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Chapitre 1 Rencontre dans le désert

Le soleil se couchait derrière les Alleghanys dans des nuages de pourpre et d’or.
L’ombre, d’instant en instant plus épaisse, envahissait les vallées.
Au sommet des montagnes, une légère teinte d’opale, dernier reflet du soleil couchant, persistait seule encore.

La brise du soir se levait âcre et froide, faisant frissonner les branches des arbres et les hautes herbes qui bordaient la rivière.

Bientôt, dans la nuit complètement tombée, les objets se confondirent et ne formèrent plus qu’une masse, dont les contours de plus en plus vagues, s’effacèrent totalement dans l’obscurité.

Le ciel était sombre ; les nuages, bas et chargés d’électricité, fuyaient rapidement dans l’espace. Il n’y avait pas une étoile dans le ciel ; les ténèbres rendues plus épaisses par l’absence de la lune, avaient pris une opacité telle qu’il était impossible de rien distinguer à dix pas devant soi.

Des bruits vagues, sans cause appréciable, passaient dans l’air, emportés sur l’aile humide de la brise nocturne.

Nous avons été contraint d’abandonner deux de nos plus importants personnages, c’est-à-dire le comte de Villiers et le baron de Grigny, au moment où, après avoir rejoint à l’Anse-aux-Marigots, Berger et Kouha-Handé, ils s’étaient embarqués en compagnie de Rameau-d’Or et de Risque-Tout, leurs dévoués soldats, dans la pirogue des deux batteurs d’estrade.

Il est temps de revenir aux deux officiers et de les suivre dans leur hasardeuse expédition.

La pirogue semblait voguer au milieu de flots d’encre.

Les voyageurs gardaient le silence, subissant malgré eux l’influence de la nature morne qui les étreignait de toutes parts.

Ils se laissaient guider par le chef indien et le coureur des bois.

Du reste, ces deux hommes se dirigeaient, au milieu des ténèbres, avec une aisance et une facilité aussi grandes que si le soleil eût éclairé leur route ; ils semblaient deviner les obstacles qui, à chaque pas, se dressaient devant eux, et les évitaient comme en se jouant.

Depuis plus de deux heures déjà, la pirogue avait quitté l’Anse-aux-Marigots sans qu’une parole eût été prononcée entre les voyageurs. M. de Villiers se décida enfin à rompre ce silence qui commençait à devenir gênant pour tout le monde.

— Mon cher Berger, dit-il au chasseur, ne craignez-vous point de vous égarer en vous obstinant à continuer notre voyage au milieu de l’obscurité ? Il fait noir comme dans un four éteint.

— Le fait est, fit en riant le baron, qu’un singe marcherait sur sa queue. J’ai bien peur que nous ne soyons obligés de nous arrêter avant qu’il soit longtemps.

— Pourquoi donc cela ? demanda tranquillement Berger. Croyez-vous que ce soit la première fois que, le chef et moi, nous voyageons par un temps comme celui-ci ? D’ailleurs, si nous ne voyons pas, on ne nous voit pas non plus, ce qui est fort important pour nous.

— C’est juste, reprit le comte, mais si nous nous égarions ?

— Nous égarer ! monsieur Louis, non, non, ce n’est pas à craindre ; je vous en réponds, ajouta-t-il en riant.

— Je veux bien vous croire, mon ami ; cependant, je ne sais si je me trompe, mais il me semble m’apercevoir que nous avons quitté le milieu de la rivière et que nous sommes plus près du rivage que tout à l’heure.

— Vous avez presque raison, monsieur Louis ; oui, nous nous rapprochons de la rive.

— Allons-nous donc camper ?

— Pas encore ; seulement la rivière dans laquelle nous nous trouvons en ce moment est fort étroite, et, bien que nous nous maintenions juste au milieu du courant, nous sommes assez près du rivage.

— Que voulez-vous dire ? Avons-nous donc quitté l’Ohio ?

— Il y a longtemps déjà, monsieur Louis, et la Manongahela. Depuis une heure environ, nous voguons dans une rivière très profonde, mais assez étroite, ainsi que vous me l’avez fait observer tout à l’heure.

— Comment nommez-vous cette rivière ?

