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Chapitre 3 Beaucoup de faits en peu d’instants

Il nous faut revenir maintenant au capitaine don Palamède Bernardo Bivar del Carpio. Sa chevaleresque et vénale Seigneurie venait, ainsi qu’on s’en souvient, d’être laissée pour morte, râlant et se tordant sur l’herbe ensanglantée.

Bien que son trépas fût plus que probable, bien que le digne capitaine se trouvât dans l’impossibilité de changer de position et de place, à son retour le comte de Villiers, accompagné de son ami le baron de Grigny, n’avait plus retrouvé ombre de blessé ni de mourant. Cependant la clairière conservait encore toutes les traces de la lutte acharnée des deux adversaires.

Voici ce qui s’était passé en l’absence du comte.

Le capitaine, affaibli par la perte de son sang, avait été pris d’une syncope et s’était complètement évanoui.

Le pauvre diable gisait depuis quelques minutes, étendu sans mouvement ; il était en voie, sans doute, de passer tout doucement de vie à trépas, lorsque par bonheur pour lui, soit que la Providence veillât tout particulièrement sur sa précieuse existence, soit, ce qui est plus probable, que le hasard le favorisât, trois cavaliers apparurent dans la clairière.

Deux de ces cavaliers, par leurs costumes riches et de bon goût, paraissaient appartenir à la haute classe de la société : ils portaient l’épée, ce qui les faisait, au premier coup d’œil, reconnaître pour gentilshommes. Ils étaient fort jeunes ; le visage du plus âgé n’accusait pas plus de vingt ans.

Le troisième cavalier était un homme aux traits mâles, énergiques et intelligents ; ses yeux noirs, pleins de feu, donnaient à sa physionomie caractérisée une expression de résolution extrême. Une barbe noire et bien fournie couvrait tout le bas de son visage. Il avait trente ans au plus ; sa taille était haute, bien prise, vigoureusement charpentée, sans cependant manquer d’élégance.

Son costume, d’une grande simplicité, entièrement noir et sans broderies, était celui d’un serviteur de confiance. Il portait un couteau de chasse attaché à son côté par un large ceinturon de cuir fauve et les crosses de deux longs pistolets sortaient des arçons de sa selle.

En pénétrant dans la clairière, les trois cavaliers s’étaient arrêtés après avoir jeté autour d’eux des regards inquiets.

— Ouais ! qu’est-ce que c’est que cela ? s’écria le plus jeune, en désignant de sa main coquettement gantée le corps étendu sur le sol.

— Eh ! eh ! répondit celui qui paraissait le serviteur, c’est un cadavre, selon toutes probabilités.

— Croyez-vous que ce malheureux soit mort, André ? demanda le premier interlocuteur.

— Je ne l’affirmerais pas ; cependant, si madame la marquise le désire, il m’est facile de m’en assurer.

— Oui, assurez-vous en, André, répondit celui auquel son serviteur avait donné le titre de marquise, et il ajouta d’un ton d’impatience : Et une fois pour toutes, je vous prie, souvenez-vous de ne plus me nommer ni madame ni marquise. À quoi me sert-il d’avoir endossé ce déguisement, si vous vous chargez ainsi, comme à plaisir, de révéler à chaque instant qui je suis ? Observez-vous et retenez votre langue.

André courba la tête sans répondre à cette semonce, et il s’approcha du prétendu mort. Les deux autres cavaliers demeurèrent immobiles à l’endroit où ils se trouvaient, soit qu’ils attachassent peu d’importance à cet incident, soit qu’ils ne se souciassent pas de se voir en présence d’un cadavre.

Cependant André avait mis pied à terre, il s’était penché sur le corps et l’avait retourné. Le visage de don Palamède se trouvait complètement enfoui dans l’herbe.

Tout à coup le serviteur se redressa en poussant une exclamation de surprise.

— Qu’est-ce encore ? reprit d’une voix railleuse le premier cavalier. Le mort avait-il une dent contre vous, André ?

— Non, monsieur.

— Il ne vous a pas mordu ?

— Le pauvre diable ne se servira pas de longtemps de ce qui s’appelait jadis ses mâchoires.

— Alors pourquoi ce cri ?… cette surprise ?

— Savez-vous, messieurs, quel est ce pauvre diable si mal accommodé ?

— Non, et nous ne tenons pas à le savoir.

— Il faut pourtant vous occuper de lui ou me permettre d’en prendre soin.

