court silence, enfin Léona continua :
« – Tu ne saurais t’imaginer, chère Camille, la terreur folle qui s’empara subitement de moi, à la vue de ces hommes surgissant du fond de l’ombre, plus terribles que des spectres.
« Les lueurs rougeâtres des torches reflétaient sur eux une teinte sanglante.
« La fureur qui agitait leurs visages, les épées qui brillaient au bout de leurs bras menaçants, le silence sinistre qui se fit après la réponse hautaine du baron de Grigny, tout cela tourbillonna dans mon cerveau, devant mes yeux, bruissa à mes oreilles, et me jeta dans une épouvante si forte, que je m’affaissai à demi-morte au pied d’un arbre.
« Les sanglots m’étouffaient.
« Dieu prit pitié de moi.
« Il m’envoya des larmes.
« Je pleurai.
« Je me sentis sauvée.
« Ma position était horrible.
« Au milieu du danger de mort qui planait sur la tête de ces hommes si fiers, si orgueilleux, je sentais le mépris universel s’appesantir sur ma tête.
« J’avais eu le courage et la vertu de refuser la proposition d’Armand ; mais n’avais-je pas eu le tort d’accepter son rendez-vous et de m’y rendre ?
« Ils ne me tenaient pas compte du sacrifice.
« Ni mon père ni mon frère ne daignèrent m’accorder un regard de pitié.
« L’acte de M. de Grigny les surprit.
« Mais leur surprise ne fut pas de longue durée.
« Après s’être consultés du regard, le père et le fils s’avancèrent lentement du côté de leur adversaire.
« Celui-ci, la tête haute, l’œil en feu, la bouche dédaigneuse, les bras croisés, les voyait venir avec une indicible expression d’ironie.
« Arrivés assez près de lui pour le toucher en étendant leurs épées, le duc de Beauregard et son fils s’arrêtèrent.
« Il y eut un moment de silence effrayant.
« Ce fut mon père qui, le premier, prit la parole.
« – Monsieur, lui dit-il froidement, vous vous êtes introduit comme un larron d’honneur dans le parc du château. Je suis haut justicier sur toute l’étendue de mes terres ; rien ne me serait plus facile que de vous châtier comme vous le méritez.
« Le baron de Grigny se contenta de hausser les épaules pour toute réponse.
« – Mais, continua le duc sur le même ton, la vertu, la prud’hommie de Mlle de Beauregard l’ont mise à l’abri de vos honteuses entreprises, de vos odieuses poursuites, sans qu’il fût besoin que je vinsse à son aide.
« Armand me regarda.
« Je n’oublierai jamais ce regard.
« Mon père ajouta :
« – Son honneur ni le vôtre n’a subi aucune atteinte. Je n’ai donc pas de vengeance à tirer de vous, monsieur.
« Mon frère fit un mouvement, que son père réprima sur-le-champ en terminant ainsi :
« – Seulement vous ne sortirez pas de chez moi sans que je vous aie dit tout ce que je pense de vous et de votre conduite. Votre conduite a été indigne d’un gentilhomme, vous venez de déshonorer le nom que vos ancêtres vous ont légué. Mon fils vous a jeté à la face que vous êtes un lâche et un traître ; moi j’ajoute que vous avez agi comme un laquais. Maintenant, fit le duc en se tournant vers les personnes de sa suite, que chacun s’écarte, et que cet homme sorte !
« À cette sanglante insulte, le baron s’élança, le bras levé, vers M. de Beauregard, immobile et dédaigneux.
« Mais aussi rapide, mon frère se jeta entre les deux hommes, et repoussant Armand :
« – Arrière, monsieur ! s’écria-t-il, c’est à moi qu’il faut venir !
« Et, de son gant, il le frappa au visage.
« Je jetai un cri désespéré.
« Armand s’arrêta sur place.
« Ce dernier outrage, au lieu d’exaspérer le baron, comme tous les témoins de cette scène affreuse s’y attendaient, lui rendit, au contraire, tout son sang-froid.
« Il fit alors un pas de retraite, et saluant le duc :
« – Je me retire, monsieur, dit-il avec un calme mille fois plus effrayant que sa précédente colère.