— Les Français ne la connaissent pas ; les Peaux-Rouges lui ont donné un nom indien qui signifie l’Eau-Jaune, parce que, ainsi que vous pourriez vous en apercevoir s’il faisait seulement clair de lune, ses eaux sont tellement chargées de limon, qu’elles ont une teinte jaunâtre très prononcée.

— Remonterons-nous encore longtemps cette rivière ?

— Non, monsieur Louis ; dans quelques minutes nous la quitterons pour entrer dans une autre. Celle-là nous la suivrons deux heures environ, puis nous débarquerons. Notre voyage par eau sera alors terminé.

— Bon ! et nous faudra-t-il marcher longtemps avant d’atteindre votre demeure ?

— Non, monsieur Louis ; nous arriverons un peu avant le lever du soleil.

— Très bien ! Ce renseignement me fait plaisir. Mais dites-moi, Berger, au lieu de nous fatiguer à nous faire voyager la nuit lorsque rien ne nous y oblige positivement, pourquoi ne débarquons-nous pas n’importe où pour laisser passer l’obscurité ? cela nous procurerait quelques heures de repos et au point du jour nous reprendrions notre navigation.

— Je serais assez de cet avis, appuya le baron en bâillant à se démettre la mâchoire. Nos soldats sont plus heureux que nous : les gaillards dorment à poings fermés.

— Dans toute autre circonstance, je ne verrais aucun inconvénient à agir ainsi que vous le désirez, messieurs, répondit froidement le chasseur ; malheureusement c’est impossible.

— Pourquoi ? demandèrent les deux jeunes gens.

— Chut ! fit le chasseur, parlez plus bas ! vous ne savez pas qui peut nous entendre.

— Comment ? s’écria le baron, nous entendre dans ce désert !

— Monsieur, les Peaux-Rouges ont un proverbe fort sensé…

— Bah ! et que dit ce proverbe ?

— Il dit, monsieur, que dans le désert les arbres ont des yeux et les feuilles des oreilles.

— Diable ! redoutez-vous donc quelque embûche ? demanda le comte de Villiers.

— Pas précisément, monsieur Louis, mais je me tiens sur mes gardes. Nous traversons en ce moment les territoires de chasse de tribus hostiles aux Français, qui sait s’il n’y a pas quelques-uns de leurs guerriers en embuscade près d’ici ?

— Oh ! oh ! je comprends que vous soyez prudent, mon digne ami, s’il en est ainsi.

Un bruit presque imperceptible ressemblant à un frissonnement de l’eau, se fit entendre à une légère distance de la pirogue.

Berger serra le bras du comte pour lui recommander le silence et il écouta.

Le chef fit comme le chasseur.

Deux ou trois minutes s’écoulèrent, le même bruit se répéta, aussi faible, mais dans une direction différente.

Le chasseur se pencha alors vers Kouha-Handé et les deux hommes échangèrent quelques mots de bouche à oreille, d’une voix faible comme un souffle.

Le chef indien quitta les pagaies, détacha sa robe de bison, resserra sa ceinture, dans laquelle il ne laissa que son couteau à scalper ; puis il se laissa glisser dans l’eau, tandis que Berger enjoignait aux jeunes gens de prendre les pagaies, afin de maintenir la pirogue immobile à la même place.

Le chasseur, le doigt sur la détente de son fusil, le corps penché en avant, l’oreille au guet, le regard fixe, semblait vouloir percer l’obscurité qui, comme un noir linceul, s’étendait d’un bout à l’autre de l’horizon, enveloppant tout le paysage dans son ombre impénétrable.

La curiosité des deux officiers était vivement excitée ; ils ne comprenaient rien aux mouvements de leurs guides. Ils se sentaient inquiets malgré eux ; bien qu’ils ne sussent pas à quoi attribuer leur conduite étrange, ils devinaient qu’en ce moment il devait se passer autour d’eux des événements de la plus haute gravité.

Il était de leur intérêt de les découvrir ; mais ignorant complètement les mœurs indiennes et par conséquent à quelle sorte de danger ils pouvaient être exposés, ils n’osaient intervenir, craignant que cette intervention ne nuisît au plan des deux chasseurs.