— Parce que…

— Parce que je crois qu’il respire encore…

— S’il respire, c’est avec tant de légèreté que, d’honneur ! cela ne vaut pas la peine d’en parler, fit le second maître.

— Mais… André a raison, dit le premier, nous ne pouvons laisser ce malheureux sans secours… je le reconnais.

— Qui est-ce ? demanda le marquis ou la marquise.

— Ah ! repartit l’autre avec une légère teinte d’ironie… Nous entrons à peine en campagne, et voilà que nous perdons un de nos plus fermes champions. L’homme qui gît, étendu sur le sol, n’est autre que notre pourfendeur de géants, le redoutable capitaine Palamède !

— En effet…

— La peste soit du drôle ! Cet Espagnol n’est qu’un Gascon. C’est donc à ce beau résultat que devaient aboutir toutes ses rodomontades !

— Les plus fins trouvent leur maître, fit sentencieusement observer le serviteur des deux cavaliers.

— Très juste ! surtout cette fois. Tudieu ! les beaux coups d’épée. Le descendant du Cid est percé d’outre en outre. Regarde donc ces blessures, Camille.

— Je reconnais et je devine la main qui les a faites, répondit Camille avec un geste de haine et de colère. Voilà qui ne laisse pas d’être peu encourageant pour nous.

— Hésites-tu déjà ? penserais-tu à retourner sur nos pas ? s’écria vivement le premier cavalier avec une accentuation tenant tout autant de l’espoir que du désappointement.

— Non pas !… mais voici notre vengeance ajournée.

— Tant mieux !

— Pourquoi tant mieux ?… Je ne te comprends pas, Louise.

— Louis, s’il te plaît, fit l’autre cavalier en souriant. Je ne suis pas contrariée de ce qui est arrivé, tout simplement parce que je pense que la marquise de Bois-Tracy et la comtesse de Maleval ne doivent pas se contenter d’une si maigre vengeance. Faire assassiner l’homme qui les a trahies, voilà pour des femmes comme celles que je viens de nommer un but bien désirable et une satisfaction bien concluante !

La comtesse baissa la tête, sans répondre à ces paroles de la marquise.

Maintenant que ces dames ont pris soin elles-mêmes de trahir leur incognito, nous ne voyons aucun inconvénient à suivre leur exemple.

La marquise reprit au bout d’un instant :

— Il est évident que nous devons trouver mieux, et, Dieu aidant, nous trouverons.

— L’Écriture dit : « Cherche et tu trouveras », répondit ironiquement la comtesse ; suivons les préceptes de l’Évangile !…

— À la bonne heure ! j’aime à t’entendre parler ainsi.

Pendant cette conversation, André, le frère de lait de la marquise, s’était activement occupé à porter secours au capitaine, dont il avait tant bien que mal pansé les blessures.

Cependant le pauvre diable continuait à ne pas donner signe de vie.

— Qu’allons-nous faire de ce drôle ? demanda le serviteur.

— Hum ! fit la marquise, il paraît bien malade.

— Et il l’est en effet ; je crois cependant qu’avec la connaissance que je possède des blessures, je puis assurer que son cas n’est nullement désespéré. La perte du sang a causé une syncope, mais aucun organe important n’est attaqué ni lésé.

— Nous sommes ici dans un désert, fit observer la comtesse.

— Loin de tout secours, appuya la marquise avec intention. Toute perte de temps peut nous devenir funeste.

— Alors abandonnons-le à son sort, fit André.

— Cela vaudrait mieux peut-être.

— La rivière coule à deux pas d’ici.

André regarda les deux dames d’une certaine façon.

— L’Ohio est profond et rapide, messieurs ; que décidez-vous ? J’obéirai.

— C’est un maladroit, tant pis pour lui ! un inutile et un bavard.

— Ainsi ?… reprit André avec un geste significatif.

— Les morts ne parlent pas ! reprit la marquise en se détournant.

— C’est bien, reprit froidement le jeune homme.

Il se baissa et prit le corps dans ses bras.

Les deux dames causaient entre elles et ne semblaient aucunement s’occuper de ce qui se passait.

André plaça le corps en travers sur son cheval.

Le capitaine fit un léger mouvement et poussa un soupir.

André s’arrêta.

— Eh bien ? lui demanda la marquise.

— Il reprend connaissance.

— Raison de plus pour se hâter.

Au sang-froid cruel de la marquise, il était facile de comprendre quel dangereux ennemi le comte de Villiers avait en elle.