« – Remerciez mon père, monsieur, lui cria ironiquement le marquis ; sans son ordre exprès, vous ne sortiriez pas vivant de ce parc.
« – Vous… au revoir, n’est-ce pas ? repartit Armand d’un air presque indifférent.
« – Quand il vous plaira… pourvu que ce soit le plus tôt possible.
« Le baron de Grigny fit quelques pas comme pour sortir, mais se ravisant tout à coup il vint droit à moi.
« Son noble et beau visage était couvert d’une pâleur livide ; ses traits, contractés par les efforts surhumains qu’il avait faits pour se contenir, avaient une expression étrange de mépris et de pitié.
« – Adieu, Léona ! me dit-il avec une douceur triste.
« Cet adieu était tellement solennel que nul n’osa l’interrompre.
« – Adieu, Léona ! reprit-il, je ne veux pas chercher si vous êtes pour quelque chose dans cette horrible scène.
« Je levai les bras au ciel désespérément. Il me croyait de connivence avec mon père et mon frère !…
« Armand reprit :
« – On m’a chassé, outragé, flétri sous vos yeux ! Je pars… Oubliez-moi… cela vous sera facile, ajouta-t-il avec amertume.
« Je tombai à deux genoux, je joignis les mains avec prière ; je voulus parler, la force me manqua.
« – Adieu ! dit une dernière fois Armand.
« Puis il s’éloigna à pas lents, le front haut, le regard hautain, sans que ni le duc, ni le marquis de Beauregard fissent un geste pour l’arrêter.
« Derrière lui, la porte du parc fut refermée.
« Ce fut tout.
« Le lendemain, les vêtements étalés devant moi, la couronne et le bouquet de fleurs d’oranger placés sur un guéridon, auprès d’une riche corbeille de mariage, me rappelèrent à la désolante réalité.
« Je sortis de mon anéantissement pour sentir redoubler mes douleurs.
« La journée se passa.
« Je ne vis personne, sauf mes femmes, dont je n’écoutai ni les compliments mensongers ni les banales consolations.
« En face de cet isolement, j’espérai un moment qu’on m’accorderait un plus long répit.
« Une fièvre ardente me dévorait.
« La mort n’était peut-être pas loin.
« Je l’appelais de tous mes vœux.
« Hélas ! Je me trompais.
« Ou plutôt j’étais loin de me douter que les événements tourneraient de telle sorte que je demanderais, moi la première, à conclure cette union détestée.
« À la tombée de la nuit, mon père se fit annoncer.
« Il entra.
« Il paraissait accablé de tristesse.
« J’étais étendue sur une chaise longue.
« Je fis un mouvement pour me lever.
« Il m’arrêta du geste et s’assit près de moi.
« – Léona, me dit-il sans préambule, vous souffrez et vous m’accusez de tyrannie, n’est-ce pas ?
« Je le regardai, étonnée, ne sachant que lui répondre.
« Il reprit doucement :
« – Oui, vous vous étonnez de m’entendre parler ainsi, après ce qui s’est passé hier. Hélas ! ma pauvre enfant, il ne faut pas m’en vouloir. Je suis, non pas votre bourreau, mais comme vous la victime d’une effroyable fatalité.
« – Monsieur le duel… murmurai-je faiblement.
« – Dieu m’est témoin que je vous aime, reprit-il avec tristesse.
« – Vous m’aimez, et vous faites le malheur de ma vie ! ne pus-je m’empêcher de lui répondre en étouffant mal mes sanglots.
« – Oui, je vous aime, en voici la preuve irrécusable. Léona, ce mariage qui vous désespère était utile à notre maison, je l’avais donc résolu. Pour vous le faire accepter, j’ai pris un masque de rudesse et de sévérité qui me pèse et me brûle le visage. Ce masque, je ne me sens pas la force de le garder jusqu’au lendemain de vos noces.
« Je tombais de mon haut.
« Mon père continua avec la même douceur :
« – Vous êtes jeune, l’avenir s’ouvre radieux devant vous : moi, vieillard que la mort couchera bientôt dans la tombe, je ne me reconnais pas le droit de vous condamner à une vie de larmes et d’ennuis. Vous êtes libre, ma fille !…
« – Libre !
« – Oui, ce mariage qui vous répugne n’aura pas lieu ; ce soir même, je vous dégagerai en votre nom et au mien.