Les résultats de ce plan, quels qu’ils fussent, ne devaient pas tarder à leur être connus.

Soudain un cri étouffé s’éleva dans le silence.

Bien que ce cri fût très faible, son expression était si douloureuse, si déchirante, que les Français se sentirent frissonner d’horreur.

Au même instant, l’eau bouillonna, comme si on l’eût vigoureusement refoulée ; la pirogue pencha à gauche, et un homme sauta dans l’embarcation.

Cet homme était Kouha-Handé. D’une main, il tenait son couteau ; de l’autre, il brandissait une chevelure sanglante, d’un air de triomphe.

Le chef échangea quelques paroles avec Berger, reprit les pagaies, et le voyage continua.

— Au nom du ciel ! s’écria le comte, que s’est-il passé ?

— Ne nous laissez pas plus longtemps dans l’incertitude, ajouta le baron de Grigny.

Les deux soldats s’étaient éveillés ; ils écoutaient, eux aussi, partagés entre la crainte et la curiosité. Ils ignoraient complètement ce qui était arrivé pendant leur sommeil.

— Bah ! répondit Berger avec indifférence, il n’y a pas de quoi s’émouvoir ; ce que j’avais prévu est arrivé, voilà tout !

— Mais, dit le baron, cela ne nous apprend rien.

— Voici la chose en deux mots : Les Anglais, qui ont intérêt à savoir tout ce qui se passe chez nous, ont établi un cordon d’éclaireurs sur toute l’étendue de notre frontière. Malgré notre prudence et nos précautions, il était cependant presque impossible que nous réussissions à franchir ce cordon sans être aperçus ou du moins dépistés. C’est en effet ce qui est arrivé : un éclaireur nous a aperçus, s’est mis à l’eau pour nous voir de plus près. Malheureusement pour le pauvre diable, le chef et moi nous étions sur nos gardes et nous veillions ; de sorte qu’au moment où il approchait sans défiance, il s’est trouvé face à face avec le chef, qui l’a tué sans miséricorde, et de plus scalpé, suivant la coutume des Peaux-Rouges.

« Voilà ce que c’est que d’être trop curieux ! ajouta-t-il en riant.

— Hum ! fit le comte, mais si le cri poussé par cet homme a été entendu par d’autres que par nous ?

— Cela n’est pas à redouter.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il était seul.

— Vous en êtes sûr ?

— Parfaitement ; c’est un Indien Belaware, et les guerriers de cette nation ont l’habitude de marcher seuls sur le sentier de la guerre, surtout lorsqu’il s’agit d’une embuscade.

— Bien ! j’admets cela, dit le comte, mais à présent que comptez-vous faire ?

— Ce que nous faisons, pas autre chose : continuer le plus rapidement possible notre route par eau.

— Mais si nous nous heurtons à d’autres éclaireurs ennemis ?

— Ce sera tant pis pour eux, mais je ne crois pas que cela arrive. Maintenant nous sommes comparativement en sûreté, la ligne est franchie ; il serait extraordinaire que nous rencontrassions un ennemi quelconque, blanc ou rouge.

Comme si le hasard, cette fois encore, eût voulu donner un éclatant démenti à cette assertion, un bruit assez fort se fit entendre dans l’eau, à une légère distance en avant de l’embarcation.

— Hein ? s’écria le comte, qu’est cela encore ?

Le chasseur écouta pendant un seconde ou deux, puis il se redressa avec insouciance et regarda Kouha-Handé.

— C’est encore un ennemi, dit-il.

— Ah ! vous vous trompiez donc ? vous l’avouez ?

— Pas le moins du monde, répondit-il en riant ; cet ennemi est le bienvenu. Laissez-moi faire.

— Expliquez-vous au moins.

— C’est inutile. Vous allez voir ce qui va se passer, attendez.

— Avec cette obscurité, nous ne verrons rien, fit le comte.

— Patience donc, monsieur Louis. Mon Dieu, que vous êtes vif ! reprit le chasseur.

— Ne pouvons-nous vous être utiles ?

— Peut-être !… Dans tous les cas, soyez prêts à tirer dès que je vous le dirai. Si cela est nécessaire, je ne m’en ferai pas faute.