André s’inclina et se prépara à quitter la clairière.

Soudain les buissons s’écartèrent, violemment repoussés à droite et à gauche, et un homme parut, à dix pas au plus de nos trois personnages.

Cet homme au visage farouche, aux vêtements en désordre, à l’apparence abrupte et sauvage, portait une paire de longs pistolets à sa ceinture, un couteau de chasse au côté, et tenait un fusil à la main.

À sa vue, les deux dames avaient fait un mouvement d’effroi, et André s’était brusquement placé devant elles, comme pour les défendre.

L’inconnu s’arrêta, posa la crosse de son fusil à terre, et, fixant un regard sombre sur le groupe formé par les deux dames et leur serviteur :

— Eh ! eh ! dit-il avec un ricanement sinistre, j’arrive à temps à ce qu’il paraît !

— Que voulez-vous dire ? demanda André d’une voix qu’il cherchait vainement à rassurer.

— Pardieu ! si je ne me trompe, il y a ici de l’argent à gagner : j’en demande ma part, voilà tout.

— Que prétend ce rustre ? s’écria la marquise avec colère.

Elle venait de dompter sa première faiblesse féminine.

— Tout doux, mon beau jeune homme, reprit froidement l’inconnu, ne nous fâchons pas, s’il vous plaît ! Expliquons-nous paisiblement, je crois que cela vaudra mieux pour nous tous…, pour vous surtout !

— Je ne vous comprends pas, repartit la marquise avec hauteur.

— Qu’à cela ne tienne, mon jeune maître, je vais m’expliquer ; d’ailleurs, je suis ici pour cela.

— Qui êtes-vous d’abord ? dit la marquise qui avait repris tout son sang-froid et toute sa fermeté.

— Qui je suis ? Ce serait peut-être un peu bien long à vous expliquer cela. De plus, vous trouveriez, j’en suis convaincu, peu d’intérêt à l’apprendre. Qu’il vous suffise, pour le moment, de savoir que je suis un homme sans remords et sans crainte, comme sans faiblesse, capable de beaucoup de choses bonnes et mauvaises.

— En un mot, interrompit la marquise, un homme bon à tout, moyennant salaire.

— Voilà, dit-il nettement. Vous y êtes.

— Fort bien. Mais tout cela ne nous explique pas vos intentions.

— Eh ! c’est que vous y mettez de la mauvaise volonté alors ! Si mes oreilles ne m’ont pas trompé – car j’ai entendu toute votre conversation – et il appuya avec intention sur ces deux derniers mots, je puis, si nous nous comprenons, vous rendre certains services ; je suis sans préjugés, moi,… à de certaines conditions.

— Ainsi, par exemple ? dit la marquise.

— Je connais toutes les routes de ce pays, surtout celles qui n’existent pas pour les autres. À six cents pas, avec ce fusil, je mets une balle dans l’œil d’un jaguar ; je sais où se trouvent des cachettes dans lesquelles se peuvent placer les objets compromettants, de quelque nature qu’ils soient, et cela sans craindre qu’on les découvre jamais.

— Bon ! est-ce tout ?

— À peu près ; je possède, en sus, deux excellentes qualités.

— Voyons-les.

— Je suis fidèle et muet ; seulement ces deux qualités coûtent cher à qui veut les utiliser.

— Je comprends cela, dit en riant la marquise. Ainsi ?

— Ainsi voyez si je vous conviens.

— Peut-être.

La comtesse et André avaient jusque-là laissé à la marquise le soin de soutenir cette conversation.

Les deux dames s’entretinrent un instant à voix basse ; tandis que l’inconnu, toujours appuyé sur son fusil, fixait sur elles un regard railleur.

La marquise reprit en s’adressant à lui :

— Pouvez-vous vous charger de cet homme blessé et le guérir ?

— Désirez-vous réellement qu’il guérisse ?

— Pourquoi cette question ?

— Parce que tout à l’heure vous sembliez avoir une intention toute différente, un tout autre désir.

— C’est possible ; j’ai changé d’avis.

— Alors il guérira.

— Et vous vous tairez ?

— Je me tairai, soit !

— Fort bien ! Prenez cette bourse.

Et elle lui tendit une lourde bourse que l’inconnu fit sauter un instant dans sa main et qu’il engouffra dans ses larges poches avec une expression de plaisir.

— Bon ! murmura la marquise, qui avait attentivement suivi ce manège ; il est intéressé, je le tiens !