« – Il serait possible ! m’écriai-je avec une joie indicible.
« – Séchez vos pleurs, Léona ; vous n’épouserez pas le marquis de Bois-Tracy.
« – Ô mon père ! mon père ! dis-je en me cachant la tête sur sa poitrine, vous me donnez une seconde fois le jour.
« Le duc me tint un instant serrée sur son cœur ; il me baisa au front avec un triste sourire, et me replaça sur la chaise longue que je venais de quitter.
« – Maintenant que vous voilà rassurée, ma fille…
« – Oh mon bon père !
« – Je veux me disculper auprès de vous et vous prouver que, si dure et si cruelle que vous ait paru ma conduite, elle n’était pas sans excuse.
« – Je le crois, mon père ; vous n’avez pas besoin de vous défendre.
« – Non, reprit-il avec insistance, je veux que vous m’écoutiez. Il faut que vous m’accordiez mon pardon, Léona, je vous avais condamnée à souffrir…
« – Vous êtes bon et généreux, mon père.
« – Écoutez-moi, ma chère Léona, je vous le répète, il faut que vous sachiez tout… mais je serai bref et n’abuserai pas longtemps de votre patience.
« – Mon père… je ne consentirai pas que vous…
« Il m’interrompit d’un geste impérieux.
« Je m’inclinai.
« – J’avais pour votre mère une profonde et sainte affection, je l’aimais d’un amour sans bornes. Quand elle mourut, il me sembla qu’on m’arrachait le cœur. Je faillis succomber à mon désespoir. Mais j’avais un fils, je résolus de vivre pour lui. Quant à vous, pauvre enfant, cause innocente de la mort de votre mère, je n’eus pas le courage de vous garder près de moi ; votre vue ravivait mes douleurs et envenimait une plaie toujours saignante…
« – Je savais cela, murmurai-je.
« Mon père soupira, essuya une larme et reprit :
« – Malheureusement pour moi, mon fils était trop jeune pour remplir encore le vide fait dans mon âme ; je cherchai au dehors des distractions devenues indispensables pour combattre mes souvenirs. Hélas ! que vous dirai-je, pauvre enfant ? la fatalité était sur moi ; à la mort de votre mère, le malheur était entré dans ma maison, il ne devait plus en sortir. Il y a trois mois, j’ai enfin acquis la certitude que le gouffre entrouvert sous mes pas allait enfin m’engloutir.
« En un mot, je reconnus que j’étais complètement ruiné, ruiné sans ressources ; j’avais tout usé, mon crédit lui-même. L’avenir de mon fils, l’honneur de mon nom, tout était perdu dans cet horrible naufrage ! C’est alors que le marquis de Bois-Tracy se présenta au château. Je ne voulais pas le recevoir, il pénétra presque de force jusqu’auprès de moi. Le marquis de Bois-Tracy est, avant tout, un homme de chiffres, un financier ; tout pour lui est affaire, et son principe est d’aller droit au but. Son discours ne fut pas long, le voici tel qu’il le prononça :
« – Monsieur le duc, je suis possesseur de toutes vos créances, que j’ai rachetées ; elles s’élèvent à trois millions neuf cent soixante-dix-sept mille livres, c’est-à-dire à environ douze cent mille livres de plus que ne valent vos propriétés. Vous êtes donc ruiné ! »
« Je baissai la tête sans répondre. Le fait n’était malheureusement que trop vrai.
« – Or, continua-t-il impassiblement, je viens vous proposer un marché. Ce marché, le voici, monsieur le duc : Je vous rendrai toutes vos créances, auxquelles j’ajouterai deux millions en bons de caisse, afin de rétablir complètement vos affaires, et, en retour, vous daignerez m’accorder la main de mademoiselle votre fille ; on la dit charmante. Ma noblesse un peu jeune a besoin, pour être prise au sérieux, de s’appuyer sur la vôtre, qui date des Croisades. Je vous donne trois mois pour réfléchir à la proposition que j’ai l’honneur de vous faire. Sur ce, monsieur le duc, daignez agréer mes compliments bien sincères. Dans trois mois, je reviendrai. »
« Il me salua et sortit, me laissant anéanti de surprise, de honte et de colère.