— Mais où ? comment ?… sur quoi ? sur qui ?

— Vous verrez, vous verrez ! Est-ce convenu ?

— Oui, puisque vous l’exigez ! Ah ! vous êtes un guide terrible !

— Merci, monsieur Louis ; mais promettez-moi, quoi qu’il arrive, de ne pas tirer, ni vous ni vos compagnons, sans mon ordre. Il vaut mieux, si cela est possible, éviter les coups de feu, dont les détonations pourraient attirer des visiteurs qu’il est inutile de mettre sur notre piste.

— Soit ; nous obéirons, nous serons prêts au premier signal.

— C’est cela.

Pendant ce colloque, la pirogue n’avait pas ralenti sa marche. Le bruit se rapprochait rapidement et prenait des proportions inquiétantes.

Tout en causant ainsi, avec une gaieté qui témoignait de sa confiance et du peu de gravité de ce nouveau danger, le coureur des bois avait fouillé dans sa gibecière en parchemin, et il en avait tiré une bûche grosse comme le poing et longue d’environ quinze pouces ; ces bûchettes sont faites avec une essence particulière de bois que les Indiens nomment ocote ou bois pourri.

Berger la planta droite sur l’avant de la pirogue.

Les jeunes gens suivaient attentivement ces préparatifs, auxquels ils ne comprenaient rien.

— Maintenant, faites bien attention, dit le chasseur lorsque la bûche fut solidement fichée dans le rebord de l’embarcation.

— Attention à quoi, vieux chasseur ? demanda le baron.

— À ce que vous allez voir, répondit le chasseur en battant le briquet et en plaçant un paquet d’étoupes imbibées d’eau-de-vie sur la bûche, qui se trouva ainsi métamorphosée en torche resplendissante.

Une large zone de lumière, dont la pirogue formait le centre, s’étendit alors sur la rivière.

— Tenez, dit Berger en étendant le bras, le voyez-vous, là-bas ?

— Eh ! s’écria le comte, en effet ; mais qu’est-ce que c’est que cela ? Je vois grouiller quelque chose… mais quoi ?

— Un ours gris qui traverse la rivière ; pas autre chose.

— Tiens, tiens, tiens ! fit le baron en se frottant les mains, c’est très bon, l’ours gris, à ce que l’on dit.

— Excellent !… mais il faut le prendre.

— C’est juste ! il semble se diriger de ce côté. Voyez donc, Berger.

— Parfaitement, la lumière l’attire.

— Il paraît monstrueux, dit le comte ; sa tête est énorme !

— L’ours gris est l’animal le plus redoutable de ces contrées, reprit le chasseur ; ses griffes ont parfois jusqu’à dix et même douze pouces de long. Sa vigueur est immense, son agilité sans égale, et sa férocité va si loin que les jaguars n’osent se mesurer avec lui.

— Hum ! dit le baron, ce n’est pas un ennemi à mépriser alors.

— Nullement. Tout duel est mortel avec lui. Si nous le manquons, il ne nous manquera pas, je vous en avertis.

— Diable ! il ne faut pas le manquer. Vous entendez, vous autres ?

Rameau-d’Or et Risque-Tout acquiescèrent du bonnet.

— Nous tâcherons… reprit Berger. Écoutez-moi bien : dans cinq minutes tout au plus il sera auprès de nous. Lorsqu’il arrivera à portée, je lui fendrai la tête avec ma hache.

— Bon ! mais s’il n’est pas mort !

— Vous ferez feu, tous ensemble, sans vous occuper de moi, sans cela nous serions irrémissiblement perdus. Surtout visez aux yeux, les balles s’aplatiraient sur son crâne. Est-ce compris ?

— Parfaitement, mais vous ?

— Moi je me garerai, soyez tranquille. Maintenant silence ! le voilà qui arrive.

Les quatre Français armèrent leurs fusils ; le chef continuait à pagayer aussi paisiblement en apparence que s’il ne se fût rien passé d’extraordinaire.

Berger, sa hache à la main, se tenait droit et ferme à l’avant de la pirogue.

Le monstre n’était plus qu’à quelques pieds de l’embarcation.