— Est-ce tout ? reprit l’inconnu.

— Pas encore.

— Que vous faut-il de plus ?

— Votre nom.

— Je n’en ai pas, du moins celui que j’ai tout le monde l’ignore.

— Comment alors vous désignent ceux qui traitent avec vous ?

— On m’appelle le Proscrit.

— Le Proscrit, je m’en souviendrai maintenant. Quand pourrais-je vous voir, si j’ai besoin de vous ?

— Quand il vous plaira.

— Où cela ?

— Où vous voudrez.

— Hum ! tout cela est un peu vague, fit la comtesse de Maleval.

— Je ne puis répondre autrement.

— Cependant vous logez quelque part… dans la forêt ?

— C’est probable.

— Où logez-vous ?

— Ceci je ne puis le dire… je ne le puis ni ne le veux.

— Parce que ?

— Parce que je ne veux pas qu’on vienne chez moi.

— Pourtant, quand on a besoin de vous ?

— On me trouve.

— Mais où cela, je vous le répète ?

— Partout !

— Nous jouons aux propos interrompus…

— Nullement. Dites-moi quand et où vous désirez me voir ; je serai, à l’heure convenue, à l’endroit que vous désignerez.

— Soit ! trouvez-vous ici, où nous sommes, demain, à midi.

— Bien ! à midi, je vous attendrai ici.

— Vous me donnerez des nouvelles de ce pauvre diable.

— C’est entendu.

— Mais comment allez-vous faire pour l’emmener, à pied, comme vous l’êtes ?

— Que cela ne vous inquiète pas ; je l’emmènerai.

— Cependant…

— Vous voulez le savoir ?

— Je vous l’avoue.

— Attendez, alors.

Il siffla d’une certaine façon.

Au bout de deux ou trois minutes, le galop d’un cheval se fit entendre, les broussailles s’écartèrent brusquement, et presque aussitôt un magnifique cheval bondit dans la clairière, et vint frotter joyeusement sa tête fine et intelligente contre l’épaule du Proscrit.

— Voilà, dit celui-ci ; êtes-vous satisfait ?

— Parfaitement !

— Alors, mon brave, dit-il en s’adressant à André, remettez-moi votre blessé ; il ne perdra rien au changement.

Celui-ci obéit.

Le Proscrit sauta en selle, et plaça le capitaine devant lui.

— Voilà qui est fait, dit-il.

— À demain midi, reprit la marquise.

— J’y serai.

— Adieu !

— Adieu !

Nos trois personnes sortirent alors de la clairière et le bruit des pas de leurs chevaux se perdit bientôt dans le lointain.

Le Proscrit était demeuré immobile à la même place, les yeux fixés vers l’endroit où avaient disparu les voyageurs.

Lorsqu’il fut bien assuré qu’il était seul, l’expression de son visage changea subitement.

— Pauvre diable ! dit-il, il était temps que j’arrivasse à son secours. Quelques minutes plus tard, il était perdu ! C’est un homme, et, à une autre époque il m’a rendu service. Je ne pouvais pas le laisser mourir comme un chien.

Il se mit alors en marche.

— Quelles sont ces femmes ? Que veulent-elles ? reprit-il au bout d’un instant. Malgré leur déguisement, j’ai bien reconnu que c’étaient de grandes dames. Il y a un mystère là-dessous, je le découvrirai !

En ce moment il côtoyait l’Ohio.

— Ah ! cet or, murmura-t-il, je ne sais pourquoi, mais il me semble qu’il me brûle ! débarrassons-nous-en !

Et lui, qui, devant la marquise et son amie, avait si bien joué la cupidité, il tira de sa poche la bourse que la marquise lui avait donnée, et la lança dans la rivière, où elle s’engloutit aussitôt.

Un instant plus tard, ce singulier bandit prenait une sente étroite qui serpentait à travers les arbres et s’enfonçait dans la forêt.

À peine avait-il disparu, emportant son fardeau, que deux hommes entrèrent dans la clairière où tant d’événements venaient de se passer en si peu de temps.

Ces deux hommes étaient le comte de Villiers et le baron de Grigny.

En venant du fort Duquesne, ils avaient constamment suivi le bord de la rivière.

De la sorte, il n’avaient rencontré ni les deux femmes, escortées de leur serviteur, ni le Proscrit.

Et il leur fut impossible de savoir à quoi s’en tenir sur le sort du blessé.

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