« Je me révoltai d’abord. Les prétentions exorbitantes de cet homme me blessaient dans mon honneur et ma dignité ; mon orgueil se révoltait à la pensée d’une alliance avec une espèce. Cependant la réflexion vint ; je compris ce que ma position avait d’horrible, livré comme je l’étais, aux mains d’un homme qui serait d’autant plus implacable, qu’il avait joué une partie plus risquée pour acquérir d’un seul coup cette position, que depuis si longtemps il ambitionnait et dont il avait fait le but de sa vie. Je calculai les chances qui me restaient. Hélas ! elles étaient nulles. Ma ruine entraînait celle de mon fils, de l’héritier de mon nom ; elle plongeait dans la misère et dans l’oubli celui qui, après moi, devait maintenir intacte l’illustration de ma famille.
« J’eusse été seul, Léona, je n’aurais pas hésité : j’aurais rejeté loin de moi cette proposition déshonorante, j’aurais péremptoirement refusé. Je luttai contre moi-même, je fus vaincu.
« Je reconnus que le nom que m’avaient légué si glorieux mes ancêtres n’était qu’un dépôt entre mes mains, dépôt que je devais transmettre intact à mon fils, et j’acceptai. Mon excuse, s’il en existe une, c’est que je ne vous connaissais pas, Léona ; je ne vous avais jamais vue, vous étiez pour moi une étrangère, plus même, presqu’une ennemie, car je ne vous pardonnais pas la mort de votre mère.
« – Et maintenant ? dis-je, palpitante de crainte et d’émotion.
« – Maintenant… vous êtes ma fille, Léona, ma fille chérie ! j’ai senti se réveiller en moi le cœur qui battait pour votre mère. Que m’importe la ruine ! vous serez heureuse ; Dieu me tiendra compte de mon sacrifice : votre mère me bénira !
« – Oh ! mon père, votre bonté me désespère…
« – Et après tout, ajouta-t-il avec une feinte gaieté, qu’importe la ruine de notre maison ? Philippe reconstituera notre fortune sur des bases plus solides peut-être. Ne descend-il pas de Ranulfe à la main sanglante, le leude chéri de Clovis ?… Ne parlons donc plus de cela. Ce qui est fait est fait ; soyez heureuse, Léona, voilà mon plus vif désir. Embrassez-moi, et bonsoir, chère enfant. Je vous ai trop longtemps ennuyée de mon bavardage. Endormez-vous en pensant à votre père qui vous aime !
« Il se leva, m’embrassa et fit quelques pas pour s’éloigner.
« Je ne pourrais t’exprimer, ma chère Camille, jusqu’à quel point j’étais émue. Le récit si simple, si naïvement vrai, que m’avait fait mon père de son affreuse position, récit qui devait lui avoir d’autant plus coûté que, pour le faire, il lui avait fallu briser son indomptable orgueil de race ; la résignation avec laquelle il acceptait, non seulement la chute de sa maison, mais encore la ruine de son fils bien-aimé, m’avaient profondément touchée. J’eus honte de mon égoïsme, je ne me reconnus pas le droit d’assumer sur moi la responsabilité d’un tel désastre ; je ne sais quelle force me poussa, mais je me levai et, jetant mes bras autour du cou de mon père :
« – Monsieur, lui dis-je en balbutiant et retenant à grand-peine les pleurs qui gonflaient mes yeux, demain j’épouserai M. le marquis de Bois-Tracy.
« – Hein ! s’écria mon père en se retournant brusquement, que dites-vous donc, Léona ?
« – Je dis, mon père, repris-je d’une voix plus ferme, car mon courage revenait au fur et à mesure que ma résolution se faisait forte, je dis que je suis prête à épouser le marquis de Bois-Tracy !…
« – Ma fille, prenez garde, répondit le duc, se contenant difficilement ; je vous ai rendu votre liberté.
« – Eh ! monsieur, puisque je suis libre, je désire que ce mariage se fasse !
« Mon père me regarda un instant d’un air attendri.
« – Oh ! fit-il d’une voix étranglée par l’émotion, pourquoi vous ai-je connue si tard ?… Merci, merci, ma fille !
« Il se détourna et sortit.
« Je retombai sur le lit de repos, désespérée, mais fière de mon sacrifice.
