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Chapitre 2 Voyage de nuit

La pirogue, qui depuis le départ de l’Anse-aux-Marigots, avait toujours navigué en plein centre de la rivière, sauf lors de la chasse à l’ours gris, appuya sur la droite et se rapprocha du rivage.

Ainsi que le coureur des bois l’avait annoncé, vers trois heures du matin elle vint atterrir sur une pointe avancée.

Cette pointe, en forme de cap, était complètement dépourvue d’arbres et de végétation.

Les voyageurs prirent terre avec une joie non déguisée.

Cette longue et pénible traversée, faite dans une embarcation étroite et incommode, les avait horriblement fatigués.

Ils se sentaient hâte de marcher et de rétablir dans leurs membres la circulation du sang interrompue par une si longue immobilité.

Le ciel commençait à s’éclaircir.

Il s’irisait, à l’horizon, de nombreuses bandes d’opale avant-courrières de l’aube.

Le clair-obscur permettait de se diriger en toute assurance sur ce terrain nouveau.

— Avant tout, dit Berger, chef, nous allons mettre la pirogue en sûreté.

Kouha-Handé, qui n’était point bavard, ainsi qu’on a pu le remarquer, fit un geste d’approbation.

— Ici ? demanda le comte.

— Ici même.

— Cela me semble difficile.

— Pas aussi difficile que vous le supposez, monsieur Louis. Vous allez voir ; nous la cacherons de façon à pouvoir la retrouver en cas de besoin.

La pirogue fut d’abord déchargée.

Les différents objets qu’elle contenait se partagèrent en paquets de minime dimension, provisoirement déposés sur la plage.

Ensuite l’embarcation fut retirée de l’eau, retournée sens dessus dessous ; puis Berger, à l’aide du Peau-Rouge, la plaça sur ses épaules.

Les autres voyageurs avait pris chacun un paquet.

On se mit en route.

Après un quart d’heure de marche à peu près, on atteignit la lisière d’une forêt dans laquelle l’Indien, qui servait de guide, s’engagea silencieusement ; ses compagnons le suivirent, et bientôt les six hommes disparurent sous le couvert.

Cette forêt, ainsi que cela se rencontre assez généralement en Amérique, ne se composait que d’une même essence d’arbres, fort vieux pour la plupart, garnis de cette mousse nommée barbe d’Espagnol, qui tombe en long festons de l’extrémité des branches, reliés entre eux par un fouillis inextricable de lianes.

Au premier abord, il semblait impossible non seulement de se diriger dans cette forêt, mais même d’y marcher, tant les obstacles, qui à chaque instant surgissaient sous les pas, se multipliaient dans les conditions les plus désespérantes.

Cependant, grâce à l’adresse des deux coureurs des bois, les difficultés s’aplanirent ; avec un instinct merveilleux, ils trouvaient leur route dans ce chaos.

Les Français cheminèrent facilement à leur suite, dans une sente de bêtes fauves, assez étroite à la vérité, et qui formait des détours infinis, mais suffisamment praticable pour qu’on y marchât sans trop de fatigue.

Les voyageurs parvinrent ainsi à une clairière formée par la chute de plusieurs arbres tombés de vieillesse.

Arrivés là, ils s’arrêtèrent.

— Reposons-nous, dit Berger en jetant la pirogue à terre.

— Sommes-nous donc arrivés ? demanda le comte.

— Pas encore, monsieur Louis, mais peu s’en faut. Avec votre permission, nous déjeunerons ! Voyez ! le chef est déjà en train d’allumer le feu ; je vais lui donner un coup de main.

— Pardieu ! nous aussi, dit Rameau-d’Or ; l’appétit vient vite à faire des courses pareilles !… et quoique on ne soit pas un cordon bleu !…

— Mon premier état était l’état de cuisinier, dit sentencieusement Risque-Tout.

La phrase n’était pas harmonieuse. On en rit, et on la lui passa en faveur des talents qu’elle annonçait.

— Alors, mes braves, à la besogne ! dit gaiement Berger. Moi, je cacherai d’abord la pirogue dans un endroit où il nous sera facile de la retrouver plus tard, si besoin est, et dans lequel je défie n’importe qui de…

Et, laissant les deux soldats et le chef s’occuper alternativement des préparatifs du déjeuner, ils se dirigea vers l’extrémité de la clairière. Là, il commença à examiner attentivement les arbres les uns après les autres.