On apercevait sa tête énorme au-dessus de l’eau ; ses yeux brillaient dans la nuit comme deux charbons ardents, sa gueule sanglante, armée de dents formidables, s’ouvrait par intervalles pour laisser passer de rauques rugissements.

Il y eut un instant d’anxiété terrible pour les Français.

Les quatre fusils s’abaissèrent.

Berger, le haut du corps rejeté en arrière, le bras armé de sa hache levée au-dessus de sa tête, la jambe droite avancée, attendait froid et calme.

Le chef pagayait toujours, regardant l’ours gris sans terreur ni colère.

— Chew y erresk ! – En avant ! un peu à droite ! – cria le chasseur.

L’Indien fit légèrement obliquer la pirogue.

Une des pattes puissantes de la bête féroce s’appuya alors sur le rebord de l’embarcation et la fit pencher presque au niveau de l’eau.

La hache s’abattit avec la rapidité de la foudre.

L’ours poussa un rugissement terrible et la pirogue se releva.

— Désarmez vos fusils, dit froidement Berger ; il a la tête fendue jusqu’aux yeux.

L’ours se débattait avec d’horribles rauquements dans les dernières convulsions de l’agonie, faisant voler autour de lui l’eau qu’il battait de ses quatre pattes gigantesques.

Kouha-Handé se laissa doucement glisser dans la rivière, s’approcha du monstre, qui râlait, lui prit les deux pattes de derrière dans un nœud coulant, et, le tirant ainsi à la remorque derrière lui, il nagea lentement vers le rivage.

La pirogue le suivit.

Les efforts combinés des six hommes suffirent à peine pour amener à terre le cadavre du monstre.

C’était un ours gris de la plus belle venue ; il pesait près de mille livres.

L’Indien et le chasseur, dès que l’animal fut à terre, se mirent en devoir de lui enlever la peau, ce qu’ils firent avec une dextérité et une rapidité prouvant une longue habitude ; puis ils coupèrent les quatre pattes, qui sont renommées pour leur délicatesse ; ils enlevèrent quelques livres de filet, toute la graisse, et ils abandonnèrent le reste de l’animal aux oiseaux de proie.

— Voilà notre déjeuner assuré, dit en riant le chasseur.

— Certes, et un excellent déjeuner, fit le baron.

— Que pensez-vous de ce gibier, monsieur Louis ?

— Ma foi ! je pense qu’il est d’une taille respectable, et surtout assez difficile à abattre.

— C’est selon comment on s’y prend, répondit gaiement Berger.

— En tout cas, c’est un déjeuner plein d’émotions.

Lorsque les dépouilles de l’ours eurent été transportées et soigneusement arrimées dans la pirogue, les voyageurs se rembarquèrent.

La torche, devenue inutile, fut éteinte.

L’Indien et le chasseur reprirent les pagaies, et l’on se remit en route.

— Arriverons-nous bientôt ? demanda le comte.

— Nous entrerons, dans quelques minutes, dans la rivière dont je vous ai parlé déjà, monsieur Louis ; avant deux heures, nous serons au terme de notre navigation.

— Bien. Et ensuite ?

— Le trajet par terre ne sera plus rien. Je vous ai annoncé que vous arriveriez chez moi vers l’aube naissante.

— Au lever du soleil !

— Oui, monsieur Louis.

Deux soupirs de satisfaction se firent entendre.

Le chasseur tourna la tête en souriant.

C’étaient les deux soldats qui, involontairement, donnaient ce signe d’existence.

Évidemment, malgré tout le plaisir que venait de leur causer leur rencontre avec l’ours gris, ils éprouvaient le désir de continuer leur voyage sur un sol plus solide que celui sur lequel ils se trouvaient en ce moment.

Le comte de Villiers, partageant leur manière de voir, se contenta de dire :

— Allons, mon brave Berger… nous nous en fions à Dieu et à toi !

— Enfin, monsieur Louis, vous vous souvenez donc que vous m’aviez promis de me traiter en ami… de votre frère. Vous m’avez dit vous, tout le temps de la traversée.

Et le Canadien pagaya, plus alerte et plus joyeux.

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