« Le lendemain, le mariage fut célébré dans la chapelle du château de Beauregard.
« J’avais voulu que le sacrifice fût complet. Aux yeux des indifférents, je paraissais heureuse et j’avais la mort dans le cœur.
« Au moment où s’achevait la cérémonie, on entendit une grande rumeur en dehors.
« D’abord je ne m’émus pas.
« Mon frère devait assister au mariage ; cependant il n’avait point paru, et son absence, en une si grave circonstance, avait été fort remarquée.
» Je crus que c’était lui qui arrivait, et je tournai la tête pour le voir et le saluer.
« Je ne me trompais pas, c’était en effet mon frère qui entrait dans la chapelle, mais blessé, mourant et porté sur une litière
« Le matin, au point du jour, une rencontre avait eu lieu entre lui et M. de Grigny.
« Le baron avait blessé son ennemi de deux coups d’épée à la poitrine.
« Mon frère mourut deux heures plus tard sans avoir repris connaissance.
« Mon sacrifice était inutile.
« J’étais mariée à un homme que j’abhorrais, et la maison de Beauregard ne devait plus se relever.
« Je quittai le château le soir même, emmenée par mon mari ; des chevaux de poste nous attendaient ; nous partîmes pour Paris.
« Je fus présentée à la cour.
« Le jour de ma présentation, le hasard me mit face à face avec le baron ; il me jeta un regard de froid mépris et me tourna le dos.
« Un mois à peine après mon arrivée à Versailles, je reçus la nouvelle de la mort de mon père. Le désespoir et peut-être le remords l’avaient tué.
« Je demeurai donc seule. Je n’avais pas à me plaindre de M. de Bois-Tracy ; il était bon pour moi et il satisfaisait tous mes caprices, mêmes les plus coûteux, sans sourciller.
» J’étais fêtée, recherchée, adulée même ; à la cour, beaucoup m’enviaient… Toute autre, à ma place, se fût trouvée heureuse ; moi, j’étais au supplice.
« J’avais essayé d’avoir une explication avec le baron ; cette explication, il l’avait repoussée avec dédain. Je pleurais de honte et de colère.
« Enfin, il y a un an, mon mari rejoignit dans la tombe mon père et mon frère.
« Je voulus tenter une nouvelle et suprême épreuve. J’écrivis ces trois mots au baron de Grigny : « Je suis libre !» et je lui fis porter ce billet par un grison de confiance.
« Sa réponse ne se fit pas attendre ; la voici, lis toi-même.
La marquise de Bois-Tracy retira un papier jauni et fripé de sa poitrine, et le présenta à son amie.
« Je vous méprise trop, lut la comtesse, pour faire de vous ma femme ; le souvenir du chaste amour que vous avez tué me défend de vous prendre pour maîtresse. Je saurai mettre un obstacle infranchissable entre nous et me délivrer de poursuites qui me pèsent. »
— Oh ! fit la comtesse en rendant le billet à son amie, et tu aimes cet homme, tu l’aimes encore !
— Non, s’écria Léona d’une voix sourde, je le hais !… mais écoute, je n’ai pas fini.
« Il tint sa promesse. Le lendemain du jour où j’avais reçu cette insolente réponse, il donna sa démission de toutes ses charges ; huit jours plus tard, il quittait la France et s’embarquait pour le Canada.
« Un mois, jour pour jour, après son départ, je me mettais à sa poursuite. Maintenant, me voici, ma chérie ; arrivée aujourd’hui à Québec, ma première visite a été pour toi, ma seule amie.
— Que désires-tu de moi, Léona ?
— Je désire que tu m’aides à retrouver cet homme et à me venger de lui.
— Soit, répondit la comtesse, mais réponds d’abord à une question.
— Parle…
— Tu es bien résolue, n’est-ce pas, à te venger de cet homme, à le punir sans pitié, sans merci ?
Un sourire cruel plissa les lèvres carminées de la marquise de Bois-Tracy.
— J’ai reçu de lui l’insulte la plus grave qui puisse être faite à une femme, répondit-elle les dents serrées. J’ai été faible, j’ai été lâche, j’en conviens ; je me suis humblement courbée devant cet homme, que j’aimais jusqu’à l’adoration. Je l’ai supplié de me pardonner ; il n’a répondu à mes prières que par l’outrage et le plus insultant mépris. J’ai fait le serment de me venger ; ce serment, je le tiendrai, quoi qu’il advienne.