L’immense forêt dans laquelle se trouvaient les aventuriers se composait entièrement, ainsi que nous l’avons dit, d’une même essence d’arbres, celle du cupressus disticha, une des plus belles de l’Amérique septentrionale et qui mérite une description particulière.

Le cupressus disticha tient le premier rang parmi les arbres du Nouveau-Monde ; on est étonné tout d’abord de sa majestueuse stature. Lorsqu’on s’en approche, on ne peut se lasser d’admirer ce tronc droit et nu qui porte jusqu’aux cieux une énorme tête, dont l’ombre se projette sur la terre, comme celle d’un nuage passant dans la moyenne région de l’air ; sa couleur est douce au regard ; ses feuilles sont d’une contexture dont rien n’approche.

Il croît généralement dans l’eau ou dans les terres basses, plates, voisines des lacs et des grandes rivières, à la condition que, durant une grande partie de l’année, ces terres soient recouvertes de deux ou trois pieds d’eau.

La partie du tronc qui plonge dans l’eau et celle qui la dépasse de quatre ou cinq pieds sont renforcées par des piliers.

On appelle aussi ces piliers jambes de force.

Lorsque l’arbre a pris tout son accroissement, ces derniers se projettent de tous côtés, de manière à laisser entre eux des espaces assez larges pour que plusieurs hommes s’y cachent facilement.

Chacun de ces pilastres se termine sous terre par une grande et forte racine.

Cette racine pousse tortueuse, se divise et se répand en tous les sens dans la première couche de terre, placée immédiatement au-dessous du sol.

De ces racines sortent des cônes de bois nommés genoux de cyprès par les Indiens, hauts de quatre à six pieds, mesurant à leur base un diamètre de six pouces à deux pieds.

Les grands genoux de cyprès sont creux.

Les Indiens en font des ruches pour les abeilles.

Une petite partie de l’arbre, s’élevant à peu près à la hauteur des pilastres, est également creuse.

Mais là sa nature semble changer.

Il s’élève, droit comme une colonne de marbre, à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pieds au-dessus du sol.

Ensuite, il se partage, il s’élance à droite et à gauche, par devant, par derrière, dans tous les sens enfin, pour arriver à former une tête plate, horizontale comme un dais, dans lequel les aigles font leur nid, et où se reposent quelquefois les grues et les cigognes.

Ce qui ajoute encore à la singulière beauté de ces arbres, ce sont les longues banderoles de grandes mousses qui pendent de leurs hautes branches et flottent au gré des vents.

Rien ne saurait reproduire avec justesse l’aspect étrange et majestueux que présente une forêt entièrement composée de ces magnifiques géants du règne végétal !

Le comte de Villiers et son ami, qui, pour la première fois depuis leur débarquement en Amérique, se trouvaient au milieu de véritables déserts que la main de l’homme n’avait pas encore déformés, jetaient autour d’eux des regards ravis.

Tout en suivant curieusement des yeux les mouvements du Canadien, qui, avec une adresse extrême, était parvenu à loger sa pirogue dans le tronc creux d’un arbre, et à dissimuler si bien sa cachette, qu’à moins de la connaître personne ne serait parvenu à la découvrir, les deux amis s’étaient peu à peu avancés vers la lisière de la clairière.

La voix de Berger les fit arrêter net.

— Eh ! s’écria le chasseur en accourant auprès des deux jeunes gens, pas un pas de plus de ce côté, messieurs, si vous tenez à la vie.

— Que voulez-vous dire ? lui demandèrent-ils avec étonnement ; un danger nous menace-t-il ?… de toute façon, est-il si grand que…

— Un terrible, immense ! Nous sommes sur un marais. Hors de cette clairière qui forme une espèce de colline à peu près à pic, excepté pendant les grandes eaux, vous courriez le risque de vous engloutir dans des fondrières d’une profondeur de dix à douze pieds au moins, où vous seriez immédiatement étouffés par la boue et la vase ; cette herbe si drue et si verte, que vous voyez tout autour de vous, recouvre une boue liquide. Tenez, regardez.

Il prit alors un bâton, se pencha en dehors de la clairière et le planta légèrement dans l’herbe. Le bâton commença à osciller à droite et à gauche ; puis, par un mouvement long et continu, il s’enfonça peu à peu. jusqu’à ce qu’en moins de quelques minutes il eût complètement disparu ; il avait plus de quinze pieds de longueur.

— Vous voyez, dit tranquillement le chasseur.

— Certes ! répondit le baron en pâlissant, c’est épouvantable…, si nous n’avions pas été prévenus à temps…

— Et ce marais s’étend bien loin ? dit le comte.

— À vingt lieues, peut-être plus, nul ne le sait.

— Comment se fait-il alors, mon ami continua le comte, que vous nous ayez fait prendre un chemin aussi dangereux ?

— Parce que c’est le seul qui conduise à l’endroit où je vous mène ; le village que j’habite est entouré de trois côtés par ce marais ; d’ailleurs vous ne courez aucun risque.

— C’est juste ! allons déjeuner. Je crois qu’on nous attend.

Le chef et ses deux aides avaient si bien mis le temps à profit que le repas était prêt. Il se composait naturellement de pattes d’ours cuites sous la cendre, de filets grillés, mets substantiels auxquels on avait ajouté des ignames, du pain et des gourdes pleines de vin et d’eau-de-vie.

Leur course nocturne avait considérablement ouvert l’appétit des voyageurs.

Ils s’assirent en cercle sur l’herbe, et, chacun tirant à la fois le morceau le plus à sa convenance, le repas commença avec un entrain qui menaçait de ne laisser aucuns reliefs.

Pendant qu’ils mangeaient, riant et plaisantant, le soleil se leva.

Le paysage changea aussitôt.

Il devint d’une beauté telle, que les Français, encore peu habitués aux grands spectacles de la nature, poussèrent à l’envi un cri d’admiration.

Les rayons du soleil inondaient la clairière d’un flot de lumière.

La vue s’égarait à l’infini dans les inextricables méandres d’arbres séculaires et majestueux, dont les cimes feuillues formaient un immense dôme de verdure.

Des oiseaux s’éveillaient avec le jour.

Ils commençaient leurs joyeux concerts.

Les perroquets diaprés de mille couleurs voletaient çà et là.

Les écureuils gris et les opossums sautaient de branche en branche, donnant une vie et une animation inattendues à tous les objets inanimés qui les entouraient.

Cette nature, qui, pour nos aventuriers, paraissait silencieuse, morne et triste quelques instants auparavant, vivait maintenant, s’épanouissait, respirait par tous ses pores gigantesques, éclatait de grandeur et de beauté, grâce à l’influence bienfaisante d’un soleil rayonnant.

C’était un admirable spectacle.

Au moment où les voyageurs achevaient leur repas, le cri de l’épervier d’eau s’éleva à une courte distance.

Le comte leva la tête.

— Que regardez-vous ? lui demanda Berger.

— Je cherche où est l’oiseau qui a crié.

— C’est un épervier d’eau : il est de nos amis, reprit le chasseur.

Et, à son tour, il imita le cri du même oiseau avec une perfection telle que le jeune homme se retourna machinalement.

— Eh ! mais, s’écria-t-il, qu’est cela ?

Une troupe composée d’une cinquantaine d’hommes, débouchait à ce moment dans la clairière d’un sentier opposé à celui par lequel étaient entrés les voyageurs.

— Ce sont des amis, répondit Berger en se levant, des Indiens et des bois-brûlés qui viennent à notre rencontre. Ce sont eux qui nous ont prévenus par le cri que vous avez entendu.

— Qu’ils soient les bienvenus ! dit gaiement le jeune homme.

Tout le monde s’était levé pour recevoir les arrivants qui, eux, s’étaient arrêtés sur la lisière de la clairière.

Ils attendaient, immobiles et silencieux, qu’on leur adressât la parole.

C’étaient tous des hommes vigoureusement charpentés, aux traits fiers et énergiques, dont la plupart avaient atteint le milieu de la vie. Excepté la barbe, que quelques-uns d’entre eux portaient entière, et les longs cheveux blonds qui leur tombaient en grosses boucles sur les épaules, ils avaient avec les Indiens une si complète ressemblance par leur teint, couleur de brique cuite, et leurs vêtements d’une coupe presque identique, qu’il eût été fort difficile de les distinguer de ceux-ci.

Sur un geste de Berger, ces hommes se séparèrent en deux troupes distinctes : Kouha-Handé se plaça à la tête de la première, et le Canadien se mit devant la seconde.

Le chef s’approcha alors du comte, et, lui serrant le bras gauche avec la main droite, selon la coutume indienne.