« Ma fortune, ma position à la cour, ma vie, ma considération, j’ai tout engagé sans hésiter dans cette vengeance. Rien ne saurait me fléchir. J’ai quitté la France pour me mettre à la poursuite de cet homme ; je le suivrai s’il le faut jusqu’au bout du monde. Je veux le frapper dans son cœur, dans sa fortune, dans son honneur, le tenir râlant et palpitant sous mes pieds, et le souffleter, en riant, avec la lettre odieuse qu’il a osé m’écrire. Voici quels sont mes projets, mon amie. Les approuves-tu ?
— Mais… dit la comtesse en fixant sur elle un regard soupçonneux, pourquoi, à peine débarquée à Québec, es-tu venue tout droit ici ? Laissons pour un moment notre amitié de côté.
— Pourquoi ?… fit la marquise avec un accent d’indicible raillerie, tu veux le savoir, Camille ?
— Oui !
— Eh bien ! Je vais être franche avec toi. Je venais au Canada, sans trop savoir à qui m’adresser ; je croyais n’y connaître personne, j’ignorais ta présence en ce pays. Depuis notre entrée dans le fleuve, chaque fois qu’une barque nous accostait, je prenais des renseignements. Hier ton nom fut prononcé devant moi par un officier venu à bord par hasard. Je le fis adroitement causer. J’appris alors ton aventure avec un gentilhomme nouvellement arrivé de France.
« Ce gentilhomme, je l’avais vu une fois ou deux à Versailles ; je le connaissais indirectement. Il se nomme, je crois, le comte Coulon de Villiers. C’est un charmant cavalier, très galant et très aimé des femmes, qu’il se plaît à compromettre. Est-ce le même ? est-ce bien lui ?
— Tu as été bien instruite, dit la comtesse les lèvres crispées par la colère.
— Je sais l’amitié fraternelle qui lie le comte et le baron : ma résolution fut prise aussitôt. Te voir et te dire : Toutes deux nous avons reçu le même outrage, unissons nos deux haines, je te servirai, tu me serviras, et nous nous vengerons des lâches qui nous ont outragées.
— Ainsi c’est une alliance offensive et défensive que tu me proposes ! Tu ne reculeras devant aucune extrémité ?
— Non ! acceptes-tu ?
— J’accepte de grand cœur ! Ah ! s’écria-t-elle avec rage, ainsi cet homme que seul j’ai distingué au milieu des autres, pour lequel je n’ai pas hésité à me compromettre, non seulement m’a lâchement abandonnée, mais encore il n’a pas craint de faire trophée de sa victoire et de m’exposer à la risée générale ! Ah ! j’hésitais encore ; un dernier sentiment plaidait pour lui dans mon cœur, j’essayais de douter de l’infamie de sa conduite ! Oui, Léona, j’accepte ton alliance ; tu as bien fait de venir à moi, je ne tromperai pas ton attente. Nous montrerons à ces deux félons d’amour ce que peut la haine de deux femmes qui les ont tant aimés !
Cela dit les deux amies se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, confondant leurs larmes haineuses et scellant dans cet embrassement monstrueux leur serment impie de vengeance implacable.
Quand elles se quittèrent pour prendre quelques heures de repos, Mme de Maleval avait encore l’expression de l’orgueil blessé et d’une fureur violente sur le visage : mais sur les lèvres de Mme de Bois-Tracy se dessinait un sourire de triomphe pouvant donner lieu à toute autre interprétation.
L’avenir nous expliquera ce sourire, qui ne fut pas aperçu par son amie, la comtesse de Maleval.
Le lendemain, don Palamède eut un long entretien avec les deux dames.
À la suite de cet entretien, il monta à cheval et partit.
À son air de jubilation, au son argentin qui s’échappait de ses vastes poches, il était facile de voir que l’aventurier quittait ces dames, satisfait de leur manière de procéder.
Dans un précédent chapitre, nous avons raconté de quelle façon il avait essayé de justifier la confiance des deux alliées.
Cette première et hasardeuse tentative n’avait point eu un résultat triomphant.
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