— Te voilà enfin venu, lui dit-il, – formule de salut ordinaire. – Voici mes fils, ce sont des Hurons des lacs ; ils aiment leur grand-père blanc. Sur mon invitation, ils se sont rendus auprès de toi ; tu peux en disposer à ton gré pour le service de notre grand-père blanc. Ce sont les guerriers les plus renommés de ma tribu ; leur bras est fort, leur cœur vaillant, leur langue n’est point menteuse et leurs yeux voient aussi bien la nuit que le jour.

— Je vous remercie, chef, répondit le comte, d’avoir amené ici vos fils ; ils demeureront près de nous. Avec leur aide et vos conseils, j’espère que nous exécuterons heureusement les ordres de notre grand-père blanc ; il aime ses fils indiens et veut leur bonheur.

Berger avait, au fur et à mesure, traduit cette harangue aux Indiens, de même qu’il avait servi d’interprète à Kouha-Handé, car bien que le chef comprît le français et même le parlât, sa connaissance de cette langue n’était pas assez grande pour qu’il lui fût possible de prononcer un discours.

Les Indiens s’inclinèrent respectueusement, et, en signe de satisfaction, ils firent, à deux reprises, résonner les voûtes profondes de la forêt des accents sauvages de leur terrible cri de guerre.

Le comte se tourna alors vers les bois-brûlés.

— Camarades, leur dit-il en les saluant, entre nous il n’y a pas besoin d’interprète. Nous sommes compatriotes, c’est-à-dire frères. Peu importe que nous soyons nés de ce côté de l’Océan ou de l’autre ; Canadiens ou Européens, nous sommes tous fils de la même mère, cette noble nation française, dont vous représentez si bien, en Amérique, les nobles traditions. Je compte donc sur vous pour combattre notre ennemi commun, comme vous devez compter sur moi pour vous guider partout où l’exigera l’honneur de la France !

— Vive la France ! vive le roi ! mort aux Anglais ! s’écrièrent les Canadiens d’une voix tonnante en faisant résonner leurs armes avec enthousiasme.

— Oui, mes enfants, vive le roi ! vive la France ! répéta le comte en agitant son chapeau.

Lorsque les cris se furent calmés et le silence à peu près rétabli, le comte reprit la parole.

— La mission qui nous est confiée est digne de votre courage et de votre expérience. Nous avons des difficultés immenses à surmonter, des luttes périlleuses à soutenir ; mais appuyé sur vous et aidé par les conseils de Berger, dont le dévouement à toute épreuve m’est connu, je ne doute pas que le succès couronne mes efforts.

— Notre honneur nous commande impérieusement de vous aider de tout notre pouvoir, monsieur Louis, dit le chasseur, soyez convaincu que nous ne faillirons pas à notre devoir.

— Je le sais et je vous en remercie d’avance ; vous avez agi en homme de sens, Berger, en assignant à nos amis ce rendez-vous éloigné de tout regard indiscret. Maintenant que nous sommes convenus de nos faits, nous n’aurons pas à redouter l’espionnage de nos ennemis, et nous pourrons partir, dès que les préparatifs indispensables seront terminés.

— Monsieur Louis, j’ai cru devoir, dans l’intérêt de l’expédition, et afin que nous ne nous égarions pas sur une fausse piste, détacher un de nos plus adroits éclaireurs à la recherche des Anglais ; il est parti depuis hier au lever du soleil ; son absence ne saurait être longue. Peut-être vaudrait-il mieux attendre avant de prendre une résolution définitive ; sans aucun doute, il nous rapportera des nouvelles de ceux que nous voulons surprendre.

— Je partage entièrement votre opinion, et je vous félicite, mon ami, d’avoir songé à expédier cet éclaireur : mais que ferons-nous, en l’attendant, pour ne pas attirer les soupçons sur nous ?

— Ce qui avait été primitivement convenu, monsieur Louis ; nous chasserons ; d’ailleurs, aucun espion n’oserait s’introduire parmi nous qui nous connaissons tous, il serait tout de suite démasqué… et pendu !

— C’est juste !… Maintenant, si rien ne nous retient plus ici, je crois qu’il est temps de nous diriger vers votre village.

— Oui, d’autant plus que nous sommes attendus avec impatience… nous sommes même quelque peu en retard !…

— Alors en route !

— Quelques minutes plus tard, les deux troupes, qui n’en formaient plus qu’une, abandonnaient la clairière et s’enfonçaient de nouveau dans la forêt, prenant la sente par laquelle les bois-brûlés étaient arrivés, seul chemin praticable à travers les marécages.

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